Il n'y a pas qu'en France que socialement, le retard pris par le programme des frégates multimissions inquiète. La construction navale italienne attend elle aussi un contrat majeur pour sa pérennité, en l'occurrence 10 navires pour 4,596 milliards d'euros et un plan de charge sur quinze ans. Face aux tergiversations du gouvernement italien en matière de finances, les syndicats de Fincantieri ont prévenu qu'ils « resteraient sur le pied de guerre », jusqu'à ce qu'une solution budgétaire soit trouvée. Selon Sandro Bianchi, représentant du syndicat des travailleurs de la construction navale italienne, « Beaucoup trop de déclarations gouvernementales ont été contredites par les faits ». Fincantieri, qui construit ferries, paquebots et navires de guerre, envisage de transférer des commandes civiles à ses deux chantiers spécialisés dans le militaire (Muggiano et Trigoso), si le retard du programme Fremm devait provoquer une baisse de charge. A noter que le site de Riva Trigoso travaille déjà sur un ferry pour le compte d'une compagnie scandinave.
En France, la situation est différente. La CGT, la CFDT et l'Unsa ont demandé des explications, alors que le contrat a déjà un an de retard et que le creux de charge attendu à Lorient en 2006 est enfin calculé. Selon nos informations, si le programme est signé en janvier, le manque à gagner pour l'établissement sera d'environ 800.000 heures de travail. Si, dans le pire des scénarios, la signature n'intervenait que dans six mois, le trou dépasserait 1 million d'heures. Dans tous les cas, plus de 500.000 heures de travail sont d'ores et déjà parties en fumée, compte tenu des délais nécessaires à l'achèvement des études. Prévu à l'origine en janvier 2006, le début de l'usinage est désormais reporté au-delà de janvier 2007, avec des conséquences inévitables pour les entreprises sous-traitantes.
Paiement en 44 fois sans frais Pendant ce temps, le gouvernement italien tente de trouver les fonds nécessaires au lancement du programme. La semaine dernière, le secrétaire du cabinet italien a confirmé le soutien du gouvernement à un plan de paiement échelonné. Selon Defense News (*), Gianni Letta a expliqué, dans une note transmise aux syndicats de Fincantieri et aux différents ministères impliqués dans le projet, que « la question était pratiquement réglée ». D'après le magazine, jointe à cette note, « se trouvait la copie d'un amendement présenté par le gouvernement au budget 2006, prévoyant un peu plus de 2 milliards d'euros pour les Fremm ». Seulement voilà, comme nous sommes en Italie, les choses se compliquent immédiatement.
Derrière le « paiement échelonné » se cache un morcellement du contrat par petits morceaux, le tout étalé sur 15 ans. En effet, selon l'amendement, à partir de 2006, le programme recevrait 30 millions d'euros par an pendant 15 ans. Une enveloppe supplémentaire de 30 autres millions d'euros par an viendrait s'y ajouter en 2007 et enfin une troisième ligne annuelle de crédits, forte de 75 millions d'euros, assurerait le complément à compter de 2008, là encore sur une période de 15 ans. En somme, l'Etat italien propose de payer ses frégates en 44 virements sans frais, ou avec intérêts, puisque, aux dires du sénateur italien Lorenzo Forcieri, interrogé par Defense News, « Ce qui doit encore être confirmé, c'est si le financement se fera sous forme de prêt ou de façon régulière ».
Où sont passés les 2 milliards?Ce nouveau plan de bataille budgétaire comporte une information et soulève deux questions. L'information, ou la confirmation, c'est que la tranche italienne s'étale jusqu'en 2023, soit six ans de retard par rapport au plan initial. La première interrogation porte sur le montant total. En effet, en cours de route, plus de la moitié du budget s'est volatilisé puisque le coût total de la partie italienne s'élève à 4,596 milliards d'euros. La différence, soit un peu plus de 2 milliards, correspondrait elle à ce que Rome souhaite injecter, dès 2006, pour lancer le programme ? L'attention serait particulièrement appréciée à Paris. Dans le cas contraire, se posera le problème du financement des études, réparti à parité entre les deux partenaires. Que pourra bien alors payer l'Italie avec 30 millions d'euros ?
Prochaine étape, et non des moindres, le passage au Sénat. L'amendement doit être voté par la commission des finances. S'il est approuvé, il sera ajouté au budget 2006, qui devra ensuite être voté par les 2 chambres du Parlement. Selon Defense News, une équipe française pourrait se rendre prochainement à Rome pour ajuster le contrat des Fremm, en prenant en compte les changements budgétaires italiens.
(*) Voir le site de Defense News