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Albatros : De l’ancien chalutier de Terre Neuve au mythique patrouilleur austral

Rentré en juillet dernier à Brest afin d’y être désarmé, le patrouilleur austral Albatros a connu, le 27 janvier, sa dernière cérémonie des couleurs. Un évènement qui a officiellement marqué la mise en retraite du célèbre bâtiment. La vieille coque sera prochainement remorquée au cimetière marin de Landévennec, avant de servir à l’horizon 2018 de brise-lames à Lorient, son dernier poste avant d’être démantelée.

Avec la fin de l’Albatros, que la Marine nationale a décidé de retirer du service à l’aube de ses 50 ans, c’est une page d’histoire des Terres australes et antarctiques françaises (TAAF) qui s’est tournée.

 

Dernière cérémonie des couleurs sur l'Albatros le 27 septembre (© : MARINE NATIONALE)

 

La grande pêche en Atlantique nord pendant 15 ans

Doyen de la flotte française, le vieux patrouilleur n’avait pas été construit au départ pour les missions militaires mais pour la grande pêche. Livré en 1967 par le chantier normand du Trait, en bord de Seine, il s’agit à l’origine d’un chalutier congélateur. Au profit de la Société navale caennaise, le Névé remplit ses cales de poisson en Atlantique nord jusqu’en 1983. Basé au Havre à partir de 1972, il mène lors de sa première vie pas moins de 39 campagnes sur les mers tumultueuses des grands bancs de Terre Neuve et au large de la Norvège.

 

 

Acquis par la marine en 1983

Alors que l’emploi massif de chalutiers industriels épuise la ressource de morue dans les années 70, entrainant la mise en place de quotas drastiques et l’exclusion des pêcheurs étrangers par les autorités canadiennes au début des années 80, l’avenir du Névé est incertain. C’est alors que la Marine nationale, en quête d’un bateau très robuste et endurant capable de patrouiller dans les rudes latitudes de l’océan Austral, décide en avril 1983 d’en faire l’acquisition. Transformé à Toulon, avec un réaménagement des locaux et l’ajout d’équipements, dont un canon de 40mm sur la plage avant, l’ex-chalutier reprend du service au bout d’un an, en mai 1984. Clin d’œil à sa nouvelle vocation, il est rebaptisé Albatros, grand oiseau marin capable de survivre en mer dans les conditions les plus dures.

 

L'Albatros à La Réunion (© : PATRICK SORBY)

 

Une cinquantaine de marins et une mascotte canine

Le nouveau patrouilleur rejoint alors l’île de La Réunion, qui sera sa base durant 31 ans et à partir de laquelle il débute son premier périple austral dès le mois de juin. Long de 85 mètres pour une largeur de 13.5 mètres et un tirant d’eau de 6 mètres, le bâtiment, qui déplace 2800 tonnes en charge, est armé par une cinquantaine de marins auxquels s’ajoute très rapidement un chien. Il s’agit de Boris, un berger du Caucase né sur un chalutier russe dont le capitaine, à l’occasion d’un contrôle de son bateau au large de Kerguelen en juillet 1984, l’offre à l’équipage de l’Albatros. L’animal devient la mascotte officielle du patrouilleur français, sur lequel il vit jusqu’en octobre 1994, date où Boris disparait alors que l’Albatros mouille devant Kerguelen.

Conçu pour affronter les rigueurs de l’Atlantique nord, l’Albatros se mesure désormais aux conditions extrêmes du Grand Sud. Des navigations longues, parfois de quatre mois, et souvent éprouvantes pour l’équipage comme le matériel, qui affrontent les caprices des « 40èmes rugissants », avec leur lot de tempêtes, de mers démontées et d’icebergs.

 

L'Albatros affronte les éléments (© : MARINE NATIONALE)

L'Albatros à Kerguelen (© : MARINE NATIONALE)

 

Protéger les richesses des territoires austraux

Un environnement très difficile pour une présence essentielle, consistant à faire respecter la souveraineté de la France dans cet immense espace, où elle possède Kerguelen, Crozet, Saint-Paul et Amsterdam. Des îles et archipels situés à 3000 kilomètres de La Réunion, entre les « 40èmes rugissants » et les « 50èmes hurlants ». Ces districts austraux offrent une zone économique exclusive (ZEE) de plus de 1.6 million de km², riche en langouste et surtout en légine. Deux produits dont le poids économique est très important à La Réunion puisque la pêche australe est le premier secteur exportateur non subventionné de l’île. A elle seule, la légine génère un chiffre d’affaires annuel d’environ 60 millions d’euros et fait vivre 1200 personnes.

 

 

Seuls quelques bateaux français sont autorisés à exploiter cette ressource, dont le prix de vente très élevé suscite des convoitises et oblige la Marine nationale à surveiller la zone de pêche pour éviter le pillage des stocks. Ce fut durant trois décennies la vocation principale de l’Albatros, dont la présence est progressivement renforcée à partir des années 90 par des frégates de surveillance, les Floréal et Nivôse, ainsi que l’Osiris, ancien palangrier mauricien saisi en 2003 après avoir été surpris en flagrant délit de pêche illicite puis transformé en patrouilleur pour les Affaires maritimes.

 

Le Nivôse à Kerguelen lors d'une récente patrouille TAAF (© : MARINE NATIONALE)

 

Un hôpital du bout du monde

Entre 1984 et 2015, l’Albatros sillonne donc inlassablement les eaux agitées de l’océan austral, permettant à la France de protéger ses ZEE du bout du monde et leurs ressources halieutiques. Il s’agit aussi, en cas de besoin, de porter assistance, y compris sur le plan médical, aux pêcheurs français et au personnel scientifique des bases australes travaillant dans cette zone hostile et totalement isolée. Des vies, le patrouilleur en sauve d’ailleurs un certain nombre. Doté d’un petit hôpital, avec bloc opératoire, laboratoire d’analyses et salle de soins pouvant accueillir une demi-douzaine de patients, l’Albatros embarquait un médecin major et un infirmier anesthésiste.

Une solide équipe médicale qui devait être en mesure de répondre à des urgences variées dans des situations parfois très délicates et un environnement souvent extrême. « L’équipe médicale devait pouvoir mener différents types d’interventions, de la médecine générale au traitement d’appendicite, d’hernie, d’abcès, jusqu’aux réductions de fractures et à de la chirurgie urgente. La difficulté est d’être loin de tout et qu’il faut parer au plus urgent, avec parfois des situations vitales. Le tout sur une plateforme qui bouge énormément », explique le médecin principal Maxime Agousty, dernier à assumer ce poste sur l’Albatros. 

 

 

Des vies sauvées dans des conditions dantesques

Au cours de la carrière du patrouilleur, les médecins et infirmiers qui se succèdent à bord sont amenés, en dehors des besoins de l’équipage, à réaliser des dizaines de consultations et différentes opérations délicates au profit de pêcheurs ou de scientifiques. Ainsi, en 1989, alors que le patrouilleur rentre de Kerguelen, un jeune marin d’un thonier taïwanais, gravement blessé, est évacué sur l’Albatros. Il ne doit sa survie qu’à l’intervention du médecin du patrouilleur et au sang donné par l’équipage pendant les cinq jours nécessaires pour atteindre La Réunion, où le pêcheur est hospitalisé. Plus récemment, en 2007, l’Albatros évacue de Kerguelen un scientifique souffrant d’une double fracture aux jambes et prend en charge au large de Saint-Paul un pêcheur dont le poignet est sectionné. Ce dernier est opéré durant 7 heures sur l’Albatros, intervention qui permettra de sauver sa main, dont il retrouvera l’usage. 

 

Colonie de manchots à Crozet (© : MARINE NATIONALE)

 

Soutien et ravitaillement des bases

C’est aussi pour cette raison que toute la communauté des TAAF était très attachée à ce bateau, devenu au fil des années un véritable « Saint-Bernard » des mers, dont la présence rassurait les pêcheurs comme les personnels des bases australes. D’autant qu’au début de sa carrière, l’Albatros a aussi pour mission d’assurer le soutien logistique des implantations scientifiques, assurant le transfert de personnel, l’acheminement du fret, des vivres et du courrier, alors que les marins réalisaient à terre des interventions techniques sur le matériel et entretenaient la batellerie des bases et les points de mouillage. Même après la mise en service du Marion Dufresne, en 1995, l’Albatros sera amené, lorsque le navire des TAAF n’est pas disponible, à assurer le ravitaillement des bases australes, ce qu’il fit encore en juin dernier lors de son ultime passage à Crozet.

 

Crozet : l'île de l'Est vue de l'île de la Possession (© : MARINE NATIONALE)

 

Un palangrier envoyé par le fond en 1986

Sauveur et soutien précieux, véritable ligne de vie, le patrouilleur n’en était pas moins un guerrier et ses longues missions dans le Grand Sud ont également été marquées par des situations tendues. Pendant la « Guerre de la légine », entre 1997 et 2004, l’Albatros arraisonne plus de 15 bateaux de pêche étrangers dans les eaux françaises. Mais c’est en octobre 1986 que se déroule son principal fait d’armes. Dans la ZEE de Saint-Paul, le bâtiment surprend le Southern Raider. Alors que les conditions météo sont difficiles, le palangrier panaméen tente de s’échapper et une poursuite de 18 heures s’engage. Le bateau reste sourd à tous les appels du patrouilleur français, qui lui intime l’ordre de stopper. Le capitaine de frégate Patrick Stervinou, alors commandant de l’Albatros, décide de procéder à des tirs de semonce. A deux reprises, le canon de 40mm ouvre le feu, mais le Southern Raider demeure insensible à cette ultime mise en garde, pensant probablement que les marins français n’iront pas au-delà. C’est une erreur, car les enjeux sont importants et il en va de la crédibilité de la France à protéger son espace maritime. C’est pourquoi Jacques Chirac, alors premier ministre, donne directement l’ordre de tirer au but. Touché à l’avant, le palangrier est évacué par son équipage. Dans des conditions délicates, les 22 hommes et une femme embarqués sur le Southern Raider, de nationalités sud-coréenne, suédoise, australienne et néo-zélandaise, sont récupérés sains et saufs par l’Albatros. Quant au bateau de pêche, dont il s’avèrera que le capitaine avait été précédemment impliqué dans un trafic de drogue, il finit par sombrer, peut être sabordé au moment de l’abandon.

 

(© : PATRICK SORBY)

 

Une action cruciale pour faire cesser la pêche illicite

Cette intervention, qui fait de l’Albatros le dernier bâtiment de la Marine nationale à avoir coulé un « bateau pirate », a un très fort retentissement. Au-delà des polémiques dans l’Hexagone, il sonne comme un avertissement très clair aux navires cherchant à piller les eaux françaises. Toutefois, l’appât du gain demeure le plus fort et l’Albatros, bien que réalisant plusieurs missions dans l’année, ne peut assurer à lui seul une présence permanente dans les TAAF. Il faudra donc attendre l’arrivée à La Réunion des Floréal (1992) et Nivôse (2001), puis de l’Osiris (2003), ainsi que la mise en œuvre de nouveaux moyens de surveillance (y compris satellites), pour avoir un dispositif vraiment dissuasif. Dans cette perspective, la guerre de la légine marque une étape cruciale dans la lutte contre la pêche illicite dans les TAAF puisque les arraisonnements et saisies de palangriers finissent par y mettre un terme. L’Albatros, comme on l’a vu, a intercepté plus de 15 bateaux pendant cette période, le dernier « braconnier » surpris en flagrant délit de pêche illicite est dérouté en juin 2004 au terme de près d’une semaine de traque et pour finir des tirs de semonce. Il s’agit du palangrier hondurien Apache, saisit comme le Lince (devenu Osiris) un an plus tôt et récupéré ensuite par la marine, qui le transforme en patrouilleur et le remet en service en 2012. Rebaptisé Le Malin, il est depuis basé lui-aussi à La Réunion.

L'équipe de visite s'entraine sur la plage avant (© : MARINE NATIONALE)

 

Dans le canal du Mozambique et jusqu’en Asie

En dehors des TAAF, l’Albatros est également amené, épisodiquement, à patrouiller dans les autres territoires et zones d’intérêt français sous responsabilité des Forces armées de la zone sud de l’océan Indien (FAZSOI), à commencer par les îles Eparses et Mayotte. Il a également participé à des opérations humanitaires. Ainsi, dans les années 90, il achemine à Madagascar des centaines de tonnes de vivres pour la population, victime de la famine. 1993 le voit naviguer jusqu’en Asie, où le bâtiment bénéficie d’un carénage en Malaisie.

Un bateau remotorisé et incroyablement endurant

Au cours de sa carrière au sein de la Marine nationale, l’Albatros ne bénéficie que d’une seule grande refonte. Elle se déroule entre juillet 1990 et mars 1991 à Lorient, où le patrouilleur voit son appareil propulsif remis à neuf. Car la propulsion diesel-électrique d’origine avait fait son temps et rencontrait  différents problèmes, nécessitant son remplacement afin de fiabiliser le bateau. Doté d’une seule hélice, l’Albatros reçoit à cette époque deux nouveaux moteurs diesels Wärtsilä et deux moteurs électriques de propulsion (MEP) MCC. Le bâtiment, disposant d’un PC Machine permettant de contrôler la propulsion avec seulement trois marins, dispose en outre de deux générateurs de secours qui peuvent aussi, en cas de besoin, alimenter la propulsion.

PC propulsion (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Offrant une puissance de 1620 kW, l’appareil propulsif permet au patrouilleur d’atteindre la vitesse de 15 nœuds et présente la particularité de fonctionner en courant continu. Ainsi, les diesels produisent du courant alternatif redressé dans des armoires électriques et envoyé aux MEP, qui font tourner le réducteur actionnant la ligne d’arbres. Cette architecture offre l’avantage d’être très économe, le bâtiment ne consommant en vitesse maximale que 8 à 9 m3 de gasoil par jour. Un excellent rendement qui, ajouté au volume très important des soutes à combustible (500 m3), donne une distance franchissable considérable puisqu’elle atteint 14.700 milles à 14 nœuds et même 25.000 à 9 nœuds. Une allonge qui faisait de l’Albatros le bâtiment le plus endurant de la flotte française après les sous-marins et le porte-avions, dotés d’une propulsion nucléaire.

 

L'Albatros à Brest début août 2015 (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Totalement opérationnel jusqu’au bout

La refonte des machines permet au patrouilleur de naviguer 24 ans de plus, et elles auraient en fait pu le conduire bien plus loin, même si certaines pièces étaient d’origine. « Le réducteur a 40 ans et aurait pu tenir 20 ans de plus ! » sourit un des derniers officiers de l’Albatros. Loin d’être à bout de souffle, comme on l’a parfois présenté ces dernières années en raison de son grand âge, le vieux patrouilleur austral est encore fringant lorsqu’il arrive à Brest l’été dernier, au terme de sa 82ème et dernière mission. Certes, la coque porte les stigmates des eaux déchainées qu’il a traversées mais, derrière la peinture défraichie, l’Albatros en a encore sous la carène. Ainsi, après avoir bénéficié d’un arrêt technique minimal en 2014 (moins de 100.000 euros de travaux), le bâtiment a passé au cours de sa dernière année de service (juillet à juillet) 127 jours à la mer, parcourant quelques 22.000 milles. En particulier dans la zone des TAAF, où il avait passé en mars 2015 pas moins de 12 des 18 derniers mois au cours de 5 missions successives. Le tout avec une disponibilité technique « frisant les 100% » la dernière année ! 

 

Iceberg lors de la dernière mission TAAF en 2015 (© : MARINE NATIONALE)

 

L’Everest des « 60ème solitaires » de nouveau atteint l’an dernier

La confiance qu’avaient en lui ses marins a permis à l’Albatros de s’offrir, au cours de son ultime grande navigation dans l’océan Austral, l’une de ses missions les plus lointaines. Début février 2015, après avoir affronté du très gros temps, louvoyant entre un cyclone au large de La Réunion, une dépression tropicale au sud de Madagascar et les dépressions très creuses des « 40èmes rugissants » et des « 50èmes hurlants », le patrouilleur se paye ainsi le luxe, pour la seconde fois de sa longue carrière, d’atteindre les « 60ème solitaires ». Une latitude extrême où se risquent bien peu de navires en général et de bâtiments militaires en particulier. L’équipage avait savouré le franchissement de ce redoutable Everest maritime, lors d’une navigation au milieu d’immenses icebergs. Comme si les marins avaient offert le plus beau des barouds d’honneur à leur vieux patrouilleur juste avant sa retraite. Cette performance, l’Albatros n’aurait pas pu la réaliser sans une parfaite fiabilité du matériel, entretenu par un personnel aux petits soins.

 

A Saint-Paul en février 2015 (© : MARINE NATIONALE)

 

Taillé pour les conditions extrêmes

« L’Albatros était vraiment taillé pour ces navigations extrêmes, alors que dans les mers du sud, certaines vagues atteignent jusqu’à 23 mètres de hauteur, soit l’équivalent d’une barre d’immeuble de 9 étages environ. S’il a si bien vieilli et avait encore du potentiel, cela tenait au fait qu’il a été parfaitement entretenu et qu’il était bien né. Le Névé avait été conçu avec des membrures bien plus serrées que la plupart des bateaux militaires, des formes optimisées pour affronter les mauvaises mers et il avait la réputation d'être le dernier chalutier à mettre à la cape lorsque le gros temps arrivait », rappelle le capitaine de frégate Riaz Akhoune, dernier commandant de l’Albatros.

 

Membrures de la coque (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Une dernière visite à bord

De fait, lorsque l’on descendait dans les fonds du bâtiment, ce que nous avons eu la chance de faire juste après son retour à Brest (l'équipage avait alors commencé à débarquer des équipements pour préparer le désarmement), on ne pouvait être qu’impressionné par la robustesse de sa construction. C’est là qu’on prenait vraiment conscience de la solidité de sa coque, épaisse et renforcée pour les navigations dans les eaux polaires. Quant aux anciennes cales à poissons, immenses et ayant conservé un plancher en bois, certaines sont restées inutilisées alors que d’autres servaient au transport de fret, le patrouilleur pouvant embarquer quelques 200 tonnes de marchandises. D’immenses frigos avaient été gardés pour les vivres, l’autonomie étant de plus de 60 jours, alors que certains espaces des cales furent transformés en salle de briefing, en ateliers ou encore en zone de détente, quelques machines permettant à l’équipage de faire du sport.

L’Albatros était clairement un bateau très spacieux, offrant une excellente habitabilité à son équipage. Les locaux vie et les postes étaient plutôt grands et gardaient un côté suranné, avec leur parquet et mobilier en bois. Alors que le pacha disposait d’une vaste cabine, près de la passerelle, le mythique carré des officiers donnait sur la plage avant. Les vagues pouvaient venir se fracasser contre les hublots et l’ambiance avait un parfum de  « montagnes russes » quand le bateau affrontait le gros temps. Mais cette partie était bien protégée par la puissante étrave brise-glace de l’ancien chalutier, haute de 11 mètres, et un pont incurvé conçu pour faciliter l’évacuation de l’eau. 

Les quartiers du commandant (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Si l’odeur du poisson avait depuis longtemps disparu, bien que l’air dans les cales ait un petit quelque chose de particulier, l’Albatros a, au-delà des aspects structurels, conservé jusqu’à la fin des vestiges de sa première vie de chalutier. Outre le réducteur d’origine, comme on l’a vu, des équipements plus insolites subsistaient, comme le compresseur qui servait à maintenir les cales à poissons à une température de -27°C. Quant au système de lutte contre les incendies, il était encore « à l’ancienne », avec des pompes fonctionnant à l’essence et dotées d’une batterie, que l’on activait en tirant sur une poignée.

En passerelle également, on trouvait la barre d’origine, même si le pilote automatique était considéré comme « le meilleur barreur » en cas de mauvais temps. Occupant toute la largeur du bateau, la timonerie offrait une excellente visibilité sur l’extérieur. Pour la détection, la refonte en patrouilleur avait vu l’ajout de nouveaux radars et même de moyens de guerre électronique afin de détecter les émissions et signaux des bateaux de pêche et des bouées qu’ils mouillaient. Modernisée en 2002, l’électronique comprenait notamment deux radars Racal-Decca et un détecteur ARBR-16. Le bâtiment avait, en outre, été équipé d’un système de communication par satellite Inmarsat. Et puis dans cette passerelle, il y avait aussi le trésor du bateau. « Le fameux Guide des TAAF, qui contient plus de 30 ans d’expérience de la navigation dans cette zone. L’Albatros y passait parfois trois ou quatre mois et en profitait pour cartographier les fonds marins, afin par exemple de sonder des passages et lieux pour les chenalages et mouillages », explique le commandant Akhoune.

L’Albatros bénéficiait enfin d’une énorme plage arrière, héritée de son passé de chalutier. En lieu et place du matériel de pêche, cet espace pouvait servir au stockage de fret, des panneaux donnant accès aux cales, et accueillait également la drome du patrouilleur. Celui-ci mettait en œuvre quatre embarcations, servant aux liaisons avec la terre et aux inspections sur les navires contrôlés.

(© : MARINE NATIONALE)

 

« Une expérience unique »

Depuis la seconde guerre mondiale, la Marine nationale a armé de très nombreux bâtiments mais bien peu ont accédé au rang de mythe collectif. Il n’y en a eu en fait que deux : l’ex-porte-hélicoptères Jeanne d’Arc, qui de 1964 à 2010 forma des générations d’officiers pendant ses campagnes à travers le monde, et l’Albatros, qui offrit lui aussi à ses marins des souvenirs inoubliables. « C’est une expérience unique et extrêmement enrichissante. Il y a des moments durs dans ces eaux tumultueuses et c’est une navigation marquée par la solitude mais quand on est plongé dans cette nature, au milieu des icebergs ou devant les manchots, l’émerveillement est extrême et l’on a le sentiment de vivre quelque chose d’exceptionnel », confie l’un des derniers marins de l’Albatros, qui insiste également sur la dimension humaine : « C’était un petit équipage dans une situation d’éloignement, cela soude et fédère. Face à la dureté et aux contraintes de telles missions, il y avait vraiment une grande solidarité entre nous ».

 

L'Albatros devant l'île subantarctique australienne d'Heard (© : MARINE NATIONALE)

Les adieux à La Réunion en mai 2015 (© : PATRICK SORBY)

 

La double tragédie des deux dernières missions

Une solidarité qui a permis au dernier équipage du patrouilleur de surmonter l’impensable. Après presqu’un demi-siècle à sillonner les mers les plus dangereuses, le bâtiment perd coup sur coup deux des siens en 2015. Le 2 mars, lorsqu’il remonte vers La Réunion après sa 81ème patrouille dans les TAAF, puis le 20 juin, alors qu’il est en route pour Brest après avoir fait ses adieux à la base de Port des Galets un mois plus tôt, deux marins décident pour des raisons personnelles, comme ils l’ont expliqué chacun dans une lettre, de mettre fin à leurs jours. Une double tragédie qui a constitué l’ultime épreuve, sans doute la plus dure, qu’a connue le bâtiment. « Ce fut terrible mais il a fallu faire face et surmonter ensemble cette épreuve pour ramener le bateau ». L’expérience, la discipline, mais aussi les liens noués au fil des dures missions australes ont permis à la « famille Albatros » de demeurer soudée et de continuer malgré la douleur. « Dans de tels moments, la résilience et la capacité à se reconstruire ont été incroyables. Nous avons fait front et, ensemble, nous sommes parvenus à garder la cohésion de l’équipage, ce qui a permis de mener la mission opérationnelle jusqu’au bout », confie le commandant Akhoune, qui se dit « très fier » de ce que ses hommes ont accompli dans de telles circonstances. « Nous continuerons à penser à nos camarades disparus et à soutenir leurs familles endeuillées le temps nécessaire. C’est aussi cela l’esprit d’équipage. »

 

(© : MARINE NATIONALE)

 

Dans le sillage des aventuriers d’autrefois

L’Albatros restera un bâtiment mythique au sein de la Marine nationale. Car sa vie au sein de la flotte française, faite de dimensions humaines, naturelles et historiques ont donné son âme à un bateau qui a marqué de manière indélébile tous les marins ayant servi à son bord et l’imaginaire de la communauté maritime, comme celle des TAAF. 

Des navigations extrêmes au bout du monde, des journées interminables à affronter la tempête, parfois sans pouvoir sortir prendre l’air, des vagues gigantesques, des rafales de vent polaire qui donnent l’impression de tout pouvoir emporter, fouettent la coque et glacent le pont… La vie sur l’Albatros était souvent très rude, et les marins devaient avoir le cœur bien accroché. Mais ces missions, qui constituaient pour beaucoup un certain « graal » de la navigation, étaient aussi l’opportunité de découvrir des terres que presqu’aucun humain ne foulent, d’admirer des paysages uniques, comme sortis d’un autre monde, de faire des rencontres saisissantes avec la faune marine et d’avoir la chance d’évoluer dans des mers jalonnées d’icebergs géants, aussi somptueuses que redoutables et redoutées.

 

(© : MARINE NATIONALE)

 

Un univers si particulier qui faisait des patrouilles de l’Albatros une sorte d’aventure perpétuelle, dans le sillage des grands explorateurs d’autrefois. « Notre équipage a été le dernier d’une longue lignée de marins qui ont affronté les éléments naturels. L’Albatros n’a fait que suivre les traces de ces grands navigateurs du XVIIIème siècle, qui sans les dompter, ont bravé les flots et les vents de ces latitudes hostiles », soulignait le CF Akhoune dans le discours d’Adieu de l’Albatros à La Réunion. Le dernier des 22 officiers ayant commandé le patrouilleur évoque notamment l’expédition du chevalier de Kerguelen, qui fit en 1772 la découverte de l’île portant ensuite son nom, ou encore Marion Dufresne, qui posa pour la première fois le pied, la même année, à Crozet. « Plus proche de nous, on peut citer les aventures extraordinaires des frères Rallier du Baty, qui inspirent encore aujourd’hui de nombreux visiteurs des îles Kerguelen ».

 

Kerguelen (© : MARINE NATIONALE)

 

Une histoire qui se perpétuera en 2017 avec le nouvel Astrolabe

On notera que l’Albatros était le septième bâtiment de la flotte française à s’appeler ainsi, après un corsaire en 1780, une frégate à roues en 1841, un aviso en 1980 et un contre-torpilleur en 1930. Les autres bateaux ayant porté ce nom étaient des chalutiers réquisitionnés par la marine pendant la première guerre mondiale. L’un d’eux, l’Albatros II, s’illustra le 23 mars 1918 en coulant un sous-marin allemand. Un fait d’arme pour lequel il fut décoré de la fourragère aux couleurs de la Croix de guerre, dont la flamme verte a continué de flotter jusqu’à la fin au mât de beaupré du dernier Albatros.

 

L'Albatros à Brest début août 2015 (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Le vieux patrouilleur était donc porteur d’une histoire séculaire et d’un esprit d’aventure, qui se perpétueront à partir de 2017 avec l’Astrolabe. Ce nouveau bâtiment, en cours de construction,  servira à la fois de patrouilleur austral et de ravitailleur pour la base française Dumont d’Urville en Antarctique. 

 

Marine nationale