Défense

Reportage

Aquitaine : Une petite révolution pour l'équipage

Le golfe de Gascogne en hiver, c’est toujours un peu rude. La nuit précédente, sur la frégate Aquitaine, ça a pas mal secoué. « Des creux de 6-7 mètres, il y a eu un peu de vaisselle cassée, mais on passe bien ». Le capitaine de vaisseau Benoît Rouvière, commandant de l’Aquitaine, est désormais le seul maître à bord de son bâtiment. Vendredi 23 novembre dernier, la frégate, tête de série du programme FREMM, a été officiellement remise à la Marine nationale par DCNS, qui l'a construite à Lorient.  Et, depuis, c’est un programme intensif pour le bord.

 

L'Aquitaine (© MARINE NATIONALE)
 
 
 (©  : MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)
 
 
Le commandant Benoît Rouvière (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)
 
 
La frégate Aquitaine, ses 94 marins et les 14 du détachement aéro de la flottille 33F de Lanvéoc-Poulmic, viennent d’entrer dans la période de Mise en Condition Opérationnelle (MECO). Dans les coursives, au PC Navire, au PC Aéro, il y a des « brassards jaunes ». « Ce sont nos entraîneurs. Ils viennent vérifier que tout et surtout tout le monde est prêt à naviguer ». Les spécialistes de l’état-major de la force d’action navale observent, conseillent, notent. Chaque procédure, chaque exercice, chaque manœuvre est passé en revue.  Trois semaines d’examen en continu.
« C’est une procédure normale. Mais, sur ce navire, elle prend une dimension particulière. Avec l’Aquitaine, la marine est passée à une nouvelle donne en termes de dimensionnement de l’équipage », explique le pacha, qui se montre satisfait de la prise en main progressive du bâtiment par l'équipage. « On avance bien, à tous les niveaux ». Avec une réduction de plus de la moitié des effectifs par rapport aux frégates de type De Grasse, la Marine nationale s’est fixé des objectifs ambitieux, plus encore que pour les Bâtiments de Projection et de Commandement (BPC), qui ont inauguré l’ère de l’automatisation des bateaux gris.
 
Les semaines à venir seront déterminantes
 
« C’est une toute nouvelle façon d’organiser le bord », confirme le vice-amiral d’escadre Xavier Magne, commandant de la Force d’action navale (FAN). « D’une structure pyramidale, basée sur les grades, nous sommes passés sur une configuration d’équipage avec des savoir-faire et des compétences individuelles multiples et élargies. Et plus il y a de savoir-faire chez les hommes du bord, plus le commandement doit être intelligent. ». L’amiral Magne sait que les prochaines semaines, sur le prototype du programme, vont être déterminantes pour valider ce modèle d’équipage "optimisé". « Si on a choisi cette dimension au moment de la conception du programme FREMM, c’est que nous avions des raisons de penser que ça allait fonctionner. Pour nos marins, cela va impliquer plus de polyvalence mais aussi plus de vigilance, une surveillance bienveillante de ce qui se passe autour d’eux. Maintenant, et notamment après les différents programmes d’entraînement de l’Aquitaine, il va falloir trouver la bonne position du curseur, analyser les forces et les vulnérabilités. Et savoir éventuellement revenir en arrière. Si nous tombons sur des difficultés, nous en tirerons des conclusions ».
 
 
Le Central Opération (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)
 
 
Le Central Opération (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)
 
 
Le Central Opération (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)
 
 
Le Central Opération (© MARINE NATIONALE)
 
 
Le défi est de taille. Pour aider l’équipage, une structure d’une trentaine de personnes, le "reachback", a été créée. Extension de l’équipage à terre, elle est là pour soutenir le bord, notamment pour l’entretien du bâtiment. Elle peut également "projeter" rapidement un marin en cas de besoin de remplacement. « A 94, on est bien. A 93, c’est déjà plus compliqué. Il ne peut pas y avoir de maillon faible. Chacun est nécessaire à bord, il n’y a plus de "marin de base", il n’y a plus que des gens très qualifiés dans leur fonction et à compétences multiples », explique le commandant Rouvière. Tous les marins qui ont embarqués ou seront amenés à le faire ont été formés préalablement à terre. « Il n’y a pas de formation à bord, nos marins sont opérationnels, formés aux nouvelles technologies et aux nouvelles procédures en arrivant à bord ». 
 
 
Le PC Avia (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)
 
 
Le PC Avia ( ©  : MARINE NATIONALE)
 
 
NH90 appontant sur l'Aquitaine ( © : MARINE NATIONALE)
 
 
Exercice d'hélitreuillage ( © : MARINE NATIONALE)
 
 
Partout, dans tous les services, l’optimisation est de mise. Au PC Navire, les écrans permettent de tout surveiller à la machine. Derrière les consoles, il y a deux opérateurs qui effectuent la conduite. Les alarmes sont renvoyées. Tout est automatisé et peut être commandé à distance depuis le PC. « Nous sommes 25 personnes au groupement navire, pour un service qui couvre la conduite de la machine, la production électrique et la sécurité. Le PC Sécurité n’est armé qu’en cas d’incident », détaille le capitaine de frégate Fabrice Quenehervé, commandant adjoint navire de l’Aquitaine.  Mais le « chef » sait qu’en cas d’incident, comme par exemple un incendie, il doit pouvoir compter sur beaucoup plus de monde. Alors, tous les jours, l’équipage effectue des exercices, revêtant par exemple une tenue de pompier pour s'entrainer à lutter contre un sinistre. « Il faut que chacun à bord sache exactement comment réagir, qu’il soit très rapide, très efficace. De plus en plus, la sécurité doit devenir l’affaire de tous ». Sur un navire automatisé, il est donc impératif de créer également des automatismes chez les hommes.
 
 
Le PC Navire (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)
 
 
La turbine à gaz (© MARINE NATIONALE)
 
 
Compartiment machine (© MARINE NATIONALE)
 
 
Exercice incendie (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)
 
 
(©  MARINE NATIONALE)
 
 
(© MARINE NATIONALE)
 
 
Et il n’y a pas qu’à la machine qu’il y a une évolution culturelle. A la passerelle, on fait désormais le quart assis et derrière des cartes électroniques. « Evidemment la veille visuelle est toujours pratiquée et renforcée selon les situations, mais le chef de quart et ses adjoints peuvent s’appuyer sur les moyens de navigation moderne. »  A l’arrière, pour l’exploitation du sonar, il ne faut désormais plus que 4 personnes, là où le service en compte 15 sur les anciennes frégates.  Un peu plus loin, les embarcations de drôme opérationnelle (EDO) avec un bossoir monopoint : un seul homme peut mettre le semi-rigide à l’eau.
 
 
La passerelle (© MARINE NATIONALE)
 
 
En passerelle (© MARINE NATIONALE)
 
 
Le sonar remorqué (© MARINE NATIONALE)
 
 
Et puis, il y a la restauration. « Tout le monde passe à la rampe, du commandant au matelot », sourit le commandant Rouvière. Le service à table est désormais réservé aux seules grandes occasions. Deux cuisiniers, deux aides, une boulangère et un commis : six personnes qui doivent pouvoir servir jusqu’à 145 repas. « C’est un compartiment de la vie du bâtiment qui a beaucoup évolué par rapport aux anciens bâtiments », souligne le commissaire de 1ère classe Peggy Mac Gregor. « Tout a été pensé en terme d’optimisation des flux. La corvée de vivres, qui mobilisait 30 personnes, est désormais effectuée par le seul commis, grâce à un transpalette électrique. La boulangerie a un four programmable, ce qui permet à la boulangère de participer au service de la cuisine ». Les quatre carrés (commandant, officiers, officiers-mariniers supérieure et OM/équipages) sont distinctement séparés des « salles de détente ». 
 
L'esprit d'équipage
 
Autre évolution majeure, les chambres. Finie la promiscuité des postes à 40, sur l’Aquitaine, il n’y a plus que des chambres T1 (une personne pour les officiers), T2 (deux personnes pour les officiers mariniers supérieurs) T4 (quatre personnes pour les OM et matelots), avec sanitaires individuels. Un confort amélioré mais qui, chez certains, soulèvent la question de la cohésion. Un grand navire, peu de marins, des logements cloisonnés… « C’est vrai que sur un bateau de cette taille, avec un équipage réduit, on peut parfois avoir la sensation de ne pas croiser grand monde et c’est un sacré changement par rapport aux anciennes frégates », constate le commandant Rouvière. « Mais, c’est à nous de le créer cet esprit d’équipage. Sur l’Aquitaine, après ces 24 semaines de mer, il existe déjà. Et puis, ici, il faut se serrer les coudes. Un équipage restreint cela rapproche. Finalement, cela me rappelle presque plus l’ambiance des avisos ».
 
 
Un poste de l'Aquitaine (©  MARINE NATIONALE)
 
 
Après les permissions de fin d’année, l’Aquitaine va repartir. Deux semaines d’essais complémentaires du système de combat, puis tir de missile Aster devant Toulon. Ensuite ce sera le large avec trois mois de navigation qui amèneront le navire, vitrine de l’industrie navale française, de l’autre côté de l’Atlantique, au Brésil et au Canada notamment. « Ces trois mois seront essentiels pour tester le bateau dans la durée. Ce sera sa première navigation hauturière, durant laquelle nous allons à la fois procéder à la vérification des caractéristiques militaires et devenir sûrs et confiants dans notre bâtiment. Nous serons de retour à Brest mi-mai. A ce stade, l’objectif fixé est de pouvoir pleinement assumer notre rang de frégate anti-sous-marine ». Et ainsi prendre le relais du De Grasse, dernière unité du type F67, qui prendra sa retraite au moment de l’admission du service actif de l’Aquitaine. Cette dernière devrait intervenir mi-2013. En plus de la lutte anti-sous-marine, « notre domaine d’excellence », comme le rappelle le commandant Rouvière, les autres missions de la frégate seront intégrées progressivement, selon le principe du développement incrémental, adopté pour identifier précisément toutes les problématiques de chaque équipement. En 2014, l’Aquitaine devrait être équipée du missile de croisière MdCN (Scalp Naval), dont le premier tir sera effectué par la seconde FREMM française, la Normandie. 
Mais, d’ici là, l'Aquitaine va « avaler » des nautiques, en eaux chaudes et en eaux froides, dans le golfe de Gascogne et au-delà de la ligne de l’Equateur. Et ses marins sont prêts pour l'un des plus gros défis qu’ait relevés la marine.
 
 
 
(©  MARINE NATIONALE)
 
 
(©  MARINE NATIONALE)