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BATSIMAR : La marine en souhaite 18 et les premiers dès 2021

Après de rudes batailles ces dernières années pour maintenir le format en frégates et sous-marins de la Marine nationale, le débat sur la nécessité de construire un second porte-avions semble devoir refaire surface dans le sillage de l’élection présidentielle. Mais pour la flotte française, au-delà de veiller à la modernisation de ses forces de combat, avec en particulier la bonne exécution des programmes FREMM, FTI et Barracuda, la priorité, aujourd’hui, est d’avancer vite sur le remplacement des patrouilleurs hauturiers.

Le dossier, repoussé à plusieurs reprises faute de ressources budgétaires suffisantes, devient en effet critique. Car cette composante, vieillissante, atteint ses limites alors même que les besoins opérationnels imposent une activité record des patrouilleurs français. Dès lors, le niveau de rupture est à craindre sous peu.

Le manque de capacités atteint 50% Outre-mer

Or, les patrouilleurs sont plus que jamais essentiels pour assurer la surveillance et la protection des zones économiques exclusives (ZEE) comme des approches maritimes françaises, en métropole et d’autant plus outre-mer. Du Pacifique à l’océan Indien, en passant par les Caraïbes et jusque dans les eaux australes, les territoires à couvrir sont en effet immenses et ce sont ces bâtiments de souveraineté qui veillent à leur protection. Sur ces millions de km2 d’océan, la France ne fait pas que surveiller ses possessions, qui constituent comme on le rappelle souvent le second espace maritime mondial. Il s’agit aussi de protéger ses richesses actuelles ou qui pourront être à l'avenir exploitées, car les ZEE tricolores comptent d’importantes ressources naturelles, non seulement halieutiques, mais aussi probablement en minéraux avec par exemple les amas sulfurés, et peut être même des réserves d’hydrocarbures et de gaz. « Là où nous ne patrouillons pas, des pêcheurs d’autres pays viennent piller la ressource. Nous avons même surpris un navire sismique qui faisait des recherches non autorisées dans nos eaux situées dans le canal du Mozambique pour le compte d’une puissance étrangère », rappelait début décembre l’amiral Prazuck, à l’occasion d’une rencontre organisée par l’Association des Journalistes de Défense (AJD). Le chef d’état-major de la marine n’avait pas caché sa préoccupation concernant le nombre réduit de patrouilleurs dans ces zones, où plusieurs unités ont été désarmées ces dernières années sans être remplacées. « Il y a urgence », avait dit l’amiral, soulignant qu’ « à part la Guyane, nous ne disposons que de 50% des moyens que l’on devrait avoir pour assurer une bonne surveillance de nos ZEE ».  

 

Les ZEE françaises à travers le monde (© : SENAT)

La situation va s’aggraver à Nouméa et Tahiti  

Pour l’heure, seuls les vieux P400 La Capricieuse et La Gracieuse, basés à Dégrad-des-Cannes (Guyane) et qui datent de 1987, voient en effet leur succession assurée avec la mise en service cette année des nouveaux patrouilleurs légers guyanais (PLG) La Confiance et La Résolue.

 

 

En revanche, aucune succession immédiate n’est prévue pour les deux derniers P400, La Gracieuse et La Moqueuse (basés à Nouméa), eux-aussi opérationnels depuis maintenant 30 ans et dont l'heure de la retraite aura sonné en 2020. Même chose pour l’Arago, positionné à Tahiti et prévu pour être retiré du service à partir de 2019. Le « trou capacitaire » s’annonce donc très problématique en Nouvelle-Calédonie et en Polynésie française, l’arrivée en 2016 dans ces deux territoires des nouveaux bâtiments multi-missions (B2M) D’Entrecasteaux et Bougainville n’ayant en fait servi qu'à "remplacer", et cela avec beaucoup de retard, les anciens bâtiments de transport léger (Batral) qui y étaient auparavant stationnés. Ce sera d’ailleurs la même chose avec les B2M Champlain et Dumont d’Urville à La Réunion et aux Antilles.

En métropole, les avisos atteignent un âge canonique

En dehors de l’Outre-mer, la situation ne va guère être plus reluisante en métropole. A Brest et Toulon, c’est la fin de vie des 9 derniers patrouilleurs de haute mer (PHM, ex-avisos) du type A69, entrés en flotte entre 1980 et 1984, qui pose un vrai problème. Alors que le Commandant L’Herminier et le Lieutenant Lavallée doivent tirer leur révérance en 2018, le désarmement du Lieutenant de Vaisseau Le Hénaff est programmé en 2020. Les autres devront, si possible, tenir au moins jusqu’en 2024, date à laquelle ils auront atteint ou même franchement dépassé les 40 ans de carrière.

 

PHM du type A69 (© : MARINE NATIONALE)

22 unités à remplacer, sans compter celles qui ne l’ont pas été

Le remplacement des PHM, des P400 et de l’Arago, mais aussi celui des trois patrouilleurs de service public (PSP) Pluvier, Cormoran et Flamant, opérationnels depuis 1997 et basés à Cherbourg, ainsi que Le Malin (1997) à La Réunion, est prévu dans le cadre du programme des bâtiments de surveillance et d’intervention maritimes (BATSIMAR). Celui-ci doit également tenir compte du désarmement déjà intervenu des six premiers P400, mais aussi du renouvellement des six frégates de surveillance du type Floréal, entrées en service entre 1992 et 1994.

 

 

BATSIMAR reporté à plusieurs reprises

Les choix budgétaires ayant acté d’autres priorités, le programme n’a pu être lancé sur l'actuelle loi de programmation militaire, qui s'étale jusqu'en 2019. Le dernier Livre Blanc sur la Défense a renvoyé la mise en service des premiers BATSIMAR à 2023 et même plutôt 2024. Cela signifie qu’à cette date, les deux P400 calédoniens, l’Arago polynésien et au moins trois PHM métropolitains auront quitté la flotte. Et la situation sera peut-être pire si, techniquement, d’autres bateaux ne tiennent pas jusque-là.

« Il est essentiel que nous accélérions la cadence »

En octobre dernier, l’amiral Prazuck avait été interrogé sur le sujet lors d’une audition devant la Commission de la défense de l’Assemblée nationale. Le  : « Ma vigilance reste grande sur ces moyens, qui sont tout à fait essentiels pour la surveillance et la protection de nos ZEE (…) Le Livre blanc prévoit que les premières livraisons du programme BATSIMAR s’effectueront à partir de 2023-2024. Or, le suivi technique des bâtiments en service fait en effet craindre que certaines de nos capacités soient temporairement hors service (...) Il est essentiel que nous accélérions la cadence. En ce qui concerne le programme BATSIMAR, au vu de l’usure de nos patrouilleurs, une livraison en 2021 me semble une date convenable pour pouvoir garantir l’exercice de notre souveraineté dans nos zones économiques », expliquait le CEMM. Ce dernier s’est d’ailleurs félicité par la suite des annonces intervenues début novembre lors Comité interministériel de la mer (Cimer), à l’issue duquel le gouvernement a fixé comme objectif d’accélérer le programme BATSIMAR. Aucune date n’a toutefois et avancée et la décision est, de toute façon, renvoyée à la prochaine législature.

Un large spectre de missions

Alors qu’il y a en tout, comme on l’a vu, 22 patrouilleurs et frégates de surveillance à remplacer, l’Etat-major de la marine estime qu’il faudra construire jusqu’à 18 BATSIMAR, le chiffre de 15 étant désormais considéré comme un strict minimum qui pourrait imposer certaines contraintes. En effet, même si les nouvelles unités devraient offrir une disponibilité supérieure en termes de jours à la mer, permettant de compenser leur moindre nombre, une cible à 18 n’est pas un luxe compte tenu des besoins opérationnels. Les patrouilleurs hauturiers sont en effet amenés à remplir des missions extrêmement variées et de plus en plus nombreuses : lutte contre les trafics illicites, la piraterie ou le terrorisme, police des pêches, contrôle et protection du trafic maritime, surveillance de vaste ZEE ultramarines dont les ressources sont de plus en plus convoitées par des acteurs ou puissances étrangères, recherche et sauvetage en mer, assistance aux navires en difficulté, lutte contre la pollution, évacuation de ressortissants, déploiement éventuel de forces spéciales… Considérés par la Marine nationale comme de véritable « sentinelles maritimes », ils ont également un rôle important dans le recueil de renseignement, permettant de contribuer à la fonction connaissance et anticipation, cruciale pour permettre au pouvoir politique de suivre l’évolution de la situation dans une région ou une zone de crise et, ainsi, disposer d’une autonomie décisionnelle sur la base d’informations nationales précises et sûres.

A quoi ressembleront les futurs bâtiments ?

Pour l’heure, on ne connait pas les spécifications des futurs BATSIMAR, mais l’amiral Prazuck en a dressé un premier « portrait-robot » le mois dernier devant les membres de l'AJD : « Ce ne seront pas des bâtiments de combat. La plateforme ne doit pas être compliquée mais disposer de certaines capacités d’intervention, avec en particulier des embarcations rapides et des installations aéronautiques permettant de mettre en œuvre un hélicoptère ou un drone afin d’étendre le champ de surveillance des bâtiments. Ceux-ci devront pouvoir naviguer seuls mais aussi travailler avec d’autres moyens et disposer d’une connectivité avec le réseau littoral de surveillance », expliquait le CEMM, précisant que les futurs BATSIMAR, pour donner une idée, seraient « quelque chose dans la gamme de L’Adroit ».

L’Adroit, c’est ce prototype de la nouvelle génération de patrouilleurs hauturiers développée par DCNS, allié depuis 2013 avec Piriou (au sein de Kership) sur ce segment de marché. Réalisé sur fonds propres par le groupe naval, le bâtiment de 87 mètres et 1500 tonnes de déplacement en charge est mis à la disposition de la Marine nationale depuis octobre 2011.

 

L'Adroit (© : MARINE NATIONALE)

 

Si le futur BATSIMAR ne sera pas forcément dérivé de ce modèle, le programme allant faire l’objet d’un appel d’offres pour lequel les différents industriels aptes à réaliser ce type de bâtiments proposeront chacun leur solution et leur design, il reprendra donc certaines caractéristiques de cette plateforme expérimentale. Il devra, logiquement, afficher une solide autonomie, notamment pour un emploi Outre-mer (L’Adroit peut atteindre 21 nœuds et franchir 8000 milles à 12 nœuds). On sait qu’il ne sera pas doté de sonar, contrairement aux ex-avisos. La marine a, en effet, besoin de renforcer ses moyens de détection sous-marine. Toutefois, les cinq futures frégates de taille intermédiaire (FTI), appelées à remplacer les La Fayette à partir de 2023, permettront avec leur antenne remorquée de combler cette lacune en complétant les moyens offerts par les 8 frégates multi-missions (FREMM), dont la dernière ralliera la flotte en 2022. L’armement des BATSIMAR devrait être relativement léger, axé sans doute sur de l’artillerie. Reste à voir si la marine se contentera d’affûts légers télé-opérés, comme le nouveau Narwhal de Nexter (20mm), ou optera pour des canons plus lourds, sachant qu’une grande partie des OPV en service dans le monde disposent d’une tourelle de 76mm.

La répartition entre Métropole et Outre-mer

Concernant la répartition de la flotte de BATSIMAR, l’état-major table sur deux unités par territoire ultramarin (Polynésie, La Réunion, Nouvelle-Calédonie et Antilles) et au moins trois autres pour chacune des façades maritimes métropolitaines (Méditerranée, Atlantique, Manche/mer du Nord).

Un programme qui suscite l’appétit des industriels

Pour les industriels, BATSIMAR constitue le prochain contrat majeur sur lequel peuvent se positionner la plupart des constructeurs français. DCNS et Piriou, via Kership, sont évidemment sur les rangs, mais il y a aussi CMN et même Socarenam, qui a semble-t-il « marqué des points » auprès de la marine avec les PLG. Et puis il y a aussi Ocea, le spécialiste vendéen de l’aluminium, qui se renforce sur le marché des OPV avec de premiers contrats à l’export et, après avoir eu maille à partir avec l’actuelle équipe au pouvoir, mise sans doute sur un changement de gouvernement en 2017 pour se positionner sur le marché national. L’appel d’offres sera, en outre, logiquement ouvert à des acteurs européens, rendant la compétition encore plus féroce. Compte tenu de l’ampleur du programme, avec un nombre très important de navires et une cadence de production élevée, il est probable que des alliances se nouent entre plusieurs chantiers.

 

Marine nationale