Défense

Reportage

A bord du bâtiment hydrographique Borda

Nous vous proposons de découvrir un bateau qui, bien que militaire, est peint en blanc. Le Borda fait partie d'une série de quatre bâtiments travaillant pour le Service Hydrographique et Océanographique de la Marine (SHOM). Construit à Lorient et mis en service en 1988, le navire mesure 59 mètres de long pour un déplacement d'à peine 1000 tonnes en charge. « La mission première de ce bâtiment est de cartographier les fonds marins et les chenaux d'accès au port », résume Matthieu Camilleri. « Canonnier » de formation, le jeune commandant du Borda apprécie manifestement son navire, bien que pour seule artillerie, il ne dispose que de deux modestes mitrailleuses de 12.7 mm. Malgré tout, son bateau ne manque pas d'allure et, après déjà 20 ans de service, son état, impeccable, pourrait faire des envieux.


Le Borda (© : MARINE NATIONALE)

Le pacha a, sous ses ordres, une trentaine de marins et peut accueillir jusqu'à quinze hydrographes. Après une escale à Nantes le week-end dernier, cette semaine, le navire a rejoint Lorient, où il a retrouvé son jumeau, le Laplace. Les deux BH ont pour mission de faire la mise à jour de la cartographie des chenaux d'accès au port. En effet, ce dernier abrite, en plus des activités de pêche et de commerce, une zone sensible, le site DCNS de Lorient, où sont réalisées les frégates de la Marine nationale. Les relevés réalisés par les deux BH permettront donc d'obtenir une cartographie précise des fonds et des éventuels obstacles qui s'y cachent. Pour les moyens de lutte contre les mines, ces données sont fondamentales car elles servent, lorsque les chenaux sont inspectés, à détecter beaucoup plus rapidement une anomalie, voir une menace éventuelle.


Le Borda (© : MARINE NATIONALE)


Mise à l'eau d'équipement via le portique (© : MARINE NATIONALE)


(© : SHOM)

Sondeurs, poisson remorqué, magnétomètre et vedettes hydrographiques

Pour mener à bien ce travail de fourmi vue l'étendue des zones à traiter, le Borda dispose d'équipements spécifiques. Sous la coque, est disposé un sondeur multifaisceaux, le « SMF », qui émet une onde acoustique vers le fond. L'onde peut atteindre des profondeurs de 20 à 400 mètres et va se répercuter sur les obstacles. A l'arrière, un portique permet la mise à l'eau du sonar latéral. « C'est un petit poisson remorqué dont l'immersion varie suivant la longueur filée. Il va généralement à une dizaine de mètres sous l'eau et permet d'éclairer sur les côtés du bâtiment par effet d'ombre. Cela permet de détecter les obstructions. Ensuite, on repasse avec le SMF pour avoir une description parfaite », explique Guillaume Voineson, ingénieur hydrographe du Borda.


Le sonar latéral (© : MER ET MARINE - V. GROIZELEAU)


Vue d'une épave avec le SMF (© : SHOM)


Vue d'une épave avec le sonar latéral (© : SHOM)

La résolution du sonar latéral est de l'ordre de 30 centimètres. En plus de ces équipements, le navire dispose d'un magnétomètre qui, lui aussi, va être remorqué. « Il sert à repérer les épaves enfouies. Le magnétomètre va détecter les déviations magnétiques induites par des épaves métalliques. Mais, même pour un bateau en bois, il est efficace, car réagissant sur les équipements métalliques de l'épave, comme les moteurs ou ses canons ».


Le magnétomètre (© : MER ET MARINE - V. GROIZELEAU)


(© : SHOM)

Pour les faibles fonds, notamment les chenaux portuaires, le Borda va mettre à l'eau ses vedettes hydrographiques. Longues de 8 mètres, prénommées Macareux et Phaéton, elles opèrent par très petits fonds et disposent d'équipements voisins de ceux de leur bateau base. Elles sont, par exemple, dotées d'un sondeur multifaisceaux. « La fréquence de l'onde est plus importante que celle du SMF du Borda. Elle va donc moins loin mais offre une meilleure résolution », précise Guillaume Voineson. On notera que ce dernier ne dépend pas de la marine mais, étant Ingénieur des Etudes et Techniques de l'Armement, de la Délégation Générale pour l'Armement (DGA). En revanche, les officiers mariniers qui composent son équipe sont des marins, qui ont obtenu leur brevet supérieur d'hydrographie à l'école hydrographique du SHOM à Brest.


Vedettes hydrographiques (© : MER ET MARINE - V. GROIZELEAU)


Vedette hydrographique (© : MER ET MARINE - V. GROIZELEAU)


Vedette hydrographique (© : SHOM)


Plongeurs du Borda à l'eau (© : SHOM)


(© : MER ET MARINE - V. GROIZELEAU)

Mouillage de marégraphes, prélèvement de sédiments...

Employés par le Groupe Hydrographique de l'Atlantique (GHA), les Borda, Laplace et Lapérouse assurent donc la mise à jour des cartes marines et participent à la sûreté des approches littorales et des chenaux d'accès aux ports. Parmi ses hydrographes et son équipage, le Borda compte également trois plongeurs. A partir des deux embarcations pneumatiques embarquées, ils peuvent par exemple mouiller des marégraphes, instruments permettant de mesurer dans le temps le niveau de la mer. Le BH est aussi équipé d'une benne permettant de récolter des sédiments marins. Les échantillons prélevés sont ensuite transmis au SHOM pour en connaître les caractéristiques, comme la granulométrie, et ainsi déterminer la nature exacte des fonds. L'ensemble des données collectées par le Borda sont centralisées au « PC Scientifique ».


Le PC Scientifique du Borda (© : MER ET MARINE - V. GROIZELEAU)

En France et à l'étranger

Habitués à sillonner les côtes françaises, les BH sont également régulièrement déployés à l'étranger, dans le cadre de coopérations hydrographiques avec des pays alliés. Ainsi, l'an dernier, le Borda a opéré plusieurs mois en Afrique, où il a notamment sondé le chenal du port de Conakry. Lundi, c'était au tour du Lapérouse de mettre le cap sur le golfe de Guinée. Il y réalisera, lui aussi, différents relevés pendant trois mois. Le Laplace, troisième bâtiment de la série, n'est pas en reste puisqu'il va prochainement quitter Brest pour un déploiement au Maroc. Les activités hydrographiques de la marine à l'étranger sont donc nombreuses et concernent également l'autre entité du SHOM, le Groupe Océanographique de l'Atlantique (GOA), composé du Pourquoi Pas ? et du Beautemps-Beaupré, deux navires cofinancés avec l'Ifremer. Le Beautemps-Beaupré travaille, ainsi, régulièrement en océan Indien, une zone qu'il devrait prochainement retrouver.
Quant au Borda, après avoir achevé sa mission à Lorient, il regagnera Brest où il subira une période d'entretien entre mars et avril. Ensuite, il partira pour Calais où ses relevés serviront, entre autres, à mesurer l'impact des extensions portuaires à venir, dont la mise en service est prévue au début de la prochaine décennie. Après un passage à sa base bretonne, en juin, le bateau blanc se rendra ensuite dans le golfe de Gascogne pour une nouvelle campagne au large de la Charente-Maritime.


La passerelle (© : MER ET MARINE - V. GROIZELEAU)


Le Borda (© : MER ET MARINE - V. GROIZELEAU)

Au service du SHOM

Les bâtiments hydrographiques et océanographiques de la marine travaillent non seulement pour les unités militaires, mais aussi, et surtout, pour l'ensemble des navigateurs comme des usagers de la mer, qu'il s'agisse des autorités portuaires, des compagnies maritimes ou des plaisanciers. Tous utilisent en effet des cartes marines constamment mises à jour par le SHOM. Cette mission régalienne fait d'ailleurs partie des obligations de la France dans le cadre d'accords internationaux, à commencer par la convention des Nations Unies sur le droit de la mer et la convention internationale sur la sauvegarde de la vie humaine en mer (SOLAS). On notera, à ce propos, que la couverture géographique ne se limite pas à la métropole mais intègre l'ensemble de la Zone Economique Exclusive (ZEE) française, la deuxième du monde après celle des Etats-Unis. La première mission du SHOM est donc la mise à jour des documents nautiques pour assurer la sûreté de la navigation. En parallèle, le service assure le soutien aux forces armées, qu'il s'agisse d'aide au groupe de guerre des mines mais aussi en matière de lutte anti-sous-marine. Les relevés effectués par les bâtiments serviront, en effet, aux moyens de détection, pour lesquels il est impératif de connaître la nature des fonds, la salinité ou encore la stratification des couches d'eau. Le dernier grand volet de l'action du SHOM est, enfin, le soutien aux politiques publiques maritimes. Ses moyens travailleront notamment dans le domaine de la prévention des risques, qu'il s'agisse d'études de marées pour cartographier les zones inondables, de recueil de données en vue de luttes contre la pollution ou d'érosion des côtes (projet Litto 3D en partenariat avec L'Institut Géographique National).
Ces dernières années, le SHOM a également développé ses moyens pour mieux connaître les très petits fonds, que ses bâtiments ne peuvent atteindre. D'où, par exemple, la mise en place le système aéroporté LIDAR. Agissant comme un laser, ce dispositif permet de sonder l'estran, là où même les petites vedettes hydrographiques ne peuvent intervenir. Permettant de combler la discontinuité des données entre la terre et la mer, les nouveaux systèmes ont déjà été utilisés dans plusieurs secteurs, comme la rade de Toulon, la presqu'île de Giens ou le golfe du Morbihan.


Mitrailleuse de 12.7 mm sur le Borda (© : MER ET MARINE - V. GROIZELEAU)

Bateau blanc mais bateau militaire quand même

Les missions des bâtiments hydrographiques sont donc essentiellement scientifiques mais, comme le rappelle le comandant du Borda, ces navires restent des bateaux militaires. Suivant l'endroit où ils naviguent, ils peuvent être confrontés à des situations sensibles. Ainsi, lors des déploiements dans le golfe de Guinée, les BH peuvent être amenés à rencontrer des pirates. Dans d'autres pays, ils doivent être en mesure de répondre à la menace terroriste. On pourrait également leur demander d'assurer une évacuation de ressortissants ou, encore, d'assurer le sauvetage de marins en détresse.
Pour les situations les plus « chaudes », le Borda est équipé de ses mitrailleuses de 12.7 mm, qui peuvent être complétées par deux affûts de ANF-1 de 7.62 mm. Six membres d'équipage constituent, en outre, l'équipe de visite. Le cas échéant, cette équipe se rendra sur un navire suspect, où l'on pourra trouver, par exemple, une cargaison de drogue dissimulée. Comme les autres bateaux de la flotte, les Borda, Laplace et Lapérouse sont donc aptes à répondre à tous types de situation, même si la chasse aux narcotrafiquants ou la lutte contre l'immigration clandestine sont plus, désormais, l'apanage de leur sistership. Quittant ses fonctions de BH, l'Arago a été reclassé patrouilleur en 2002 et, depuis, s'est à plusieurs reprises illustré en Méditerranée.


Le Borda (© : MARINE NATIONALE)