Marine Marchande

Reportage

A bord du Sara, navire dépollueur de l'Agence européenne de sécurité maritime

Le Sara est au bout du port militaire de Portland. La presqu'île britannique voisine avec les stations balnéaires de Weymouth et de Poole, mais elle abrite également un port de commerce et une base de la Royal Navy. Le Sara s'apprête à appareiller. Non pas pour satisfaire son activité habituelle de souteur ravitaillant les navires en mer ou qui allège les navires-citernes en ship-to-ship. Aujourd'hui, le navire maltais de l'armateur grec Aegan Sea (111 mètres de long, 4156 tpl de capacité) change de fonction, il devient un navire dépollueur. Sur la passerelle flotte le pavillon de l'Agence européenne de sécurité maritime.
Affrété par l'Agence, comme 18 autres navires sur toutes les côtes européennes de Helsinki à Constanza, le Sara peut être mobilisé en 24 heures en cas de pollution majeure dans sa zone de responsabilité qui s'étend de la Manche aux côtes atlantiques. Dépêché sur zone et mis à disposition à la demande de l'État européen coordinateur de la lutte contre la pollution, il pourra participer aux opérations, en agissant principalement comme récupérateur et stockeur de la pollution. Dans ses soutes, il peut stocker près de 6700 mètres cube de produit.


Le souteur Sara, propriété de l'armateur Aegan Sea (© : DROITS RESERVES)


L'Agence européenne de sécurité maritime affrète actuellement 19 navires basés tout le long des côtes européenne (© : EMSA)

Bernd Bluhm franchit la coupée du Sara. Il est patron de l'unité de l'AESM spécialisée dans la réponse à la pollution. Un ingénieur allemand qui a bourlingué dans le monde entier, qui connaît tous les types de pollutions, dans tous les milieux et qui a la mémoire longue. « Il y a eu l'Erika et le Prestige, c'est ça qui a forgé la philosophie européenne en matière de pollution maritime. La Commission européenne s'est saisie du problème. Alors, il y a eu la réglementation des paquets Erika, et il y a eu, en 2004, la création de l'Agence européenne de sécurité maritime. Car on s'est rendu compte qu'en mutualisant les connaissances et les moyens, on arrivait plus facilement à gérer un problème, qui, de par sa nature maritime, ne peut s'appréhender qu'à une échelle internationale ». Les leçons du passé sont présentes. Face à la marée noire du Prestige, il avait fallu trouver, dans la précipitation, des moyens de lute contre la pollution et de récupération, en mer d'un maximum de produit. « Il y a des moyens qui existent en Europe, au sein des garde-côtes ou des services d'action de l'État en mer. Mais ils ne sont pas forcément équitablement répartis. L'idée de l'Agence était d'offrir ces moyens supplémentaires, requis à la demande des états qui restent responsables de la coordination des opérations de sauvetage ».


Bernd Bluhm est le responsable du département « réponse à la pollution » de l'AESM (© : DROITS RESERVES)

Sur le quai de Portland, les employés de l'agence locale d'Aegan parlent de cette nouvelle mission - le Sara est sous contrat avec l'AESM depuis le début de l'année - avec enthousiasme. « Un beau challenge pour nous, sourit Roger, le patron de l'agence, et nous y avons mis les moyens » .En effet, en plus d'envoyer les équipages en formation à l'AESM, l'armateur a investi dans la construction d'un hangar ventilé destiné à recevoir tous les équipements de dépollution du navire. « En cas de réquisition par l'Agence, le navire peut être disponible en quelques heures : une dizaine pour le déchargement dans nos cuves ici s'il est complètement plein et trois pour charger le matériel sur le pont ». Et le navire est alors prêt à rejoindre la zone de pollution. De plus, dès la notification de son affrètement dans le cadre de sa mission anti-pollution, il sera rémunéré directement par les assurances de l'armateur dont le bateau est impliqué dans l'opération de sauvetage. « Une cerise sur le gâteau » selon Roger qui précise cependant que ce n'est « certainement pas pour cela que les armateurs qui passent ce type de contrat avec l'AESM le font ».
Piet Vinke, un des cadres d'Aegan, est un ancien navigant. Il est venu spécialement de Belgique pour superviser, aux côtés de Bernd et des agences de l'AESM, l'équipage du Sara lors du « drill » de l'AESM . « Nous effectuons ce type de contrôle quatre fois par an, avec les gens de l'Agence. Nous vérifions que tous les équipements mis à disposition par l'Agence fonctionnent et que l'équipage est bien formé à son utilisation ». A ces drills réguliers s'ajoutent périodiquement des exercices grandeur nature. Sur le Sara, deux millions de dollars ont été investis dans les équipements du bord : barrage anti-pollution, bras de récupération de la pollution (sweeping arms), mais aussi un écremeur et un laboratoire d'analyse des produits... ainsi que quelques modifications sur le navire, en particulier, la mise en place d'une ligne spécifique qui relie la pompe de récupération de produits aux soutes.


Piet Vinke, à la passerelle du Sara (© : DROITS RESERVES)

À la passerelle, les ordres sont donnés en russe. Le commandant décoste le navire qui franchit les passes de Portland. Un vent d'ouest lève la mer, il fraîchit. Le drill va avoir lieu dans des conditions bien réelles. « Nous pouvons utiliser notre matériel jusqu'à des conditions de 5 Beaufort. Au-delà c'est compliqué ». À côté du radar traditionnel, un radar Miros dédié à la détection des nappes de pétrole. « Il se base sur la fréquence des vagues. La nappe de pétrole a tendance à aplatir la mer, le radar analyse ces données pour déduire la position de la nappe, avec une portée de 2 milles nautiques », précise Bernd. Sur le pont, tous les marins de l'équipage s'activent. Première opération de la journée : la mise à l'eau du barrage. Un remorqueur portuaire de Portland a rejoint le Sara. Les marins dévirent progressivement au treuil le barrage Ro-Boom 2000 SPI de 250 mètres de long. Les boudins sont auto-gonflants. Le remorqueur croche l'extrémité, une fois la totalité de la longueur du barrage déployé, il accélère pour dépasser le Sara. « Cela s'appelle un déploiement en J, explique Bernd, selon les configurations de pollution et la taille de la nappe, on peut également la ceinturer en utilisant les deux barrages et en formant un rond autour du navire ». Dans la configuration J, le barrage joue un rôle de râteau sur la nappe. Après avoir déployé le barrage, il s'agit donc de récupérer la pollution. Pour cela, le Sara est équipé d'un skimmer (écrémeur) Tarantula. Celui-ci est gruté à la mer puis dirigé dans la nappe. Il va alors agir comme une centrifugeuse, séparé le produit de l'eau de mer, et pomper la pollution pour l'envoyer vers les cuves du Sara. « Selon le type de pollution et sa viscosité, nous pouvons modifier le module d'écrémage, précise Bernd, soit il s'agit de brosses ou de disques ».


Après avoir déployé le barrage, l'écremeur Tarantula est mis à l'eau (© : DROITS RESERVES)

La mise à l'eau du barrage et de l'écrémeur aura duré moins d'une heure. L'équipage rentre le barrage et se prépare à la deuxième phase du drill, le déploiement des bras de récupération (sweeping arms). « Il y a plusieurs écoles dans la lutte contre la pollution, certains préfèrent les barrages, d'autres les sweeping arms. En ayant les deux équipements à bord, on peut faire face à tout type de situation ». Les deux bras Koseq de 15 mètres de long sont amenés par la grue le long du bord et placé à angle droit de la coque du navire. « Balayant » la pollution, ils récupèrent les produits à travers un module à l'intérieur de leur structure, comparable à celui des écrémeurs puis envoient le produit vers les cuves du Sara. Le navire a une capacité de pompage de 2250 m3/ heure. Là encore, on constate une bonne coordination de l'équipage, entre ceux qui déploient le matériel sur le pont et la passerelle qui veille au bon maintient du navire pendant les opérations de mise à l'eau.


Les sweeping arms balayent et aspirent les produits polluants (© : DROITS RESERVES)

Bernd et Piet sont satisfaits. Le drill est une réussite, après cinq heures de test et un débriefing de l'équipage, le souteur peut regagner son port-base. « C'est très satisfaisant de travailler avec des gens motivés, souligne Bernd, depuis le début de nos affrétements, nous avons rencontré des gens enthousiastes et plein d'idées pour lutter contre la pollution ». Ainsi, il y a quelques années, l'équipe technique de Louis Dreyfus Armateurs avait réussi à transformer le câblier Ile de Bréhat en navire récupérateur. « C'était très ingénieux et cela fonctionnait. Nous n'avons pas que des navires citernes dans nos 19 navires. Il y a des supplies, des dragues et même un brise-glace en Finlande. » Bernd repart. Il a d'autres navires à visiter pour éventuellement les affréter. « Avec les nouveaux pays entrants dans l'Union européenne, le linéaire côtier augmente. Nous avons à présent 50% de linéaire de plus que les Etats-Unis ». Direction la Méditerranée et la mer Noire. « Il y a une zone importante à couvrir là-bas, avec un trafic intense ». La mission continue.

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