Défense

Reportage

Bugaled Breizh : Que penser de la thèse du sous-marin nucléaire d'attaque ?

Nous avons encore assisté, ce week-end, à un emballement médiatique dans l'affaire du naufrage du Bugaled Breizh. A l'origine de ce nouvel épisode, un témoignage anonyme relançant les soupçons autour de l'implication d'un sous-marin nucléaire d'attaque britannique, en l'occurrence le HMS Turbulent, dans la perte du chalutier breton, en janvier 2004.
Il n'est pas question, dans les lignes qui vont suivre, d'alimenter la polémique ou bien de se perdre en conjectures, mais simplement d'examiner réalité, pratiques et techniques afin de déterminer quelle pertinence donner à l'hypothèse d'une implication de sous-marin nucléaire d'attaque dans le naufrage du Bugaled Breizh.


L'épave du Bugaled Breizh (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

Pas assez de fond

Ces dernières années, à de multiples reprises, nous avons été amenés à interroger des sous-mariniers sur le sujet. Certains, de manière diplomatique (ou sans doute avec une certaine pudeur par rapport aux familles des disparus), tiennent l'hypothèse du SNA pour « très peu vraisemblable ». D'autres, qui ne s'embarrassent pas de considérations extérieures et s'en tiennent strictement à des données techniques et opérationnelles, estiment que la thèse du sous-marin-nucléaire est purement et simplement « farfelue ».
Mais, avant d'entrer dans le vif du sujet, il convient immédiatement d'exclure toute implication de sous-marins nucléaires lanceurs d'engins (SNLE) ; tout simplement parce qu'ils ne sont pas amenés à transiter par la zone du naufrage, au large du cap Lizard. En effet, les bâtiments stratégiques français et britanniques, basés à Brest et Faslane, se dirigent dès leurs départs en patrouille vers les zones de grands fonds, où ils sont le moins détectables.
Il reste donc les sous-marins nucléaires d'attaque. Mais, donnée importante, le Bugaled Breizh a sombré dans une zone où le plateau continental est situé à peine à 80 mètres au dessous de la surface. Or, cette profondeur est bien trop faible pour un SNA, qui est soumis à des procédures très strictes. Car, pour les navigations en plongée, ce type de sous-marin doit respecter des profondeurs de sécurité. D'abord entre son massif et la surface, où peuvent naviguer de gros navires de commerce, pétroliers ou porte-conteneurs, dont le tirant d'eau peut atteindre 20 mètres (la houle renforçant qui plus est les risques de collision). Ensuite par rapport au fond, afin d'anticiper tout problème technique, par exemple une avarie de barre ou une erreur humaine. Il est, d'ailleurs, d'autant plus important de rappeler qu'il est question, dans le cas du HMS Turbulent, d'un bâtiment de 85 mètres de long et 9.5 mètres de diamètre (sans compter la hauteur du massif). Or, suivant la vitesse de cette masse de plus de 5000 tonnes, une simple erreur de quelques petits degrés dans l'inclinaison peut amener le nez du sous-marin à toucher le fond. Aussi, il existe des distances de sécurité minimales, de l'ordre de 50 mètres sous la surface et de 100 mètres au dessus du fond. Ces contraintes s'opposent donc à la présence d'un SNA à l'endroit où a coulé le Bugaled Breizh. Les schémas ci-dessous, à l'échelle, permettent de mieux apprécier les risques pris par un sous-marin naviguant en plongée dans de si petits fonds.


Sous-marins en plongée avec profondeurs de sécurité minimales.
(© : MER ET MARINE - VINCENT WISNIEWSKI)



Même scénario avec des fonds équivalents à ceux de la zone du naufrage.
(© : MER ET MARINE - VINCENT WISNIEWSKI)


Quant au sous-marin espion

La seule raison pour laquelle un sous-marin nucléaire aurait pu se trouver à cet endroit serait, éventuellement, une participation à une mission classée secrète. Dans ce cas, le bâtiment aurait pu théoriquement se poser au fond, même si ce n'est pas l'usage pour les sous-marins nucléaires, ou bien évoluer à très petite vitesse pour les questions de sécurité évoquées plus haut. Mais la manoeuvre, dans un volume d'eau aussi faible, aurait été périlleuse.
Certes, la thèse du bâtiment espion a été évoquée au cours de l'enquête. Mais, alors, on ne distingue pas bien ce que ferait un SNA britannique dans cette posture. Pourquoi prendre des risques dans une zone d'exercices traditionnelle de la Royal Navy ? Ce, alors même que celle-ci est en plein entrainement dans le secteur et que de grandes manoeuvres de l'OTAN sont sur le point de débuter ?
Pourquoi pas, alors, un SNA russe ? L'histoire serait « fantastique » pour un roman de Patrick Robinson mais peu plausible en raison justement de cet exercice de l'OTAN, impliquant des bâtiments rompus à la lutte anti-sous-marine. Si tel avait été le cas, les Russes auraient pris un risque énorme en voulant faire de l'espionnage dans une zone où la faiblesse des fonds ne leur permettait pas de se cacher, et encore moins de s'échapper en cas de détection.


Un SNA américain du type Los Angeles (© : MER ET MARINE - JEAN-LOUIS VENNE)

Faute de mieux, il a donc été avancé la possibilité qu'un SNA américain soit dans la zone, afin dit-on de suivre un convoi de matières nucléaires quittant Cherbourg à destination du Japon. Mais, quel besoin auraient eu les Etats-Unis de se cacher, alors que le Japon est l'un de leurs principaux alliés ? Quel intérêt de faire évoluer un gros SNA (109.7 mètres et 6900 tonnes pour les Los Angeles, 107.6 mètres et 9100 tonnes pour les Sea Wolf) dans de si petits fonds pour espionner un cargo, alors qu'il suffit de recourir à des satellites pour avoir encore plus d'informations ? Au pire, ledit sous-marin aurait pu tranquillement attendre au large de la Bretagne que le convoi de Cherbourg arrive, sans avoir besoin de se mettre en danger dans les petits fonds. On peut aussi exclure la thèse d'une escorte discrète, le sous-marin n'étant pas le moyen le plus approprié pour repousser une attaque de pirates ou de terroristes... Ce rôle est assuré, bien plus efficacement, par des équipes de protection embarquées sur les navires et, éventuellement, par l'accompagnement d'un bâtiment de surface.


SNA britannique du type Trafalgar (© : MER ET MARINE - JEAN-LOUIS VENNE)

Les rapports de Dominique Salles

Au cours de l'instruction, différents rapports d'experts ont été fournis, notamment par Dominique Salles, un ancien sous-marinier qui s'est penché sur l'éventuelle responsabilité d'un sous-marin dans le naufrage du Bugaled Breizh. Hélas, pensons-nous, ces rapports ne sont pas publics et, dans certains cas, il semble qu'on ait prêté à l'expert des conclusions sensiblement éloignées de ces écrits, ou mal interprétées.
Ainsi, dans son premier rapport (octobre 2007), Dominique Salles n'ecrit pas, comme on a pu le lire ou l'entendre, que l'accident a été sûrement provoqué par un SNA. Il dit simplement que, si un sous-marin est impliqué, il ne peut s'agir, au regard des éléments recueillis, que d'un sous-marin nucléaire d'attaque. L'ancien officier écarte donc la piste d'un sous-marin à propulsion conventionnelle (comme le Dolfijn néerlandais, un temps accusé), sans pour autant affirmer qu'il s'agit d'un bâtiment à propulsion nucléaire. C'est là que réside toute la subtilité (certains diront l'ambigüité) d'un langage prudent et pesé, à la virgule près. On attendait d'ailleurs, dans un rapport suivant, des explications permettant, sinon d'exclure, tout du moins de réduire à une probabilité très faible l'éventuelle responsabilité d'un SNA, notamment pour les raisons techniques et opérationnelles que nous avons évoquées plus haut. Mais du second rapport (mars 2010), il n'est ressorti, dans certains journaux, que la piste, assez « surréaliste » aux dires de militaires, du sous-marin espion américain. Est-ce là une nouvelle manière, au fur et à mesure, de réduire le champ des possibles à un scénario totalement improbable ? Il est permis de se poser la question mais, n'ayant pas eu accès à ce rapport, nous nous garderons de tirer une conclusion sur cette nouvelle hypothèse dont la pertinence parait, elle aussi, étrangère aux usages opérationnels.


L'épave du Bugaled Breizh (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

Un secret impossible à tenir

Une chose est en tous cas certaine. Pour toutes les hypothèses impliquant des sous-marins, on ne parvient pas à déterminer la raison pour laquelle des SNA auraient été présents sur le lieu du naufrage. Ce, au regard du contexte technique inhérent à l'emploi de ces bâtiments et dans l'environnement opérationnel et stratégique qui prévalait à l'époque. Cela ne veut pas dire qu'on peut tirer un trait définitif sur la responsabilité d'un sous-marin. C'est peut-être le cas, mais cette hypothèse de travail parait tout de même peu probable. Il convient donc, au minimum, de la prendre avec la plus grande prudence. De plus, si un sous-marin avait entrainé les 500 tonnes du Bugaled Breizh par le fond, on peine à croire que l'équipage ne s'en serait pas aperçu. De là, pourquoi ne pas faire immédiatement surface pour voir ce qui s'était passé ? Pourquoi quitter la zone comme si de rien n'était ? Rien ne justifie un tel comportement sauf à être en mission secrète, mais cela disculpe un bâtiment britannique ou, plus généralement, européen. De plus, il parait tout à fait improbable de maintenir un équipage (une centaine d'hommes pour le HMS Turbulent) et un état-major à terre au secret durant cinq ans. Même chose dans les chantiers navals, si un éventuel accrochage avait provoqué des avaries ; hypothèse avancée concernant le Turbulent. Ainsi, dans tous les cas, on ne comprend pas bien dans quelles circonstances un sous-marin aurait pu être impliqué et comment tout cela serait resté secret aussi longtemps.
Reste que, depuis le naufrage du Bugaled Breizh, les sous-marins ont été à de multiples reprises accusés. D'aucuns étaient d'abord persuadés de l'implication d'un SNA britannique, puis du Dolfijn néerlandais, avant qu'on ne s'oriente vers un bâtiment américain. Et maintenant on reviendrait au HMS Turbulent ? A moins qu'ils ne se soient finalement tous pris dans le filet du chalutier ? Malheureusement pour les familles des cinq pêcheurs disparus, qui attendent des réponses, tout cela ne parait pas très sérieux.

Bugaled Breizh