Défense

Reportage

DCN, la marine et le plan Cap 2015

Ces dernières années, le problème de la disponibilité des bâtiments est devenu crucial pour la marine, d’autant que le nombre d’unités en service n’a cessé de décroître (144 en 1987, 105 en 2003). Il y a cinq ans, la situation était devenue purement et simplement catastrophique, seule la moitié des navires étant opérationnelle en permanence. Depuis, la barre a bien été redressée, pour atteindre un taux de disponibilité de 70% en 2005. Sous la houlette de l’Etat Major de la Marine, le Service de Soutien de la Flotte (SSF), créé en 2000, souhaite toutefois aller plus loin. Il s’agit d’améliorer encore ce taux, et d’accentuer la réduction des coûts de maintenance avec les industriels chargés de l’entretien. Le marché est colossal, puisqu'estimé à 800 millions d’euros par an. Une nouvelle stratégie de contractualisation, baptisée « Cap 2005 », a été présentée il y a quelques mois. Elle est adoptée pour toutes les nouvelles opérations de Maintien en Condition Opérationnelle (MCO) jusqu’en 2008. Au total, 46 projets sont concernés, auxquels il faut ajouter une quinzaine se contrats relatifs aux munitions et à l’environnement.

Pour le ministère de la Défense, l'objectif est, en un peu plus de deux ans, de « diminuer les coûts de MCO et améliorer la disponibilité des bâtiments par le raccourcissement de la durée des arrêts techniques, la réduction des incertitudes et une meilleur qualité des travaux ». Premier concerné par cette mesure, DCN, qui entretien l’essentiel des navires de la marine : « Nous ne sommes plus payés au travail mais à la disponibilité. Nos contrats assurent une disponibilité avec un budget précis et des pénalités si nous ne respectons pas nos engagements », explique Bernard Planchet, ancien directeur de DCN Services Toulon. Parmi les grands changement opérés, la globalisation des besoins, avec le regroupement de différents bâtiments au sein d’un même contrat et sur des périodes de plusieurs années. Les interventions incluent les pièces et la main d’œuvre, tout en étant concentrées sur les arrêts techniques majeurs (IPER) les plus courts possibles. Ainsi, DCN souhaite faire passer en trois ans le délai des IPER à 12 mois (soit un gain de temps de 30% par rapport à 2000).

DCN doit baisser ses coûts de 15% et se séparer d’un quart de ses fournisseurs

Pour les anciens arsenaux, la révolution ne date pas de la présentation de Cap 2015. Depuis la transformation de l’entreprise en société de droit privé, fin 2003, des efforts considérables ont déjà été consentis. Ainsi, le taux de disponibilité des sous-marins nucléaires d’attaque (SNA) n’a jamais été aussi bon, avec cinq navires sur six à la mer en juin dernier (*). Pour parvenir à ce résultat, DCN a réorganisé et rationalisé son outil industriel. Les relations avec les fournisseurs sont en pleine mutation. Aujourd’hui au nombre de 6000, ils ne devraient plus être que 1500 à l’horizon 2008 : « Nous souhaitons établir un partenariat privilégié avec certains sous-traitants. Cela signifie que nous allons réduire la voilure sur le nombre de sociétés mais que les autres disposeront de marchés plus importants et seront donc à même de proposer les meilleurs coûts », explique-t-on chez DCN. L’entreprise souhaite réduire de 15% les prix d’achats et économiser 450 millions d’euros d’ici 2008. Suivant l'adage « mieux vaut prévenir que guérir », un suivi permanent des bâtiments a été instauré, de manière à anticiper les avaries. Afin de répondre à tout problème technique, quelque soit le jour et l’heure, DCN a mis en place une hotline avec des techniciens chargés de trouver une solution aux problèmes des marins. L’entreprise planche également actuellement sur l’E-Maintenance, soit l’intervention à distance via Internet. Il semble bien loin le temps des arsenaux et une question vient immédiatement à l’esprit : Pourquoi ne pas l’avoir fait plus tôt ? Selon Bernard Planchet : « C’est tout le problème d’une administration, ce que nous étions jusqu'en 2003. Le fait d’avoir une structure privée nous permet de réaliser une politique d’achats beaucoup plus simple et moins lourde. Depuis le changement de statut, nous avons observé une forte baisse de nos frais généraux ». Le résultat est édifiant puisqu’en deux ans, les coûts de structure ont baissé de 30%. Mais pour l’ancien patron de DCN Services Toulon, l’autre grande révolution, ce fut la liberté de manœuvre : « Si aujourd’hui nous pouvons optimiser les coûts de maintenance et la disponibilité, c’est que la marine nous a confié toute la responsabilité de l’opération ». Adieu donc les lourdeurs administratives et la démultiplication des responsabilités autour des chantiers. Pour le ministère de la Défense, « la stratégie repose sur une claire séparation des fonctions de maître d’ouvrage (SSF) et maître d’œuvre (industriel). Le Service de soutien de la flotte confie à un titulaire la maîtrise d’œuvre d’ensemble du MCO du bâtiment complet. Cela évite la dilution des responsabilités et favorise l’engagement de l’industriel vis-à-vis du donneur d’ordre » Le SSF et DCN ont aujourd’hui une relation constante de client à prestataire, avec des négociations, parait-il, assez musclées.

Le pôle Achats fait sa révolution

Les économies porteront à la fois sur la maintenance et sur la construction, avec un effort particulier sur le pôle Achats : « Ce secteur est fondamental car il représente 60 à 70% du coût de production. C’est travailler avec les fournisseurs et les bureaux d’études, trouver les meilleures solutions techniques et comment gagner de l’argent. La marine attend une baisse des coûts et Bercy attend des résultats et des dividendes », souligne Jean Idier, directeur des Achats de DCN. Le pôle a connu un fort renouvellement de son personnel. Au moment du changement de statut, l’ex-Direction des Constructions Navales comptait 512 personnes : « Les effectifs ont baissé de 27% mais nous avons recruté 140 acheteurs et multiplié par deux la proportion de cadres. Ceci a permis de rehausser le niveau de compétences, tant sur un plan administratif que juridique, afin de sécuriser les achats avec les fournisseurs », souligne Jean Idier. De gros efforts de formation ont également été entrepris, de même qu’une modernisation des outils de gestion. Le système d’information devient commun entre tous les sites. Ce logiciel unique de traitement des achats sera déployé d'ici novembre. Un outil de reporting, l’Infocentre Achats, permet quant à lui de savoir avec précision quel produit est acheté à Cherbourg, Toulon, Ruelle, Lorient, Brest ou encore Indret. Accessible à tous et fonctionnant sur le mode du partage de données, il doit permettre de globaliser certains marchés. « De même, nous avons mis en place un portail fournisseurs où, sur le site Internet de DCN, les sociétés peuvent se faire connaître et proposer leurs services avec un catalogue. Nous devons baisser nos prix et continuer à être bénéficiaires. Nous sommes donc contraints de ne retenir que les meilleurs en termes de coûts, de qualité, de solutions innovantes et de délais. Il n’y a plus de situations acquises, même pour les fournisseurs historiques », explique le directeur des achats. Le message est sans ambiguïté et la sous-traitance obligée de se plier aux nouvelles règles qui régissent désormais le groupe public. Débutée l’an passé, la sélection des meilleures entreprises sera achevée en 2006, avec 200 à 400 fournisseurs privilégiés, grandes sociétés ou PME/PMI présentant un savoir faire particulier. Pour soutenir ce partenariat, un plan de développement de plusieurs millions d’euros a été lancé et DCN a fait appel à six consultants pour travailler en permanence avec l’ingénierie, les achats et les fournisseurs, afin de trouver toutes les sources d’économie possibles. Dans ce domaine, certaines ne manquent pas d’originalité : « Nous avions besoins de renouveler un parc de 4000 ordinateurs. Nous avons finalement opté pour un système d’enchères inversées et nous avons conclu le marché en 2 heures ! », se félicite Jean Idier.

Les anciens arsenaux face à la concurrence

L’ensemble de ces mesures doit permettre à DCN, à tous les niveaux, de rester compétitive, tant sur la construction que sur l’entretien des navires. Ce système peut toutefois aboutir à un effet pervers, bien connu de certains grands donneurs d’ordre : La sous-traitance en cascade, avec une série de travers désormais bien connus. L’entreprise n’a, ceci dit, guère le choix. De la stratégie de réduction des coûts de SSF découle la mise en concurrence du principal partenaire de la Marine nationale. Depuis son changement de statut, DCN ne dispose plus du monopole sur la réparation militaire. Outre le marché de MCO des SNA, l’entreprise a décroché le marché des sous-marins stratégiques (SNLE), des navires fortement armés (NFA) de Toulon et de Brest (frégates type Duquesne, Cassard, Georges Leygues ; avisos type A 69) ainsi que des torpilles. Si DCN n’est pas menacée sur un certain nombre de secteurs stratégiques, comme celui des sous-marins nucléaires, il n’en va pas de même pour les navires « peu armés ». Soucieuse de faire des économies, la Marine nationale ne s'est pas privée d'aller voir ailleurs. Ainsi, le chantier breton Piriou a remporté les appels d’offres pour 9 petits bâtiments, dont les voiliers écoles et les navires hydrographiques. En Méditerranée, le chantier Foselev entretient les bâtiments de soutien Chevreuil et Gazelle et a récemment décroché le MCO de la batellerie des Transports de Chalands de Débarquement. Le CDIC Hallebarde est entré en réparation en octobre et sera suivi de la Rapière et de 8 CTM. Thales, de son côté, s'occupe désormais de l'entretien des frégates de surveillance basées à la Réunion (**). D’autres navires devraient échapper prochainement à DCN, comme le Bâtiment Hydrographique et Océanographique Beautemps Beaupré. En tout, 600 millions d’euros de marché ont été ouverts à ses concurrents. DCN garde toutefois la haute main sur l’entretien de la flotte, mais pour combien de temps ? Premier signe tangible d’une atteinte au pré carré de l’industriel, l’appel d’offre lancé dans le cadre du MCO des cinq frégates du type La Fayette. Ces bateaux ne sont certes pas aussi complexes que des navires antiaériens mais ils disposent d’un nombre conséquent d’armes et de senseurs. Si DCN est parvenue à conserver ces unités, la mise en concurrence sur des NFA pourrait intervenir assez rapidement. En effet, avec l’arrivée des frégates franco-italiennes Horizon et Fremm, Fincantieri aura toute capacité pour assurer le MCO de ces bâtiments, tout comme DCN pourra prétendre à la maintenance de leurs homologues italiens.

(*) Voir l'article sur le MCO des sous-marins de Toulon

(**) Voir l'article sur l'entretien de la frégate Nivôse


DCNS