Défense

Reportage

Dossier : La modernisation de la Force océanique stratégique

Depuis 40 ans, la dissuasion française repose en premier lieu sur les sous-marins nucléaires lanceurs d'engins (SNLE) de la Force océanique stratégique (FOST). Au milieu des années 80, le programme des SNLE de nouvelle génération a été lancé. Les industriels français, au premier rang desquels DCNS et Areva, ont alors réalisé l'un des bâtiments les plus complexes jamais imaginé. En mars 1994, était mis à flot, à Cherbourg, le Triomphant, premier d'une série qui devait initialement compter six SNLE, mais qui sera ramenée à quatre unités avec la fin de la guerre froide. En 1997, après trois ans de mise au point, parfois difficile tant le navire était novateur, le Triomphant était opérationnel. Il sera suivi du Téméraire, en 1999, puis du Vigilant, en 2004. Longs de 138 mètres pour un déplacement de 14.335 tonnes en plongée, ces sous-marins disposent d'un réacteur à eau pressurisée K15, d'une puissance de 150 MW (issu des travaux menés depuis de nombreuses années par le CEA et Areva à Cadarache). Un groupe turbo-réducteur entraine une ligne d'arbres qui s'achève par une hélice à pales multiples (rotor et stator) carénée. Ce dispositif, qui fait penser aux réacteurs d'avions, est appelé pompe-hélice et permet au bâtiment d'évoluer discrètement en diminuant les risques de cavitation.


Le SNLE Le Terrible est doté d'une pompe-hélice (© : DCNS)

En matière d'armement, les SNLE NG embarquent, pour leur autodéfense, une dizaine de torpilles lourdes (actuellement F-17 Mod2 puis ultérieurement IF-21) et des missiles antinavire Exocet SM39. Mais le coeur du système d'armes est, bien évidemment, constitué par les missiles balistiques. Du type M 45, ces engins sont embarqués à raison de 16 unités par bâtiment. Longs de 11 mètres pour un poids de 35 tonnes, le M 45 emporte 6 têtes nucléaires furtives d'une puissance de 150 kilotonnes chacune (10 fois Hiroshima pour chaque tête). Tirés en plongée, les missiles vont être propulsés dans l'atmosphère en moins de 3 minutes. Les têtes retomberont ensuite sur leurs cibles avec une portée de plus de 6000 kilomètres.


Le SNLE Le Triomphant (© : MARINE NATIONALE)

Le Terrible : SNLE NG « de nouvelle génération »

Réputés pour leur discrétion acoustique, qui a entrainé des développements sans précédent, à l'époque (canalisations souples, montage de tous les auxiliaires sur plots élastiques et ponts eux-mêmes séparés de la coque par un système d'amortissement), les Triomphant sont réputés, depuis 10 ans, pour leur extrême discrétion. Toutefois, notamment en matière d'électronique, la technologie a beaucoup évolué depuis les premières études, au milieu des années 80.
En 2000, il fut donc décidé de lancer, à l'occasion de la construction du quatrième SNLE de la série, un vaste programme de modernisation portant principalement sur le système de combat et de manière générale l'électronique embarquée, ainsi que sur la mise en oeuvre du nouveau missile balistique M 51. D'un coût total de 2.4 milliards d'euros, la construction du Terrible a été notifiée à DCNS en 2004. Réalisé à Cherbourg, comme ses frères aînés, le bâtiment est sorti de son hall d'assemblage en mars dernier puis, après la divergence de la chaufferie nucléaire cet été, doit réaliser en janvier ses premiers essais en mer.


Le SNLE Le Terrible dans son hall de construction (© : MARINE NATIONALE)

Electronique : Le saut technologique

Bien que Le Terrible soit le quatrième et dernier bâtiment de la classe Le Triomphant, il s'assimile plus à un prototype qu'à un navire de série. Par rapport à ses prédécesseurs, le Combat Management System (CMS), la Détection Sous-Marine (DSM), le système d'exploitation tactique, le Système Global de Navigation (SGN) et le système CLASS, qui permet aux oreilles d'or de classifier les contacts sonar, ont été totalement refondus. Le Terrible sera le tout premier sous-marin français à être doté du SYstème de combat COmmun Barracuda Snle (SYCOBS), qui a représenté un million d'heures de travail pour DCNS. Comme son nom l'indique, ce système, qui est en fait le cerveau du bâtiment, sera également installé sur les six futurs sous-marins nucléaires d'attaque du type Barracuda. D'un point de vue opérationnel, cette solution permet aux marins, qui embarquent d'abord sur SNA avant de servir sur SNLE, de disposer d'un outil quasi-identique. « Les SNA hériteront d'un noyau commun au SNG4 ce qui permettra aux équipages de se familiariser avec le même système sur les deux types de bateaux. Industriellement, cela permet de réaliser des économies car il n'y a qu'un seul développement au lieu de deux », explique Laurent Espinasse, chef du projet système de combat Le Terrible chez DCNS. Pour l'industriel, le SYCOBS est un véritable challenge, à la fois économique et temporel. Le contrat lançant son développement date du 16 avril 2003, ce qui ne laisse aux ingénieurs que six petites années pour concevoir le cerveau de cette petite merveille de technologie qu'est le Terrible. « Il y a un enjeu très fort sur le rapport coût/performance et un enjeu calendaire, le temps consacré au développement étant deux à trois fois moins important que celui consenti pour le Triomphant. Le coût sera, dans le même temps, très nettement inférieur ». Si DCNS s'est appuyé sur l'héritage des premiers SNLE, le Terrible constitue, selon Laurent Espinasse, un « véritable saut technologique ».


Vue du PCNO du Terrible (© : MARINE NATIONALE)

Obsolescences et modernisation

Dans le cadre du programme SNG4, les industriels ont du, à la fois, traiter les obsolescences et assurer la modernisation du SNLE par rapport aux trois premiers de la série. Le Triomphant, admis au service actif en 1996, embarque en effet certaines technologies conçues à la fin des années 80. Pour la partie DSM, les baies de traitement ont notamment évolué. Les calculateurs utilisés précédemment ont été remplacés par des équipements aux capacités de traitement nettement plus évoluées. La plupart des problèmes d'obsolescence concernent en fait l'électronique. A l'époque du Triomphant, les arsenaux avaient recours à des matériels « militaires », intégralement conçus pour le navire. « C'était l'époque des cartes réparables. Or, depuis, l'électronique a énormément évolué, qu'il s'agisse de technologie et même de taille des écrans et d'ergonomie », souligne Laurent Espinasse. Doté d'une dizaine de consoles, avec des écrans plus grands et un look nettement plus moderne, le PC Navigation Opération (PCNO) du Terrible disposera d'une table tactique numérique, reléguant aux livres d'histoire les vénérables cartes en papier. Les consoles sont, en outre, multifonctions, les opérateurs pouvant y exécuter différentes tâches, quelque soit leur place au PCNO. Pour développer le SYCOBS, les ingénieurs ont eu recours à des technologies dites COTS (Commercial, off-the-shelf). En clair, des produits développés dans le secteur civil ont été intégrés, y compris pour certaines parties de logiciels, ce qui a permis de réduire les coûts. L'architecture, dite « ouverte », facilite la maintenance. Autre avantage, une utilisation simple, qui s'inspire des systèmes d'exploitation de l'informatique civile, et qui améliore la prise en main par l'équipage. « Nous avons repris des fonctionnalités que n'importe quel utilisateur a sur son PC, par exemple des menus déroulants. Nous avons vu certains marins, qui n'avaient aucune formation sur SYCOBS, s'approprier le système en quelques minutes, ce qui n'est pas possible avec les bâtiments précédents ».

Le SYCOBS intégré au Mourillon puis déménagé à Cherbourg

Car, si le SYCOBS n'a pas encore pris la mer, il fonctionne déjà à terre. Une plateforme d'intégration a été créée sur le site DCNS de Toulon-Le Mourillon. Le système complet a été inauguré mi-2006 et a tiré, fictivement, son premier missile Exocet en août 2007 et sa première torpille en février dernier. « Nous avons les mêmes longueurs de câbles et la même alimentation électrique qu'à bord. L'objectif est que la plateforme d'intégration soit la plus proche possible de la réalité. Cela nous permet d'anticiper en mettant en évidence des problèmes que nous n'aurions peut-être pas le temps de corriger, compte tenu des contraintes calendaires, si nous attendions les essais à la mer. Ainsi, nous pouvons fiabiliser le système progressivement ». Au printemps 2008, moins d'un an avant la première sortie en mer du Terrible, les fonctions opérationnelles étaient déjà validées, qu'il s'agisse de la détection, de la trajectographie ou encore du lancement des armes. Si les équipements les plus encombrants, comme les baies, étaient déjà à bord, les matériels plus légers ont été déménagés dans le courant de l'hiver du Mourillon pour être embarqués progressivement à Cherbourg. L'ensemble a été mis en route à l'été après vérification du comportement du système suite au remontage. Impératifs pour un programme aussi complexe, les travaux réalisés en amont sur le système de combat n'ont pas été qu'une affaire d'industriels. Pour mettre au point ce bijou de technologie, l'ingénieur s'est également rapproché de l'utilisateur, en l'occurrence la Marine nationale. « Les marins ont été très impliqués dans le programme. Dès 2003, nous avons mis en place des groupes des travail avec le client, ce qui a permis de valider les concepts », explique Laurent Espinasse.


Le sonar du Terrible est placé derrière un dôme en composite (© : DCNS)

Nouveaux sonars et nouveau système de navigation

Le Terrible bénéficiera également de nouvelles technologies pour son système global de navigation. Outil particulièrement sophistiqué, le SGN permet de calculer la position exacte du sous-marin, un élément indispensable pour le tir de missiles balistiques. Conçu par Sagem, le SGN du Terrible verra l'implantation de la technologie gyrolaser dans ses centrales inertielles, les baies de contrôle suivant, là aussi, l'évolution des matériels. En matière de sonars, là encore, le SNG4 sera doté de nouveaux équipements. Développé par Thales, sur son site de Sophia Antipolis, à Nice, l'UMS 3000 sera constitué d'un sonar placé à l'avant sous un dôme en composite, d'une antenne linéaire remorquée et d'une antenne de flanc. « Le sonar est la pièce maîtresse du sous-marin et l'antenne de flanc est un produit qui révolutionne les capacités et les performances des sous-marins actuels. Pour le Terrible nous mettons en oeuvre des technologies les plus récentes en terme de traitement et d'architecture sonar », explique Patrick Defranoux, directeur commercial France de la division navale de Thales et ancien responsable du système de combat du Triomphant. Considérée comme le « must » des produits conçus par Thales Underwater System, leader mondial des sonars, l'antenne de flanc sera reprise pour les futurs SNA du type Barracuda. Ces derniers disposeront de la même architecture sonar, des améliorations étant encore prévues dans la mesure où le premier de la série, le Suffren, ne sera pas livré avant 2017. La commande en vue de la fourniture des équipements a été passée l'an dernier.
Comme DCNS, Thales travaille d'ores et déjà sur la refonte des trois premiers SNLE de la série. Le Vigilant, qui sera le premier à être doté, après refonte, du SYCOBS, des nouveaux sonars et du missile M51, sera modernisé à Brest à l'horizon 2010/2011. D'ici là, après la phase d'installation et d'intégration de ses produits sur le Terrible, Thales interviendra durant les essais au large du bâtiment, prévus à partir du premier semestre 2010. L'électronicien s'est d'ailleurs engagé sur les performances à la mer de ses sonars.
Thales intervient enfin sur d'autres parties du bâtiment. Outre la détection, il livre également les équipements de guerre électronique et les matériels de communication HF, UHF et VLF. Enfin, on notera que l'une des divisions du groupe réalise les usines à oxygène du bord, véritable poumon du sous-marin.


Vue du missile M 51 (© : EADS SPACE TRANSPORTATION)

M 51 : Un programme à plus de 8 milliards d'euros

La réalisation des quatre SNLE du type Le Triomphant aura nécessité, sur 25 ans, un investissement total de 15 milliards d'euros. Ce coût n'intègre toutefois pas le développement du nouveau M 51, ainsi que l'adaptation des infrastructures de l'Ile Longue, qui s'élèvent à 5.7 milliards d'euros. Quant au coût de réalisation de lots destinés aux SNLE, il s'élève à 2.8 milliards d'euros. La modernisation complète de la FOST aura donc représenté 24.5 milliards d'euros sur un quart de siècle. « Plus de 15 000 personnes de haute technicité travaillent directement pour la dissuasion en France, principalement en Aquitaine, en Bretagne et dans la Manche. La politique de dissuasion représente aujourd'hui moins de 10% du budget total de la Défense. Les crédits qui lui sont consacrés portent sur des techniques de pointe et soutiennent l'effort de recherche scientifique, technologique et industriel de notre pays. Ce budget est réinvesti dans l'économie nationale », explique le ministère de la Défense.

Le principe de stricte suffisance

Initialement, la dissuasion était adossée à trois composantes : terrestre, aéroportée et sous-marine. Au milieu des années 90, la France a retenu le principe de « stricte suffisance », qui se décline en trois éléments. Les besoins sont limités à la capacité d'exercer des dommages qui puissent être perçus par un adversaire comme disproportionnés au regard de l'enjeu du conflit ; la France refuse de rendre le dimensionnement de notre arsenal nucléaire dépendant de celui d'un adversaire potentiel (hypothèse particulièrement coûteuse et exigeante sur le plan technique) et, enfin, la France s'adapte aux évolutions du contexte stratégique. Le niveau de « stricte suffisance » est donc, par nature, évolutif. Après l'effondrement de l'URSS, ce principe a conduit à abandonner la composante terrestre et à démanteler les missiles sol-sol du plateau d'Albion et les unités Hadès. Le nombre de têtes nucléaires françaises a été diminué d'environ un tiers, les vecteurs nucléaires étant réduits des deux tiers. En outre, le centre d'expérimentations du Pacifique et les installations de production des matières fissiles ont été démantelés.


Tir d'expérimentation d'un M 51 en 2007 (© : DGA)

Nécessité de disposer d'un missile intercontinental

Le programme M51 contribue au renouvellement de la composante sous-marine, relevant de la FOST, Nicolas Sarkozy ayant décidé de maintenir la composante aéroportée (Armée de l'air et Marine nationale depuis le porte-avions), mise en oeuvre aujourd'hui sur Mirage 2000 et Super Etendard, et dès 2009 sur Rafale (missile ASMP-A doté d'une tête de 300 kilotonnes).

La composante sous-marine est entrée en service en 1971, avec l'embarquement du premier système de missiles mer-sol balistique stratégique (MSBS) M1 à bord du Redoutable, sous-marin nucléaire lanceur d'engins (SNLE) de première génération. Après les missiles M1, M2 et M20, c'est au tour du système de missiles M4 d'assurer la permanence de la dissuasion à partir de 1985. D'une portée nettement accrue, il emporte plusieurs têtes nucléaires. Doté d'une nouvelle charge utile militaire, il devient M45 en 1996 (première mise en service opérationnelle) et équipe en missiles balistiques les sous-marins nucléaires lanceurs d'engins de nouvelle génération (SNLE-NG), type Le Triomphant.
En raison de l'évolution du contexte stratégique mondial, la France a ensuite souhaité disposer d'une capacité de dissuasion comportant de facto une augmentation de portée du missile. En conséquence, le missile M45 se devait d'être remplacé par un missile plus puissant à portée intercontinentale. C'est pourquoi, après des études préliminaires entre 1992 et 1996, le M51 a été défini puis lancé en développement à partir de 1996. Le programme M51 fait partie du programme d'ensemble Coelacanthe qui a en charge la réalisation du système stratégique océanique de dissuasion.

Une portée de 9000 kilomètres

La maîtrise d'oeuvre industrielle du programme M 51 est assurée par EADS avec le GIE G2P, constitué des deux sociétés Snecma Propulsion Solide (SPS) et SNPE Matériaux Energétique (SME), en co-traitance pour la phase de développement et en sous-traitance pour la phase de production. Les autres principaux sous-traitants sont Sagem, SODERN, Thales, CNIM et DCNS. Après le lancement du développement du missile en 1998, la production a débuté en 2004 pour un premier essai en vol en 2006.
Par rapport au M 45, le M 51 présente une amélioration des performances en portée (9000 kilomètres) et en précision. Le nouveau missile est, par ailleurs, significativement « durci » contre les moyens d'interception auxquels il pourrait faire face. Long de 12 mètres pour une masse de 56 tonnes, ce missile, propulsé par propergol solide, dispose de trois étages propulsifs et peut embarquer six têtes thermonucléaires TN 75 dans un premier temps, puis TNO à partir de 2015.

Pour disposer d'un missile de portée intercontinentale, il a fallu accroître sa masse de l'ordre de 50% dans un volume contraint, afin de ne pas engendrer des modifications lourdes du SNLE et permettre la refonte des trois premiers bâtiments de la série. Les avancées technologiques ont autorisé ce challenge. On notera, par exemple, l'utilisation de matériaux composites à base de fibres de carbone pour réaliser la structure des propulseurs et la coiffe qui protège la charge utile ; ou encore le remplacement des vérins hydrauliques par des vérins électriques pour une maintenance allégée et un encombrement réduit.
La coiffe du missile a été redessinée pour obtenir un coefficient hydrodynamique optimal. De plus, après la sortie de l'eau, un pare-vent se déploie, pendant la poussée du premier étage, pour améliorer la performance aérodynamique. Lors du vol stratosphérique, la coiffe (munie de son pare-vent) n'est plus nécessaire pour contrer la pression aérodynamique ; elle est éjectée.


SNLE Le Triomphant (© : DCNS)

Large recours à la simulation

Dans le cadre du programme M 51, il est largement fait appel à la simulation. Elle permet de limiter au strict nécessaire les essais de tir de missiles stratégiques. Par exemple, les séparations entre étages propulsifs, tout comme la tenue en immersion du SNLE, lors des tirs, font l'objet de simulations poussées avant essais. Ces simulations contribuent à la qualification du comportement du missile et de la sécurité du sous-marin pendant les lancements. « Même si la simulation permet de réduire leur nombre, la réalisation d'essais en vraie grandeur reste néanmoins indispensable pour garantir la crédibilité de notre dissuasion. Pour le programme du missile M 51, le souci permanent d'améliorer le niveau de sécurité et de réduire les risques s'appuie pour partie sur le retour d'expérience des fusées Ariane », note-t-on au ministère de la Défense. Il a donc été nécessaire de mettre en place de nouveaux moyens d'essais, tel un bassin de grande profondeur afin de réaliser des tirs de maquettes en immersion. Ces moyens ont été installés au Centre d'Essais de Lancement de Missiles (CELM) des Landes, site appartenant à la DGA.
En novembre 2006, le CELM des Landes a procédé au premier tir expérimental du M 51, une dizaine de lancement, au total, étant prévus. A chaque tir, les vols sont suivis, dans leurs différentes phases, par les radars de trajectographie du bâtiment d'essais et de mesures Monge.
Pour les tirs de développement, les missiles sont en configuration expérimentale, c'est-à-dire qu'ils n'emportent évidemment pas de charge nucléaire. « La charge utile est remplacée par des instruments destinés à mesurer et enregistrer les paramètres du vol. Ainsi, davantage de données peuvent être recueillies lors d'un seul tir et une certaine redondance des mesures est assurée, permettant de mieux garantir l'exploitation de ces tirs ».

La logique retenue pour le développement du M 51 repose donc sur la réalisation d'essais sur des moyens développés pour les générations précédentes de missile et adaptés au M51, ainsi que sur des outils de simulation, afin de limiter au strict minimum le nombre d'essais. Cette logique se décline depuis les essais propulseurs et les essais en étages, jusqu'à la qualification système, en passant par les essais élémentaires sur les équipements et composants, et les essais en vol. Avant la réalisation d'un tir de développement d'un missile complet et pour valider la partie propulsive du missile, chaque étage propulsif est préalablement testé. En parallèle, les différents équipements (centrale inertielle, vérins,...) et sous-ensembles (de l'ordre de 150 sur le missile M 51) sont testés sur des bancs d'essais au sol de sites industriels ou étatiques.
L'un des points sensibles concerne la chasse du missile, qui nécessite une maîtrise parfaite de la chasse hors du SNLE ainsi que de la phase de franchissement du dioptre (surface de la mer).
Comme pour les générations précédentes, les tirs de développement du missile complet (sans charge utile) sont réalisés depuis un socle, des tirs d'un milieu sous-marin étant effectués. Enfin, des tirs de qualification de l'ensemble de l'installation seront réalisés à partir du SNLE Le Terrible durant ses essais en mer.


La Base de lancement balistique (BLB): réalisation de tirs à partir d'un socle terrestre et depuis un module sous-marin (© : DGA)

D'importants moyens d'essais

Pour mener à bien le programme, d'importants moyens d'essais sont mis en oeuvre. C'est le cas, évidemment, pour le CELM de Biscarosse, où la DGA possède l'ensemble des moyens d'essais en vol pour les missiles stratégiques, notamment une base de lancement balistique. Le programme de développement du M51 comporte la réalisation de tirs à partir d'un socle terrestre et depuis un module sous-marin immergé dans un bassin de grande profondeur. Ces essais de développement ont demandé la rénovation des bâtiments et infrastructures existantes, la construction de bâtiments neufs, dont notamment celle du bassin de grande profondeur. Au total, plus de 9000 m2 sont concernés. Pour minimiser les coûts globaux, l'achèvement des étages propulsifs se fait sur le site et non, comme pour le M 45, au Centre d'essais des propulseurs et de sécurisation des missiles de la DGA situé près de Bordeaux. Cela implique en particulier l'extension de la base de lancement balistique (BLB) dont la surface a été portée à 51 hectares.


Tir depuis un module sous-marin (© : DGA)

Tous les essais effectués sur le site des Landes sont conduits à partir du poste de commande et de contrôle de tir (PCCT). Cette salle opérations gère environ 300 tirs (tous types de missiles confondus) par an, et 10.000 tirs depuis la création du centre en 1962. La conduite des tirs d'essais fait appel à un officier des armes, qui déroule la chronologie du tir ; le directeur d'essai (ingénieur DGA), qui analyse les données techniques et leur validité ; ainsi que des cellules de guidage armées par des contrôleurs aériens de l'armée de l'Air, assurant la sécurité des vols. Le dispositif de sauvegarde comprend : Un dispositif de sauvegarde « préventive », qui permet de se prémunir de toute intrusion dans les zones dangereuses préalablement déterminées, et un dispositif de sauvegarde « corrective », permettant à l'officier de sauvegarde en vol de neutraliser le missile si nécessaire.


Le BEM Monge (© : MARINE NATIONALE)

Comme nous l'avons vu, les tirs font appel au bâtiment d'essais et de mesures Monge, de la Marine nationale. Construit en 1992 par les Chantiers de Saint-Nazaire, ce grand bâtiment blanc de 225.6 mètres de long est, notamment, équipé de quatre radars de trajectographie (Bande C), un radar à balayage électronique (Bande L), une station de télémesure avec 6 aériens, ainsi que 7 autres antennes de télémétrie et de poursuite optronique. Son système laser LIDAR (Light Detection And Ranging) permet l'analyse des couches atmosphériques jusqu'à 120 kilomètres d'altitude. Le BEM Monge, positionné au large en zone réceptacle, est donc destiné à effectuer des essais et des mesures en mer au profit de la DGA dans le cadre de tirs de missiles balistiques et plus largement de tirs de missiles de tous types (en particulier air-sol nucléaire). Toutefois, on notera qu'il est aussi utilisé dans le cadre de missions particulières, comme la poursuite d'objets en orbite terrestre.


Banc d'essais au sol des propulseurs du premier étage du M 51 au centre de Saint Jean d'Illac (© : DGA)

Pour le développement du M 51, le centre d'essais des propulseurs et de sécurisation des missiles de la DGA, dans la région bordelaise (Saint-Jean d'Illac), a également été mis à contribution. Ce centre d'essais rassemble l'expertise et les moyens d'essais au sol de la Délégation Générale pour l'Armement en matière de propulsion à propergol solide des moteurs fusées de missiles stratégiques et tactiques. Dix bancs permettent de réaliser, dans toutes les configurations, les essais sur des spécimens pouvant comporter jusqu'à 50 tonnes de propergol et développant une poussée de plusieurs centaines de tonnes. Un site d'essais en simulation d'altitude permet de tester des propulseurs et sous-ensembles pyrotechniques, soit en altitude simulée, soit en écoulement supersonique (plusieurs fois la vitesse du son) ou subsonique (inférieur à la vitesse du son). Le centre dispose de puits de stockage et de cellules de conditionnement thermique adaptés, sous les aspects pyrotechniques, aux besoins de simulation de la durée de vie des propulseurs mis en oeuvre.


Le bassin d'essais des carènes - Illustration (© : DGA)

Autre centre impliqué : Le bassin d'essais des carènes de Val de Reuil, en Normandie. Dans le cadre du programme M 51, les moyens d'essais du BEC ont été plus particulièrement mis à contribution pour l'étude de la tenue d'immersion de lancement des sous-marins et la sortie du tube lanceur et le franchissement de la surface libre par le missile. Les instabilités du missile lors du franchissement de la surface ont été particulièrement étudiées pour garantir le bon début de trajectoire du missile ainsi que la sécurité du bâtiment lanceur.
Le Laboratoire de Recherches Balistiques et Aérodynamiques (LRBA) de Vernon a, quant à lui, concouru à l'évaluation et au contrôle des performances globales spécifiées du système d'armes en portée, précision et efficacité globale. Enfin, le Centre Technique des Systèmes Navals (CTSN) de Toulon a été chargé de réaliser une campagne d'essais depuis un caisson de tir immergeable dénommé CETACE, capable de chasser en immersion des maquettes inertes représentatives du missile. Cette campagne d'essais a pour but de valider les hypothèses de développement de la composante embarquée du système de stockage et de lancement des missiles M51 (en testant des prototypes de générateur de gaz de chasse, du tube vertical interne, de membrane et du contrôle-commande).


SNLE en mer (© : MARINE NATIONALE)

La conception, l'expérimentation et la production de missiles balistiques n'est donc, comme on vient de le voir, pas un « sport de masse ». Seuls trois pays, dans le monde, maîtrisent un ensemble de technologies hautement complexe permettant de développer ces engins de manière autonome : Les Etats-Unis, la Russie et la France.
Après la mise en service du Terrible, en 2010, les trois premiers SNLE seront, tour à tour, refondus. Ils seront dotés du M 51, du SYCOBS et des nouveaux équipements développés. Ce chantier colossal, qui sera réalisé sous la maîtrise d'oeuvre de DCNS, à Brest, nécessitera entre 2 et 3 ans de travaux sur chaque sous-marin. Le Vigilant devrait être le premier à bénéficier de cette mise à niveau, suivi du Triomphant puis du Téméraire.
On notera enfin que la modernisation de la FOST ne peut être dissociée du renouvellement des moyens nécessaires à sa mise en oeuvre. Ainsi, les actuelles frégates de lutte-anti-sous marine, comme les sous-marins nucléaires d'attaque, qui assurent la protection des SNLE, seront remplacés par deux nouvelles séries de bâtiments : Les FREMM de la classe Aquitaine et les SNA du type Barracuda, construits respectivement à 9 exemplaires (+ 2 en version antiaérienne) et 6 unités. La première frégate multi-missions sera opérationnelle en 2012, le SNA Suffren, tête de série du programme Barracuda, étant livré par DCNS en 2017.


FREMM (© : DCNS)


Barracuda (© : DCNS)

Marine nationale