Du changement en prévision à la tête de l'ENSM ?

Dossier(s) : Ecole Nationale Supérieure Maritime (ENSM)
Les rumeurs n'en finissent pas de bruisser dans les couloirs des quatre centres de l'Ecole Nationale Supérieure Maritime. Il semblerait qu'un changement à la tête de l'ENSM soit désormais imminent. Henri Poisson, qui a occupé le poste de directeur de l'Ecole depuis sa création en 2009, pourrait être prochainement remplacé. De son côté, le décret ministériel actant l'élection d'Eudes Riblier à la présidence de l'Ecole n'est toujours pas signé, ce qui signifie concrètement que la fonction n'est pas formellement pourvue.
Au moment où les attaques personnelles et entre les corporations, pas toujours constructives, volent sans discontinuer depuis plusieurs semaines, il n'est pas inutile de se repencher sur ce qui a amené à la situation actuelle.
L'accouchement aux forceps de l'ENSM s'éternise toujours. Et il semblerait que les dernières semaines aient vu atteints des sommets d'exaspération parmi les (très) nombreux acteurs présidant à la destinée de la toute jeune Ecole : armateurs, affaires maritimes, ministère, professeurs, élèves, personnel, inspection de l'enseignement maritime... le tout pour une école qui compte, toutes filières confondues, 1000 étudiants et dont l'infrastructure existe, finalement, depuis des années.
Alors que se passe-t-il depuis que l'ENSM existe ? Comment la fusion de quatre écoles, qui fonctionnaient plutôt bien a-t-elle pu dégénérer en guerre de tranchées et aboutir à une l'ambiance anxiogène que l'on connaît aujourd'hui ? Comment cet établissement unique, issu d'une longue réflexion commune de l'ensemble du monde maritime et appelé des voeux de tous pour valoriser les métiers maritimes et l'enseignement supérieur, se trouve-t-il désormais sous les feux croisés des mêmes acteurs ?

Un rodage dans la douleur

D'abord, il y a eu du flou. A commencer par la simple désignation du siège de l'Ecole, qui est pour l'instant toujours provisoirement domicilié à Paris. « Simple question administrative, ce doit être le politique qui le choisit via un texte ad hoc », répondent les responsables de l'ENSM. Une simple question de texte qui n'a cependant pu être résolue depuis plus de 18 mois, ce qui montre bien à quel point le « politique » ne sait pas trop comment avancer sur le dossier.
Ensuite, il y a le rodage. Passer de quatre établissements totalement autonomes, avec chacun des services d'achat, comptable, de restauration, de scolarité... à une gestion unique et décentralisée, déjà sur le papier, cela paraissait compliqué. Et cela s'est évidemment traduit par un certain nombre de cafouillages. « A partir de la rentrée 2010, si nous voulions commander quoi que ce soit pour le fonctionnement de l'école, il fallait d'abord s'adresser au centre de l'ENSM responsable des achats, puis à celui en charge de la comptabilité, savoir où se trouvaient les documents à quel moment, qui faisait quoi... on a perdu beaucoup de temps et d'énergie », témoigne un professeur. A l'éclatement géographique des différents services, il a fallu également ajouter l'adaptation du personnel. « Des personnes qui avaient pour métier, depuis des années, de s'occuper des emplois du temps et de la scolarité, ont dû brutalement intégrer un service de comptabilité. Cela n'a vraiment pas été évident », poursuit l'enseignant. Et cela a eu, au début du moins, des conséquences parfois importantes, avec notamment des retards de paiements - allant parfois, dit-on, jusqu'à trois mois - des bourses des élèves et du salaire des vacataires de l'Ecole.
Puis il y a eu les hésitations. Le flop retentissant de l'éphémère formation de chef de quart passerelle à Marseille, qui selon les professeurs et les anciens élèves a été « créée trop vite sur la demande d'un armateur, qui avait un besoin très ponctuel de lieutenants et qui, maintenant, ne les embarque pas», a échaudé les esprits. Plus d'officiers polyvalents pour former les pilotes et commandants de demain? Plus de mécaniciens pour combler un manque laissé par les officiers polyvalents qui préfèrent le pont? Ouvrir les vannes du concours parce que le transport maritime français se porte bien et qu'il faut attirer plus de candidats ? Les fermer parce qu'aujourd'hui cela va mal et qu'on ne sait pas ce qu'il se passera dans trois ans, quand les candidats d'aujourd'hui devront embarquer ? Le temps administratif, et a fortiori celui d'une formation strictement encadrée par des standards internationaux, ne peut pas correspondre et s'adapter en permanence à celui, très volatil, des affaires.

Un contexte économique dégradé

L'ENSM a eu la malchance de voir le jour dans un contexte économique dégradé avec des dépavillonnements et même des faillites d'armements. Les armateurs, importants contributeurs à la formation des officiers, assurent vouloir continuer à garantir une filière d'enseignement supérieur maritime, mais ils réclament des gages sur la viabilité financière de l'Ecole. En face, les professeurs et les élèves s'inquiètent de voir les difficultés d'embarquement pour des centaines d'élèves, laissés sur le carreau ces derniers mois. « Bien sûr il y a la conjoncture économique, mais il y a surtout une grosse désorganisation. Tout le monde doit embarquer en même temps parce que les plannings des différentes formations se superposent, ce qui est déjà une preuve d'absence totale d'anticipation ou de manque de communication entre les différents responsables pédagogiques, d'autant plus ironique quand on sait que notre gestion est désormais centralisée », s'agace un professeur. A cela s'ajoute le fait que le poste de professeur dédié à la question des embarquements, au sein du « centre de liaison avec l'élève hors établissement », n'a pas encore pu être pourvu. Une situation qui devrait se résoudre prochainement, mais qui a nécessité la signature, un peu en urgence, d'une convention entre l'ENSM et l'association La Touline, pour l'aide à l'embarquement des élèves, y compris sur les navires de la flotte « contrôlée », pas forcément sur pavillon français, donc.

Beaucoup d'ambitions, un budget restreint

Trop d'ambition pour une « petite » école, le tout avec un budget à périmètre constant ? C'est sans doute un des noeuds du problème. Les vénérables Hydros et leurs ancestrales habitudes ont dû, en l'espace de quelque mois, devenir un établissement aligné sur des critères universitaires, et capable de faire de la recherche. Et s'aligner, avec un succès qui mérite d'être salué, sur les critères de la très exigeante commission pour le titre d'ingénieur. « Cela a sans doute fait beaucoup pour une petite structure, dont la mission a été, depuis des dizaines voire des centaines d'années, de former de bons marins », souligne un observateur. « C'est sans doute vers quoi on doit tendre, une grande université maritime, englobant de manière cohérente toutes les formations, du chef de quart à l'ingénieur, les nouveaux métiers para-maritimes, des labos de recherche... mais il faut des moyens et une volonté politique ! On ne fait rien avec de belles déclarations et des bouts de ficelles, et ce n'est, pour le coup, de la faute de personne au sein de l'ENSM », poursuit-il.

L'éternel couperet de la fermeture de centres

Et enfin, ce qui gangrène et paralyse l'ENSM, c'est sans doute les intérêts politiques. Aucun élu local ne veut voir son école fermer. Et comme c'est la menace qui a d'abord été évoquée, fortement suggérée, puis formellement exposée en décembre 2011 par Nathalie Kosciusko-Morizet, la ministre alors aux affaires, cela a conditionné la vie de l'ENSM. « On a tout entendu en un an. On garde un seul centre, on en garde deux... tout le monde s'est mis à paniquer, les centres sont entrés en concurrence entre eux pour rester en vie, l'atmosphère est devenue irrespirable », témoignent les personnels. Prise en tenaille entre une administration centrale qui réclame une gestion toujours plus rigoureuse et des élus locaux, parfois de poids et, de surcroît en campagne électorale, l'ENSM a dû naviguer à vue. « Et c'est une situation impossible à tenir pour une direction qui doit pouvoir s'appuyer sur des certitudes pour construire ! », constate un observateur de l'administration.
Les récentes déclarations de Frédéric Cuvilier, nouveau ministre de tutelle, sur sa volonté de maintenir les 4 sites devraient calmer les esprits. « Tant mieux, mais reste à nous voir comment cela est viable budgétairement », s'interroge un armateur. Et les élèves dans tout ça ? « On a parfois l'impression que l'Ecole pourrait fonctionner sans eux, tant les problèmes et les intrigues sont nombreux », souligne, pince sans rire, un professeur. « On a du mal. Beaucoup de mal à comprendre ce qu'il se passe. Et franchement, on n'est pas serein », confie un élève. « Nous, tout ce que l'on veut, c'est devenir des marins, des bons marins ». Et c'est bien là l'essentiel.