Eoliennes offshores : La France se lance

Dossier(s) : Energie éolienne
Mardi dernier, Nicolas Sarkozy a annoncé le lancement, « au début du second trimestre », du premier appel d'offres destiné à implanter des parcs éoliens offshores au large des côtes françaises, qui en sont pour le moment dépourvues. Ces dernières années, de nombreux projets ont été présentés mais ils faisaient face à des problèmes de règlementation et à la volonté de l'Etat de ne pas démultiplier les parcs en mer et donc le nombre de plateformes de raccordement au réseau électrique (structures très onéreuses prises en charge par RTE). Il a donc été décidé, en 2009, d'encadrer le développement de l'éolien offshore devant le littoral hexagonal et de prendre en compte ses spécificités. Ainsi, en juillet 2010, dans le cadre de la loi Grenelle 2, les procédures administratives ont été simplifiées, avec la suppression des zones de développement éolien, ainsi que l'application à ces parcs du droit de l'urbanisme et du permis de construire. Les parcs éoliens sont, désormais, soumis à une procédure unique d'autorisation domaniale (autorisation d'occupation du domaine public maritime), qui prévoit une étude d'impact et une enquête publique. La loi a aussi initié l'optimisation et la mutualisation du raccordement électrique.


Parc éolien offshore (© : WPD OSSHORE FRANCE)

Jusqu'à 3000 MW à installer en mer à partir de 2015

S'appuyant sur ce nouveau cadre légal et à l'issue d'une longue réflexion sur le zonage, menée sous l'égide des préfets de région, du préfet maritime de l'Atlantique et de celui de la Manche et de la mer du Nord, cinq premiers sites sont ouverts aux projets des industriels, qui pourront y implanter jusqu'à 3000 MW d'éoliennes, soit environ 600 machines. Selon le ministère de l'Ecologie, l'appel d'offres sera lancé en mai. Les candidats auront jusqu'au 30 novembre 2011 pour remettre leurs offres ; les lauréats étant sélectionnés au premier semestre 2012. Puis, à l'issue d'une étape de « levée des risques » obligatoire, ils devront confirmer la faisabilité du projet à l'été 2013. Il est ensuite prévu que l'installation en mer des éoliennes débute en 2015.


(© : MINISTERE DE L'ECOLOGIE)

Les premières cinq zones sélectionnées

Les cinq zones retenues pour ce premier appel d'offres, réparties en cinq lots, sont situées en Normandie, en Picardie, en Bretagne et dans les Pays-de-le-Loire. Elles couvrent, au total, une surface de 533 km². Du nord au sud, les sites retenus sont situés au large du Tréport, entre la Seine-Maritime et la Somme. D'une surface de 110km², ce site pourra accueillir une puissance maximale de 750 MW. Une deuxième ferme est prévue devant Fécamp (Seine-Maritime), sur 88 km² et pour une puissance de 500 MW. Courseulles-sur-Mer, dans le Calvados, a aussi été sélectionné pour accueillir, sur 77 km², jusqu'à 500 MW d'éoliennes. La même puissance de 500 MW est envisagée pour le parc situé au large de Saint-Brieuc (Côtes d'Armor) et devant s'étendre sur 180 km². Enfin, l'appel d'offres comprend un cinquième site devant la presqu'île de Guérande, près de Saint-Nazaire (Loire-Atlantique), avec une surface de 78 km² et une puissance installée maximale de 750 MW.
On notera que ces chiffres donnent un ratio très différent entre les sites en matière de mégawatts au kilomètre carré. Or, la distance entre les éoliennes dépend de la puissance et donc de la taille des rotors, ce qui pourrait dans certains cas limiter les choix au niveau technique. A Saint-Brieuc, par exemple, il y a deux fois plus de surface disponible qu'à Fécamp ou Courseulles-sur-Mer pour installer la même puissance. « Des lots sont plus contraints que d'autres. Certaines zones paraissent un peu petites pour porter autant de mégawatts au kilomètre carré. On constate que Saint-Brieuc a beaucoup de surface, ce qui donne une plus grande liberté », analyse un spécialiste.


Manutention d'éolienne à Montoir de Bretagne (© : GPMNSN - ANDRE BOCQUEL)

D'importantes retombées socio-économiques espérées

A travers ce projet, le gouvernement souhaite voir émerger une filière française de l'éolien offshore. « La qualité du projet industriel et social sera, avec le prix d'achat de l'électricité proposé, un critère déterminant pour la sélection des candidats », souligne le ministère de l'Ecologie. Chaque candidat devra, ainsi, faire part de ses intentions et engagements en termes de constitution d'une ligne d'approvisionnement et d'assemblage, de mobilisation des infrastructures portuaires, de partenariats industriels sur l'ensemble de la chaine (composants, génie civil, ingénierie, transport, maintenance...), de recours au tissu de petites et moyennes entreprises, d'emplois générés par le projet, ou encore d'efforts de recherche et d'innovation. En tout, les investissements nécessaires pour mener à bien l'équipement et l'exploitation des cinq sites sont évalués à 10 milliards d'euros, avec à la clé la création de plusieurs milliers d'emplois. Les industriels français, notamment dans le domaine de la construction navale, souhaitent par exemple se positionner dans la réalisation des mâts, des pales et des fondations des éoliennes, ainsi que dans les navires nécessaires à la maintenance de ces infrastructures (voire des navires de pose pour les chantiers STX France). Les ports, comme Nantes Saint-Nazaire, Le Havre et aussi Cherbourg, sont également très intéressés par le projet. Ils peuvent en effet servir de bases logistiques pour l'édification des parcs (assemblage des éoliennes) et les opérations d'entretien. On notera aussi un fort soutien des collectivités territoriales. A ce titre, les agglomérations de Le Havre et de Saint-Nazaire ont déjà signé en décembre un accord de coopération portant sur la mise en place d'une filière industrielle spécialisée.
Côté emploi, l'éolien (surtout terrestre) représentait près de 11.000 emplois en France en 2010. Si les objectifs du Grenelle Environnement sont tenus, l'Agence de Développement et de Maîtrise de l'Energie (ADEME) prévoit que le nombre total d'emplois liés à l'éolien s'élèvera à plus de 17.000 en 2012 et, grâce à la poursuite des développements terrestres et la montée en puissance des parcs offshores, ce chiffre pourrait grimper à 60.000 emplois dans 10 ans. Pour l'heure, l'éolien compte quelques 180 sous-traitants dans l'Hexagone et, d'après une étude du Syndicat des Energies Renouvelables, 150 autres entreprises peuvent se positionner, notamment sur l'éolien marin.


Le parc Horns Rev 2, mis en service au Danemark en 2009 (© : NASS&WIND)

Financer les projets

Pour mener à bien le chantier de l'éolien offshore en France, de très importants investissements seront nécessaires et ce, à tous les niveaux. Les ports, par exemple, devront investir dans l'édification de vastes zones logistiques. Les industriels, quant à eux, devront adapter leur outil de travail et former leur personnel. Ainsi, pour les chantiers STX France de Saint-Nazaire, les investissements à mener sont évalués entre 70 et 100 millions d'euros. Mais ce sont, bien entendu, les lauréats de l'appel d'offres qui devront débourser le plus d'argent. Car la construction de chaque zone devrait coûter entre 1 et 2 milliards d'euros. Les marchés ne pourront donc être attribués qu'à de grosses structures financièrement solides car, à chaque fois, les sociétés devront débourser quelques 500 millions d'euros de fonds propres, soit 20 à 30% du montant total (le reste étant emprunté). C'est l'une des raisons pour lesquelles le gouvernement laisse un peu de temps aux différents candidats, qu'il espère voir se structurer dans les prochains mois. Les opérateurs se rembourseront ensuite sur le prix de vente de l'énergie. Le surcoût de l'électricité produite par les éoliennes sera compensé par la contribution au service public de l'électricité. « Pour financer ce programme, cette contribution sera relevée entre 2015 et 2020 pour un montant représentant 4 % de la facture des ménages en 2020, soit environ 25 euros par ménage et par an. Ce montant diminuera progressivement après 2020, en fonction des prix de marché de l'électricité », explique le ministère de l'Ecologie.


Parc terrestre en Vendée (© : LA COMPAGNIE DU VENT)

Atteindre 3.5% de la consommation française d'électricité

Ce premier appel d'offres doit être suivi, dans les prochaines années, par des tranches supplémentaires permettant l'implantation de nouveaux parcs. Car le plan français de développement des énergies renouvelables, issu du Grenelle Environnement, vise pour l'offshore une puissance totale installée de 6000 MW à l'horizon 2020, soit environ 1200 éoliennes produisant 3,5 % de la consommation française d'électricité. L'ensemble représente un investissement de 20 milliards d'euros dont, selon les estimations, 12 milliards devraient revenir aux entreprises françaises.
Les parcs offshores s'ajouteront au développement de fermes éoliennes terrestres, qui viennent de dépasser le cap des 5000 MW raccordés et doivent atteindre 19.000 MW de puissance en 2020. Cet essor s'inscrit lui aussi dans les engagements du Grenelle, qui prévoit que la France porte à au moins 23 % la part des énergies renouvelables dans sa consommation d'énergie à l'horizon 2020. Dans cette perspective, les parcs en mer seront de gros contributeurs. « L'éolien offshore, c'est à la fois 20 % de nos objectifs d'augmentation de production d'électricité à partir d'énergies nouvelles et le début d'une formidable aventure industrielle dans les énergies marines. L'engagement que nous prenons, c'est celui d'un soutien résolu et sans ambigüité à cette filière porteuse. Nous comptons sur la richesse et les atouts de notre tissu industriel pour savoir transformer ces vents favorables à la fois en énergie et en emplois », souligne Nathalie Kosciusko-Morizet, ministre de l'Ecologie.


Navire de pose d'éoliennes à Dunkerque (© : DUNKERQUE PORT)

« Le début d'une belle aventure »

Du côté des professionnels, qui attendaient depuis longtemps des engagements du gouvernement en faveur de l'éolien offshore, l'annonce du lancement de l'appel d'offres est, évidemment, très bien reçu. « Nous sommes à l'aube d'une belle histoire. En plus de la volonté affichée de l'Etat, nous avons des territoires qui se sont pris de passion pour le sujet, avec des ports et des collectivités locales qui s'impliquent fortement », explique-t-on chez EDP, troisième opérateur éolien dans le monde, qui compte se positionner sur l'appel d'offres. En lice pour les projets de Saint-Brieuc et Guérande, la société lorientaise Nass & Wind est également satisfaite : « Les brûmes se dissipent enfin sur ces deux zones. Nous sommes prêts depuis longtemps. Nos partenaires financiers sont fiables. Nous sommes impatients. Il n'y a pas de raison d'attendre davantage ». Le Cluster Maritime Français se félicite, pour sa part, que les « professionnels concernés aient été entendus » et que les projets annoncés « respectent, en plus du nécessaire et légitime respect de l'environnement, les conditions indispensables à l'émergence concrète d'une véritable filière française ». Et, se positionnant déjà dans le futur, le CMF espère que « le moment venu les projets, aujourd'hui laissés de côté dans la première tranche malgré leurs mérites, auront toutes leurs chances pour contribuer à aider la France à atteindre le seuil fixé de 6000 MW en 2020 ».


(© : MER ET MARINE)

Des projets qui ne font pas toujours l'unanimité

Même s'il n'est pas cité, on peut par exemple penser au projet de parc entre l'Ile d'Yeu et Noirmoutier, qui faisait pourtant l'objet d'un consensus presque parfait, y compris avec les pêcheurs, mais a fait face à l'opposition du Conseil général de la Vendée. Il convient d'ailleurs de noter que certains des sites ouverts à l'appel d'offres font toujours l'objet de contestations. Ainsi, à Saint-Brieuc, l'émergence d'un parc éolien en mer ne suscite pas chez tout le monde un enthousiasme débordant. «Nous ne sommes pas contre mais nous défendons notre économie avant tout», affirme André Le Berre, président du comité régional des pêches, dans les colonnes du Télégramme. Les professionnels redoutent l'impact des éoliennes sur leur activité, d'autant que la zone retenue, autour du Grand Léjon, est considérée comme une zone de pêche importante. «Nous avions préconisé un site plus au nord mais l'État l'a refusé. Désormais, nous voulons un lieu intermédiaire».
Pour tous les projets, des phases de concertation et de débats publics sont prévues avec les collectivités, les professionnels et les associations. Des compensations sont également prévues pour les acteurs économiques impactés par l'implantation de parcs éoliens. Ainsi, on parle du financement d'un traitement contre la prolifération des crépidules dans la baie de Saint-Brieuc, ou encore d'un programme d'ensemencement de la coquille Saint-Jacques. Les pêcheurs briochins devraient également toucher plus de 2 millions d'euros de compensations financières par an, une somme qu'ils estiment toutefois insuffisante face au manque à gagner.


Navire de pose commandé en 2009 par l'Allemand RWE (© : RWE)

Un retard à combler

Nul doute cependant que, malgré certains mouvements de grogne locaux, les parcs voient le jour dans quelques petites années. Car l'Etat, les collectivités et les industriels, au-delà des retombées écologiques, y voient un énorme potentiel de développement pour le tissu économique. Or, pour bénéficier de ces retombées, chacun sait qu'il faut maintenant aller très vite. Car la France a pris un sérieux retard dans le domaine de l'éolien offshore par rapport à d'autres pays européens, comme le Royaume-Uni, le Danemark, l'Allemagne ou encore les Pays-Bas. Selon l'association européenne de l'industrie éolienne (EWEA), pas moins de neuf parcs dans cinq pays, soit 308 machines pour une puissance de 883 MW (e tiers du potentiel du futur l'appel d'offres français) ont été installés dans les eaux européennes pour la seule année 2010. Ainsi, fin décembre, 1136 éoliennes offshores d'une capacité de production totale de 2964 MW étaient en service, fournissant selon l'EWEA de l'électricité pour l'équivalent de 2.9 millions de foyers. D'après l'association, 1000 à 1500 MW supplémentaires seront installés cette année au large des côtes européennes. Depuis maintenant 10 ans, de nombreux industriels, notamment en Europe du nord, se sont spécialisés sur ce segment d'activité. C'est face à eux, mais aussi parfois en partenariat avec eux puisque certains veulent se développer en France, que les acteurs tricolores vont tenter de se faire une place.


(© : LE TELEGRAMME)

Des opportunités en Europe et dans le monde

Malgré le retard pris, les professionnels français se veulent optimistes, comptant sur un investissement massif des pouvoirs publics pour faire émerger rapidement une filière. Certains industriels estiment, par ailleurs, que la spécificité des fonds marins hexagonaux nécessitera le développement de nouvelles technologies, notamment en matière de fondations, qui permettront de remettre les compteurs à zéro. « Les fondations que nous allons développer sont très spécifiques et nous permettront de partir à égalité avec d'autres fournisseurs, comme les Allemands », explique-t-on chez STX France, où l'on convoite notamment le marché britannique, qui est aujourd'hui le premier d'Europe avec 1341 MW installés en 2010.
A l'échelle européenne, l'objectif de développement de l'énergie en mer vise à atteindre 40.000 MW en 2020, soit un investissement annuel de 16.5 milliards d'euros permettant de produire l'équivalent de 4% de la consommation européenne d'électricité et de générer près de 160.000 emplois. Les professionnels français estiment être en mesure de prendre 10% de ce marché colossal. Et, au-delà de l'Europe, ils ambitionnent aussi de se développer sur d'autres continents, en se positionnant sur les grands projets imaginés par exemple en Chine ou aux Etats-Unis.


Eoliennes à Copenhague (© : MER ET MARINE)