Défense

Interview

Gérard Longuet : « Je veux parler de la vocation stratégique de la mer »

Le ministre français de la Défense est aujourd'hui à Brest pour un déplacement placé sous le signe de la mer et de la marine. Enjeux autour de la protection des domaines maritimes, nécessité de mieux les prendre en considération dans le Livre Blanc sur la défense, intérêt de conserver une puissance navale forte, inquiétudes sur les programmes destinés à renouveler les moyens de la Marine nationale... A l'occasion de sa venue à la pointe Bretagne, Gérard Longuet a accordé un entretien à notre consoeur Catherine Magueur, du Télégramme.
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CATHERINE MAGUEUR : Pourquoi cette intervention sur le maritime ?


GERARD LONGUET : Comme ministre de la Défense, je dois anticiper le débat sur le Livre blanc de 2008 prévu pour l'été. Je considère qu'il est bon en général avec un point faible : le regard de la France sur son espace maritime. Je veux parler du maritime au sens le plus large, de la vocation stratégique de la mer, comme cadre d'intervention militaire mais aussi de l'autorité de l'Etat sur le grand espace de 11 millions de kilomètres carrés de zone économique exclusive.

Vous dites que la maîtrise de la mer, l'accès au littoral sont des atouts importants. Avez-vous un exemple ?


L'opération Harmattan, en Libye illustre parfaitement cela. Grâce à la proximité des côtes du porte-avions et du BPC (Bâtiment de Projection et de Commandement), les avions de la marine et les hélicoptères de l'Armée de Terre étaient à portée immédiate du littoral et du théâtre d'opérations. La ville de Mirata a particulièrement bénéficié de cette réactivité.

Lutte contre la piraterie, contre les narcotrafics, le sauvetage en mer : la marine a-t-elle les moyens de mener à bien toutes ces missions?


On est au plus juste. Il faut réaliser les programmes qui ont été décidés. C'est la raison de mon passage récent à Lorient pour voir la FREMM (Frégate multi-missions), dont le premier exemplaire est attendu à Brest l'été prochain. A Toulon, le patrouilleur l'Adroit, qui n'est pas un programme du ministère de la Défense mais une initiative de DCNS, montre bien la pertinence d'avoir des industriels solides et innovants.
La conduite de la réforme de 2008, avec les réductions d'effectifs, ne remet pas en cause la capacité d'intervention de la Marine, qui s'appuie sur les évolutions technologiques pour maintenir cette capacité. Par exemple, la FREMM a la même puissance que les bâtiments de la génération précédente avec deux fois moins de personnels à bord.

La Révision générale des politiques publiques, dite RGPP, s'est traduite par une réduction des effectifs. N-y a- t-il pas danger en terme de pertes de compétences?


Le concept des bases de défense, où les fonctions de soutien sont communes à des unités différentes, a été bien accepté par les marins qui l'avaient en réalité déjà mise en oeuvre dans leur bases navales, en particulier à Brest et à Toulon. Pour eux, ce n'est pas une révolution culturelle.
Par ailleurs, la marine est une armée technique. De nombreuses missions de contrôle, d'information, sont complètement liées à l'évolution des matériels et ne dépendent pas seulement du nombre de personnes embarquées.
Le vrai enjeu, c'est le renouvellement des matériels. C'est là que je suis inquiet. C'est le devoir absolu du ministre de la Défense de respecter le calendrier des programmes. C'est facile, budgétairement, de retarder une frégate ou un SNA (Sous-marin nucléaire d'attaque). Mais ce temps perdu, on ne le rattrape jamais ! Depuis 2008, nous sommes sur la bonne pente et les équipements qui devaient être livrés l'ont été. C'est une vigilance de chaque instant et c'est le devoir du ministre de la Défense.

François Hollande vient de présenter son programme sur la Défense. Quelle est votre réaction?


Il n'a rien dit, sinon un chapelet de banalités. Dans le meilleur des cas, il marche dans les pas du Président de le République, et c'est tant mieux, en assortissant son suivisme de petites nuances ... Dans le pire des cas, il cache une remise en cause de la politique d'équipement et une accélération de la diminution des effectifs des trois armées. Il a assuré que la Défense ne serait pas la variable d'ajustement... C'est bien qu'il y pense !
Son discours n'a révélé aucune idée spécifique, sauf un bémol sur l'OTAN qui ne veut rien dire et le retrait d'Afghanistan qui est impossible à réaliser dans ce délai. Tout le travail de nos soldats a eu pour but de donner confiance à l'armée afghane. Si les Talibans savent que l'on part, ils se prépareront à attaquer. Monsieur Hollande en annonçant le départ crée non seulement un risque majeur mais déconstruit le travail de l'armée française. Partir en courant c'est les désigner comme cible et stimuler les Talibans. Ce ne serait une honte pour notre pays.
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Propos recueillis hier par Catherine Magueur © Le Télégramme, mars 2012

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