Défense

Reportage

Il y a cinquante ans, la France devenait une puissance nucléaire

Samedi, à 7H04, cela faisait précisément 50 ans que la France faisait exploser son premier engin nucléaire. « Gerboise Bleue », une bombe A, éclate le 13 février 1960 en dégageant 70 kilotonnes, soit 4.5 fois la puissance de la bombe d'Hiroshima. L'essai se déroule alors sur le site algérien de Reggane, au centre du désert Sahara. A cet instant, la France devient la quatrième puissance nucléaire, après les Etats-Unis, l'Union Soviétique et la Grande-Bretagne. « Hourra pour la France ! Depuis ce matin, elle est plus forte et plus fière. Du fond du coeur merci à ceux qui ont pour elle remporté ce magnifique succès », s'exclamera Charles de Gaulle en apprenant la détonation de Gerboise Bleue. Le 14 janvier 1963, le général décrira en ces termes la nouvelle stratégie : « Nous sommes à l'ère atomique, et nous sommes un pays qui peut être détruit à tout instant, à moins que l'agresseur ne soit détourné de l'entreprise par la certitude qu'il subira, lui aussi des destructions épouvantable ». C'est la dissuasion.


Le site de Reggane (© : MINISTERE DE LA DEFENSE)

La bombe : une épopée française

Gerboise Bleue arrive 15 ans après Hiroshima certes, mais 5 ans seulement après que la décision de faire une bombe atomique en France ait été prise, en l'occurrence par Pierre Mendes-France. C'est Guy Mollet qui confirmera cette décision en 1956, très échaudé par l'humiliation de Suez : une belle opération militaire, mais un échec diplomatique retentissant, assorti d'une menace directe de représailles nucléaires sur la France par Moscou. En 1958, le général de Gaulle, à l'origine de la fondation du Commissariat à l'Energie Atomique (CEA) en 1945, hérite des travaux de la IVème République et posera, avec son verbe légendaire, les fondements d'un nouveau concept de défense : la Force de frappe. Alors que les Américains font sauter leurs bombes dans Nevada, à proximité de Las Vegas, le site de l'essai français est situé à Reggane, dans le sud algérien. Une véritable ville est progressivement sortie des sables du désert. Sous une température de 50 degrés, 6000 scientifiques, ingénieurs, techniciens et militaires travaillent.


(© : MINISTERE DE LA DEFENSE)

Gerboise Bleue et ses successeurs sont une oeuvre collective. Le mérite en revient d'abord à Frédéric Joliot-Curie, prix Nobel, qui établit la base théorique de l'arme dès 1939. Il y a l'Ecole Polytechnique avec Pierre Guillaumat, le général Charles Ailleret (X tous les deux), et évidement au CEA et sa Direction des Applications Militaires qui a développé l'engin. Il faut aussi rendre hommage aussi au professeur Yves Rocard (le père de Michel) et conseiller scientifique des activités militaires au CEA, à Bertrand Goldschmidt, responsable du département chimie au CEA. Au Ministère de la défense, la DGA assure la conduite des programmes et dispose de centres d'expertise : le Celar à Bruz, près de Rennes, et le centre électronique de Gramat notamment. S'y ajoutent bien évidemment les militaires, des hommes du Génie aux aviateurs, en passant par les marins qui contribueront à la réalisation des tests.


Essai dans le Pacifique (© : DROITS RESERVES)

210 essais dans le Sahara et le Pacifique

Quatre essais atmosphériques sont réalisés dans le sud de l'Algérie, puis 13 souterrains, avant la mise en place du centre d'essai du Pacifique en Polynésie, à Mururoa, à Fangataufa, à Hau, où là encore tout est à construire, pour 193 autres essais. C'est à Fangataufa en 1968 que les Français réalisent le premier essai de la bombe thermonucléaire, la bombe H (essai Canopus). Certaines retombées radioactives auront, malheureusement, des conséquences sur la santé de personnels et de civils. Selon le ministère de la Défense, 4 essais atmosphériques au Sahara sont en cause, ainsi que 4 effectués en galeries. En Polynésie, 10 essais aériens auraient généré des retombées significatives. Après de longues années de lutte, les associations ont obtenu, en 2009, que le ministère de la Défense dépose un projet de loi pour l'indemnisation des victimes, qu'elles soient militaires ou civiles.
De 1960 à 1996, la France réalisera donc 210 essais nucléaires. Ces chiffres sont à mettre en rapport avec ceux des autres puissances nucléaires. En tout, les Etats-Unis réaliseront 1030 explosions, incluant les tests dans le Pacifique. Les Russes auraient 715 essais, alors que les Britanniques, rapidement dépendant des Américains, n'en ont mené que 45 (en Australie). La Chine aurait, quant à elle, réalisé 43 essais, alors que plusieurs tests ont été menés par l'Inde (1974 et 1998) et le Pakistan (1998). La Corée du Nord affiche un, peut-être deux essais. Certains spécialistes estiment que l'Afrique du Sud a peut-être réalisé un tir en 1979 mais, avec la fin du régime d'apartheid, aurait décidé de démanteler son programme.


Lancement du Redoutable, à Cherbourg, en mars 1967 (© : DCNS)

La Force de frappe tricolore

Suite à la première Loi de programmation, et les premiers essais, la France parvient à développer et à fabriquer seule une véritable triade stratégique : 60 Mirage IV avec leurs bombes AN21/AN22, une flotte de cinq puis six sous-marins nucléaires d'engins (SNLE), le Plateau d'Albion, les missiles balistiques et les moyens de commandement et de transmission associés . Les Forces Aériennes Stratégiques (FAS) sont les premières à mettre en oeuvre la bombe. Le 1er octobre 1964, sur la base aérienne de Mont de Marsan, est déclarée la mise en service opérationnelle du Mirage IV et de l'AN-11. Dès lors, l'alerte nucléaire est assurée 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24.
Mais, de toutes les réalisations liées à la force de frappe, la plus ambitieuse fut incontestablement la fabrication des sous-marins nucléaires lanceurs d'engins (SNLE), dont le premier, Le Redoutable, entre en service en 1971. Il fallait développer le bâtiment, la propulsion nucléaire et les missiles, tirés sous l'eau. Un résultat obtenu en une dizaine d'années seulement et en toute souveraineté (rappelons ici que le Royaume-Uni acquiert l'essentiel des technologies, missiles Polaris, puis Trident en particulier, aux Etats-Unis.
La dissuasion a permis également de doter la France d'une armée mieux équipée que si elle avait pris une option exclusivement conventionnelle. Elle a justifié des équipements comme les avions de patrouille maritime, les dragueurs de mines, les bâtiments de lutte anti-sous-marine, les bâtiments hydrographiques, et pour l'armée de l'air les ravitailleurs en vol et les avions radar AWACS. En effet, la constitution de la force de frappe a permis de développer des technologies nouvelles : moyens de commandement, de transmission, de guerre électronique, porteurs des retombées économiques dans le civil, par exemple la filière Ariane.


Tir d'un M51 au centre d'essais des Landes en 2008 (© : DGA/COMM)

Une technologie au plus haut niveau

Aujourd'hui, 50 ans et 210 essais plus tard, le dernier étant effectué en janvier 1996, le savoir-faire en matière de nucléaire militaire s'appuie sur le programme Simulation, suite à la l'adhésion en 1998 au Traité d'Interdiction complète des essais (TICE). Il place la science française au plus haut niveau, notamment avec le Laser Mégajoule. L'essai réussi du missile M51 le 17 janvier dernier montre aussi la maîtrise des vecteurs par la France : notons que la Russie éprouve au même moment bien des difficultés dans la mise au point du nouveau missile balistique Bulava pour ses sous-marins, comme le montre ses échecs répétés.


Un SNLE et une frégate ASM (© : MARINE NATIONALE)

La couleur de la première « Gerboise », le bleu, était-elle un signe ? En 2010, la dissuasion est, en tous cas, avant tout maritime. L'essentiel de la force de frappe française est mise en oeuvre par la Marine nationale. Celle-ci arme quatre nouveaux SNLE du type Le Triomphant, capables de lancer 16 missiles balistiques. Les trois premiers sont dotés du M45 et seront progressivement refondus, au cours de cette décennie, pour lancer le M51. Ce nouveau missile équipe dès l'origine Le Terrible, dont l'admission au service actif interviendra prochainement. En parallèle de la Force Océanique Stratégique, la France dispose d'une composante aéroportée. En plus des 40 appareils de l'armée de l'Air affectés à cette mission, cette composante repose sur le porte-avions Charles-de-Gaulle. Ce dernier, qui bénéficie de la liberté des mers et n'est pas donc pas contraint par le franchissement d'espaces aériens, embarque des Super-Etendard armés d'ASMP et, à compter de 2010, des Rafale avec missiles ASMP-A.


Rafale Marine avec missile ASMP-A (© : MBDA)