Défense

Interview

Interview : Bruno Nielly, préfet maritime de la Manche et de la mer du Nord

Préfet maritime de la Manche et de la mer du Nord depuis février 2011, le vice-amiral d'escadre Bruno Nielly arrive aujourd'hui, à bord de l'Abeille Languedoc, dans le port de Boulogne-sur-Mer. C'est là que le remorqueur d'intervention, d'assistance et de sauvetage (RIAS) est désormais basé, afin d'assurer la sécurité maritime dans le secteur. A cette occasion, nous avons souhaité faire le point, avec l'amiral Nielly, sur le redéploiement des moyens d'intervention français en Manche et mer du Nord et sur les enjeux du secteur en termes de sécurité maritime.
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MER ET MARINE : Amiral, la décision de positionner l'Abeille Languedoc dans le Pas-de-Calais fait suite à la décision du gouvernement britannique de cesser de participer au financement de l'Anglian Monarch, qui était depuis 10 ans co-affrété par la France et la Grande-Bretagne et cesse ses opérations aujourd'hui. Pourquoi la présence d'un remorqueur est-elle essentielle dans cette zone ?

VAE BRUNO NIELLY : Il est essentiel de disposer d'un moyen d'intervention et de sauvetage dans le détroit du Pas-de-Calais et je suis très satisfait de la décision qui a été prise de redéployer l'Abeille Languedoc dans cette zone. Le Pas-de-Calais est, en effet, une zone géographiquement et économiquement très dense. C'est l'aboutissement de la grande route maritime Asie - Europe et un passage obligé pour accéder à toute l'Europe du nord. Le trafic est très important, avec 40 à 45.000 navires transitant chaque année dans chaque sens, ainsi que des flux traversiers représentant 40.000 traversées de ferries par an. Les risques d'accidents sont donc très élevés.

Le retrait britannique en matière de moyens d'intervention laisse la France assumer seule la mise en oeuvre des moyens dédiés en cas d'accident...


Je ne porte pas de jugement de valeur mais on constate une différence d'approche très nette. La France mise tout sur la prévention et, en tant que marin, je ne peux qu'y souscrire. Car, s'il y a un accident, la rapidité d'intervention est essentielle. Les Britanniques, eux, misent tout sur la réaction. En cas d'accident, ils font le pari de trouver un armateur disposant de navires de sauvetage.

Ces moyens privés existent, en dehors bien sûr des RIAS français ?


Oui, ils existent, mais nous sommes toujours confrontés à la même problématique. En fonction de l'endroit où l'accident intervient, on ne peut pas préjuger des marges de manoeuvres dont on peut disposer avec un moyen extérieur. Alors qu'un navire affrété est aux ordres et immédiatement mobilisable.

Comment va s'organiser la station de l'Abeille Languedoc ?


Nous n'aurons pas beaucoup de changements par rapport à l'affrètement de l'Anglian Monarch. Quand l'Abeille Languedoc sera à quai, elle sera à 40 minutes d'appareillage et quand la météo se dégradera, le bateau sera prépositionné à la mer pour que les délais d'intervention soient plus courts. L'Abeille Languedoc réalisera également des patrouilles dans les zones ou les risques d'accidents sont considérés comme les plus importants.

Pourquoi avoir choisi de baser ce remorqueur à Boulogne plutôt qu'à Dunkerque ?


C'est une question de disponibilité en fonction du tirant d'eau du navire. Nous avons réalisé une étude sur les conditions de sorties de ces ports et les délais de ralliement de différentes zones. Le choix s'est porté sur Boulogne car ce port est plus intéressant au regard des marées, du vent et des conditions générales d'intervention. Le remorqueur sera le plus souvent stationné à Boulogne et n'y entrera pas quand les coefficients de marée sont trop importants, ce qui arrive quelques jours dans l'année.

Verra-t-on l'Abeille Languedoc dans d'autres ports ?


Tout à fait. Elle ira régulièrement dans d'autres ports de la façade, ce qui est important pour plusieurs raisons. D'abord, il s'agit de montrer que ce navire n'est pas exclusivement dédié au détroit. Ensuite, l'équipage a besoin de connaitre les différents ports et leurs conditions d'accès, pour mieux les utiliser en cas de besoin lors d'une intervention.

Jusqu'où s'étend la zone d'intervention de l'Abeille Languedoc ?


Notre dispositif s'appuie désormais sur l'Abeille Languedoc, à Boulogne, et l'Abeille Liberté, à Cherbourg. En cas de besoin, nous aurons recours au moyen le plus proche à l'instant « T », et pourquoi pas aux deux en même temps si cela est nécessaire. Nous pouvons aussi envisager, à certaines périodes, de permuter les deux remorqueurs.

On imagine que le fait de disposer désormais de deux remorqueurs pleinement affrétés par la France va vous apporter un meilleur « confort » ?


Cela rend le dispositif plus flexible et confortable mais il ne peut s'agir d'une solution pérenne. Il faut prendre du recul et se rappeler que le Pas-de-Calais est la porte d'entrée de toute l'Europe du nord. Le problème de la sécurité maritime ne concerne pas seulement la France. En juin dernier, lors du dernier Comité interministériel de la mer, le premier ministre a, d'ailleurs, lancé une réflexion pour voir comment, avec nos voisins européens, nous pourrions trouver des pistes pour l'avenir. Il s'agit d'une question politique qu'il faudra travailler entre pays et, le cas échéant, avec l'Union européenne et l'Agence européenne de sécurité maritime.

Les Britanniques ont donc décidé, pour des raisons budgétaires, de retirer tous les remorqueurs de sauvetage qu'ils mettaient jusqu'ici en oeuvre sur leur littoral. Certains craignent que les économies budgétaires touchent également les moyens aériens, et plus particulièrement les Sea King chargés du sauvetage en mer. Avec vous des inquiétudes à ce sujet ?


Les Britanniques mobilisent toujours des hélicoptères. La mise en oeuvre de ces moyens à notre profit, ou inversement, se fait dans le cadre du Manche Plan, auquel sont également associés les Belges, les Néerlandais et les Anglo-normands. Dans ce cadre, je compte sur les Sea King et je n'ai pas connaissance d'un éventuel retrait de ces appareils.

Vous évoquez le Manche Plan, un plan de coopération entre les Etats de la région en matière de sécurité maritime. Ce dispositif sera-t-il amené à évoluer ?


Oui, nous travaillons sur la refonte du Manche Plan pour le faire correspondre à l'évolution des moyens et aux réalités d'aujourd'hui.



Ces réalités sont notamment le développement du trafic maritime, qui s'accompagne d'une certaine course au gigantisme en matière de navires. C'est le cas par exemple pour les navires à passagers et, plus particulièrement, les paquebots. La croisière s'est beaucoup développée ces dernières années et on voit transiter dans votre zone de responsabilité des navires transportant plus de 5000 passagers. En cas d'accident et d'évacuation, auriez-vous les moyens d'intervenir efficacement ?


Nous avons en effet constaté une évolution dans ce domaine avec, en Manche et mer du Nord, des navires transportant un nombre de passagers beaucoup plus important qu'auparavant. En cas de problème, nous aurions un avantage dans la mesure où, si cette zone est étroite et présente donc plus de risques d'accidents, la côte demeure à proximité. La proximité de la côte et des ports est un atout en cas d'évacuation massive, puisque les moyens nautiques et aériens pourraient rapidement se rendre sur zone.

En matière de navires de commerce, et notamment de porte-conteneurs, les tailles ont considérablement évoluées en quelques années. Les navires de plus de 10.000 boites sont désormais monnaie courante dans le secteur. Face à ces géants, la puissance de l'Abeille Liberté, et à fortiori celle de l'Abeille Languedoc, sont-elles encore suffisantes ?


Tout dépendra des conditions du moment. Peut-être que nous nous approchons d'une certaine limite mais je pense que nous avons encore de la marge. Il n'y a pas, actuellement, de réflexions sur le sujet. Mais ce sera peut être le cas quand nous verrons arriver des porte-conteneurs de 18.000 boites. J'ai, en tous cas, discuté avec les commandants des Abeilles sur ce sujet et ils ne se sentent pas « faiblards ».

L'assistance et le sauvetage en mer repose également sur les hélicoptères, notamment ceux de la Marine nationale. On a évoqué la possibilité de déployer à Cherbourg un hélicoptère Caïman Marine (NH90) ou EC225, offrant plus de capacité que l'actuel Dauphin. Qu'en est-il aujourd'hui ?


Je rappelle que nous disposons, pour la Manche et la mer du Nord, de deux Dauphin à Maupertus, près de Cherbourg, et au Touquet. Mais nous nous appuyons aussi sur les hélicoptères de la Sécurité civile présents sur les départements côtiers, ainsi que sur les hélicoptères britanniques. Nous pouvons aussi, en cas de besoin, faire appel aux moyens aériens de la région Atlantique.
Ce qui est actuellement prévu à Maupertus, c'est de pouvoir accueillir et faire séjourner un hélicoptère moyen/lourd de type EC225. Les infrastructures seront aux normes à l'été 2012.

Disposer dans le Cotentin de ce type d'appareil est vraiment souhaitable ?


L'avantage d'un hélicoptère de cette taille, c'est qu'il offre des capacités plus importantes, notamment pour le déploiement d'équipes d'intervention ou pour l'évacuation de chalutiers, pour lesquels il faut parfois faire plusieurs rotations avec les moyens actuels.

Vos fonctions de préfet maritime vous placent au coeur de l'action de l'Etat en mer et au centre des préoccupations maritimes et littorales. Constatez-vous une évolution des mentalités sur les problématiques maritimes ?


Ce qui me frappe, c'est la réalité du dialogue entre la terre et la mer depuis deux ou trois ans. C'est, je pense, la conséquence d'une vraie politique maritime en France, du Grenelle de la Mer et des considérations sur les ressources futures. J'ai le sentiment que les gens de la terre tournent leur regard vers la mer et nous ne devons pas rater l'occasion d'ouvrir le dialogue et de se faire comprendre. La région Manche et mer du Nord va devenir de plus en plus dense économiquement. Nous allons assister au développement des énergies marines renouvelables, qu'il s'agisse d'éolien ou d'hydrolien ; et nous avons la création des aires marines protégées pour préserver ces zones des pollutions. Ce ne sont pas des contraintes, c'est une nouvelle approche liant la mer et la terre. Et le défi est de demain est de nouer le dialogue en toute confiance et compréhension. Cela peut paraitre un peu idéaliste mais je pense que nous ne pourrons pas y arriver si nous n'avons pas cette réflexion.
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Propos recueillis par Caroline Britz et Vincent Groizeleau. © Mer et Marine, septembre 2011