Défense

Interview

Interview : Christophe Prazuck, commandant des fusiliers-marins et commandos

Le vice-amiral Christophe Prazuck vient de passer deux ans à la tête de la force des fusiliers-marins et commandos. Il dresse le bilan de ce commandement dans une des unités les plus exigeantes de la Marine nationale.
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MER ET MARINE : Vous êtes arrivés il y a deux ans au sein d'une force, un peu à part dans la Marine, dont vous n'êtes pas issu, comment vit-t-on un commandement de ce type ?

VA CHRISTOPHE PRAZUCK : C'est passionnant. C'est aussi une lourde responsabilité, celle de garantir que les hommes de la force, fusiliers-marins et commandos, soient bien entraînés, bien équipés et bien commandés... pas pour défiler, pas pour des actions anodines mais pour mener des opérations dangereuses ou les risques sont avérés. Lorsqu'il n'y a pas de risque on ne fait pas intervenir les commandos marine. Malheureusement, au cours de ces années, deux camarades sont tombés au combat en Afghanistan, le maître Benjamin Bourdet et le maître Jonathan Lefort. C'est ce qui m'a le plus marqué.
Les hommes qui s'engagent ici savent qu'ils viennent pour faire des choses difficiles. Pas pour la stabilité de l'emploi, pas pour un travail aisé. Ils viennent parce que c'est le plus dur. Cela exige et révèle évidemment des caractères forts, qui cherchent constamment le dépassement. Et ce qui est assez paradoxal, c'est qu'une fois qu'on a constaté leur volonté individuelle hors du commun, qu'ils l'ont démontrée, on leur apprend l'esprit d'équipe. On leur inculque qu'ils ne peuvent réussir qu'avec leurs camarades, leurs pairs, l'esprit d'équipage, finalement, au service des missions.

C'est également un des rares corps de la Marine, à côté des pilotes de chasse de l'aéronavale, qui est confronté à la notion de combat individuel, et parfois à la léthalité de son action ?

Ici les marins sont préparés à la situation dans laquelle ils exposent leur vie pour réussir la mission. Ou à la situation tout aussi difficile de prendre la vie d'un adversaire. C'est une approche très différente du combat naval auquel s'entraîne la Marine des grandes unités de surface ou les sous-marins. L'armement y est collectif. Et finalement, l'action d'engager une arme sera de la responsabilité du commandant, servi par tout un équipage. Pour les fusiliers marins les choses s'articulent différemment. Chacun a cette responsabilité de tuer et ce risque d'être tué. C'est une charge pesante. J'ai souvent été frappé par la gravité des hommes de retour de mission. Elle met plusieurs semaines, parfois plusieurs mois à s'estomper.

L'Afghanistan, la lutte contre le narco-trafic, la piraterie, les opérations relevant du Centre des opérations spéciales... les commandos marine sont sur tous les fronts et pourtant, ils ne sont que 400. Est-il nécessaire d'augmenter leur nombre ?

Actuellement, la force est bien taillée pour les missions qui lui sont confiées. Par ailleurs, ça ne sert à rien d'élargir les vannes du recrutement si c'est au prix de la qualité des fusiliers ou des commandos. Le coeur du savoir-faire ce sont les opérations navales et les opérations spéciales. Chaque fois qu'on travaille avec d'autres forces on s'enrichit et on progresse. Naturellement avec les autres composantes de la marine. Mais également en interarmées et en international. Il est indispensable pour notre force de se frotter en permanence aux autres : la devise des forces spéciales, c'est « faire autrement ». Ca suppose de l'imagination, de l'initiative, de l'innovation, de l'ouverture d'esprit, donc de se frotter aux autres, de se comparer à eux, d'apprendre d'eux et donc de leur donner en échange. Enfin, l'expérience du combat est importante en mer comme à terre. Elle peut être terrible. Elle apporte toujours de la maturité aux jeunes officiers et officiers mariniers. Elle est nécessaire pour des unités de combat tels que les commandos marine.

Comment voyez-vous la place de la force des fusiliers-marins et commandos sur l'échiquier des opérations militaires et navales du futur ?

Jamais les fusiliers marins et les commandos n'ont été plus employés qu'aujourd'hui. Et je ne vois rien dans l'évolution des menaces, dans la maritimisation croissante du monde, rien qui annonce une évolution de cet engagement. A l'époque de la guerre froide, la sécurité des lignes de communication maritime reposait sur des escadres de grands bâtiments et des flottes de sous-marins. Face aux menaces asymétriques, le combattant individuel fusilier marin entre désormais dans la palette des moyens indispensables qui vont du porte-avions à l'équipe de protection embarquée sur un pétrolier civil en océan Indien.

Durant votre commandement, ici, vous avez lancé plusieurs chantiers internes, notamment le développement du soutien aux familles, une nécessité ?

Mon prédécesseur, l'amiral Gillier, avait lancé le mouvement que j'ai poursuivi. Un vieux proverbe désuet de la Marine dit que « la femme ne fait pas partie du sac ». Ce genre de discours ne peut plus tenir actuellement, à cause des moyens de télécommunications, à cause de la sociologie de nos marins, à cause de la manière dont les femmes conduisent leurs carrières professionnelles ... Quand les opérations sont très dures, parfois longues, angoissantes pour ceux qui restent, il m'a semblé important et juste que nous apportions tout ce que nous pouvions aux familles, qu'elles ne soient pas éloignées, qu'elles sachent que nous étions là. Une jeune femme, officier marinier, a pris cette mission en charge. Elle travaille en liaison avec les psychologues militaires, les médecins, les assistances sociales, les responsables administratifs. Elle a su trouver le ton juste pour conseiller les familles et régler les éventuels problèmes. C'est quelque chose de très important le ton, autant sinon plus que la technique.

Vous avez également mené plusieurs actions de communication autour de la force pour mieux la faire connaître...

Cela m'a paru d'autant plus nécessaire que la plupart de nos opérations doivent rester discrètes, c'est juste une question de sécurité. Pourtant, nos voisins les plus immédiats doivent savoir qui nous sommes. Il y a tellement d'images déformées autour des fusiliers marins et commandos qui circulent, qu'il est parfois utile de montrer la réalité de ces hommes. Que nos concitoyens comprennent que ces hommes qui les défendent sont comme eux. Que ce n'est pas parce qu'ils font des choses très difficiles, qu'ils exposent leur vie, qu'ils ne partagent pas les même valeurs.
Et puis, il faut nous faire connaître pour donner envie aux jeunes de rejoindre la force. La sélection est tellement exigeante que pour obtenir un mince filet d'élus au bout, il faut qu'il y ait beaucoup d'appelés.
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Propos recueillis par Caroline Britz © Mer et Marine, juillet 2012