Nautisme

Interview

Interview : Gaëlle Tallarida, directrice générale du Monaco Yacht Show

Créé en 1991, le Monaco Yacht Show, qui s'est déroulé fin septembre, est devenu le rendez-vous annuel incontournable du monde de la grande plaisance. Le succès rencontré est tel que le Port Hercules affiche complet à chaque salon et que le nombre de yachts contraints de rester au mouillage ne cesse de croître. Vingt ans après ses débuts, le MYS est passé d'un salon de courtiers à un évènement regroupant l'ensemble des acteurs de la filière. Le salon est même devenu le fer de lance international d'un secteur assez méconnu du grand public, mais qui engendre des retombées économiques colossales, notamment sur la façade méditerranéenne. L'occasion d'en parler avec Gaëlle Tallarida, directrice générale du Monaco Yacht Show.
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MER ET MARINE : Le Monaco Yacht Show est devenu une grosse machine. Ce salon doit être assez complexe à organiser ?

GAELLE TALLARIDA : Chaque salon représente un an de travail, même si nous avons un taux de renouvellement assez stable, avec environ 80% des sociétés qui reviennent d'une année sur l'autre. L'accueil pendant quatre jours d'une centaine de navires au Port Hercules, d'environ 500 exposants et de plus de 28.000 visiteurs est un véritable challenge. Pour mener à bien cette mission, nous sommes une équipe de 10 personnes, qui travaille sur tous les aspects du salon : le développement commercial, la communication ou encore la logistique, qui est très complexe puisque le salon est situé dans le centre de Monaco et que nous occupons les quais durant 5 semaines. C'est donc un gros travail, mais c'est passionnant.

Quelles évolutions avez-vous constaté ces dernières années ?

Ces 10 dernières années, nous avons vécu une impressionnante évolution dans le secteur du yachting, qui s'est développé de manière incroyable. Ce développement correspond à l'arrivée des grands pavillons nationaux des Fédérations de l'industrie du yachting, qui ont drainé avec eux toute une industrie, qui compte aujourd'hui une quinzaine de grands chantiers, notamment aux Etats-Unis, aux Pays-Bas, en Allemagne et en Italie. Ainsi, en 2000, nous avions une centaine d'exposants et, à partir de 2007, ils sont devenus cinq fois plus nombreux, alors que le nombre de yachts présents dans le port atteignait une centaine d'unités. Dans le même temps, nous constatons une très forte augmentation de la taille des navires. Il y a 6/7 ans, la moyenne était de 40 mètres. Aujourd'hui, elle est de 46 mètres et nous avons une très forte demande pour exposer des navires de plus de 40 mètres, pour lesquels nous manquons de place.

Vous êtes donc confrontés à une certaine saturation ?

Si nous le souhaitions, nous pourrions sans aucun doute accueillir deux fois plus de navires. Mais nous sommes limités par les installations portuaires. Il y a une limitation physique que nous ne pouvons pas changer. Nous devons aussi prendre en compte les navires qui résident à l'année à Monaco, alors que la nouvelle digue est dédiée à l'activité croisière. A Moyen terme, nous espérons que nous pourrons utiliser cette digue durant le Monaco Yacht Show, notamment parce que seule cette structure peut accueillir des navires de plus de 100 mètres.

En attendant, on voit se développer un véritable salon parallèle dans la baie, où on observe une impressionnante flotte au mouillage durant le salon...

Oui, nous assistons à la formation d'un Monaco Yacht Show « bis » dans la baie, où l'on trouve désormais, au mouillage, une centaine de navires de très grande qualité. Il y a notamment là des unités trop grandes pour être accueillies, ou des sociétés qui n'ont pas eu de place pour présenter tous leurs bateaux au Port Hercules.

Le salon est-il ouvert à tous les exposants qui le souhaitent ou bien y a-t-il une sélection ?

Dès la création du salon, nous avons décidé d'accueillir les meilleurs du secteur et uniquement des sociétés qui avaient déjà fait leurs preuves. Nous n'avons jamais eu une politique de remplissage. Notre approche est qualitative, avec une sélection très pointue et beaucoup d'humilité. Ainsi, quand nous ne disposons pas en interne de compétences sur un domaine particulier, nous nous appuyons sur des spécialistes pour nous aider dans nos choix.

En dehors des grands acteurs, les places doivent être chères pour les petites sociétés, et celles qui ne sont pas retenues doivent être très déçues ?

Parfois, ce n'est en effet pas évident de faire des choix. D'autant que certaines sociétés nous disent que si elles ne sont pas présentes sur le salon, elles n'existent pas. Mais nous devons faire une sélection et il est impératif que les participants aient déjà plusieurs expériences dans le domaine de la grande plaisance.

La grande plaisance qui est différente de la « simple » plaisance...

Tout à fait, nous touchons uniquement les navires de plus de 25 mètres. La plaisance et la grande plaisance sont complémentaires mais ce n'est pas la même chose. Il y a d'ailleurs des salons nautiques de grande qualité pour la plaisance, qui se concentrent sur des bateaux de moins de 30 mètres.

Après les années folles du début des années 2000, le secteur a été touché de plein fouet par la crise de 2008, notamment au niveau des petites unités. A l'issue de l'édition 2011 du Monaco Yacht Show, quel est le bilan ? Comment les professionnels ressentent-ils le marché ?

Nous avons rencontré les exposants au salon de Fort Lauderdale, qui a suivi le MYS, ce qui a permis de dresser un premier bilan. Il s'avère que les résultats sont très positifs, je dirais même contre toute attente de la part du secteur. En effet, si l'on a vu le marché bouger récemment, il y a encore beaucoup de prudence. Or, à l'issue du salon de Monaco, les exposants se sont dits agréablement surpris par la qualité des visiteurs, estimant que les propriétaires étaient de retour. De nombreuses prises de contact ont, ainsi, débouché sur des rencontres après le salon. Les discussions en termes de business ont été beaucoup plus concrètes qu'au cours des derniers mois et cela a été ressenti comme une bouffée d'oxygène. On a donc le sentiment que cela repart, même si le bilan réalisé après Fort Lauderdale semble plus mitigé pour le marché américain.

Pourquoi le MYS connait-il un tel succès ?

L'une des particularités du salon est qu'il draine une clientèle privée qui se sent en confiance à Monaco. La principauté offre un écrin, un environnement chaleureux et festif qui rend l'évènement très attractif pour les clients, qui prennent plaisir à venir faire leur marché. Durant le Monaco Yacht Show, le business commence à 8 heures du matin et se poursuit jusque tard dans la nuit, notamment à travers les cocktails organisés sur les bateaux et les soirées qui se déroulent dans les hauts lieux monégasques. Pour les exposants, c'est très intense mais très efficace. Les chantiers et les brokers peuvent rencontrer une clientèle exceptionnelle. Et c'est la même chose pour les équipementiers. Il faut, aussi rappeler que, grâce au Monaco Yacht Show, on peut bénéficier, durant quatre jours, de la plus belle collection de yachts du monde. Nous accueillons notamment toutes les unités sorties dans l'année, ce qui est unique.
Monaco est, d'ailleurs, devenu au fil des années la capitale mondiale du yachting. Nous avons vu tous les grands chantiers et courtiers ouvrir des bureaux dans la principauté, qui accueille d'ailleurs l'association des chantiers constructeurs de yachts.

Faut-il convaincre les propriétaires et les chantiers de participer au salon ou vous n'éprouvez pas de difficulté à faire venir les plus beaux navires ?

Non, ils viennent d'eux-mêmes, nous avons cette chance grâce à la notoriété du salon. On note d'ailleurs que, désormais, certains chantiers mettent par contrat, dès la construction, le fait que les nouveaux navires soient disponibles pour le Monaco Yacht Show. Les propriétaires sont, d'ailleurs, généralement ravis de voir leur bateau présenté. Ils ont même tendance à venir de plus en plus sur le salon, certains faisant les visites eux-mêmes, ce qui ne facilite d'ailleurs pas toujours le travail des chantiers ! Nous constatons en tous cas que ces propriétaires apprécient le salon pour son côté festif, et bien-sûr pour la qualité et la richesse de la collection présentée, car il ne faut pas oublier qu'ils changent régulièrement de yacht. Ce sont donc également des acheteurs potentiels.

L'image du yachting est assez négative auprès du grand public, notamment en France, où il y a une certaine pudeur avec le luxe et une véritable réticence face à ce que beaucoup considèrent comme un « déballage » d'argent. Comment appréhendez-vous cette problématique ?

De par la situation économique actuelle, c'est compréhensible. Il y a aussi, il est vrai, un aspect historique de la culture française qui fait que ce type d'activité est perçu négativement. Néanmoins, il faut aussi voir ce que le secteur draine en termes d'économie et d'emplois. Car, toutes ces personnes qui ont la capacité d'investir beaucoup d'argent dans des navires font travailler énormément de personnes, par exemple autour des chantiers. Le yachting est, ainsi, un formidable accélérateur en termes d'innovations, qui pousse la recherche et, au final, a des retombées sur le grand public. Cela permet aussi de maintenir, notamment en France, des savoir-faire artisanaux, qui ne seraient plus là si ces propriétaires n'avaient pas l'argent leur permettant d'acheter des produits d'exception. Un exemple avec le designer Rémi Tessier, qui a recréé avec des artisans un métier à tisser afin de produire les rideaux d'un navire, faits de crin de cheval et de fil d'argent. C'est un petit détail, mais il y en a des milliers d'autres comme cela. C'est pourquoi le secteur génère énormément d'emplois et de richesses.

Les retombées économiques sont donc très importantes et pour de nombreux secteurs, non seulement autour de la construction des navires, mais aussi lorsque les navires sont en exploitation...

En effet, les retombées sont gigantesques dans les régions qui accueillent cette activité. Et la riviera française est à ce titre très bien placée. Dans le domaine de la réparation navale, Riviera Yachting Network, qui regroupe plus de 80 sociétés en Provence Alpes Côte d'Azur, est l'un des principaux générateurs d'emplois de la région. A mon avis, les ports de commerce français vont également voir leur activité se développer dans les prochaines années en ce qui concerne l'accueil des yachts. Car les navires sont de plus en plus grands et les ports traditionnels ne peuvent accueillir les bateaux de plus de 100 mètres. Et cela, même si la Côte d'Azur présente l'avantage de disposer de nombreuses baies qui permettent de se mettre au mouillage dans des zones abritées.
De manière générale, je dirais que les retombées touchent, en fait, la plupart des secteurs économiques, dont le commerce local. En effet, quand ils sont sur leurs navires, les propriétaires ou ceux qui louent des yachts dépensent sans compter pour leur bateau et leurs invités. Les restaurants, les boutiques, le fleuriste, la coiffeuse... Tout le monde en profite.
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Propos recueillis par Vincent Groizeleau. Mer et Marine, novembre 2011