Interview : Jean-Pierre Labonne, préfet maritime de l'Atlantique

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Le vice-amiral d'escadre Jean-Pierre Labonne vient de prendre ses fonctions de préfet maritime de l'Atlantique. L'occasion de faire le point avec lui sur une actualité chargée: TK Bremen, départ de l'Abeille Languedoc ou encore énergies marines renouvelables, mais également sur les nombreux chantiers civils et militaires de l'année 2012.
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MER ET MARINE : Deux jours avant votre entrée en fonction comme préfet maritime, le TK Bremen s'échouait sur la plage morbihanaise d'Erdeven. Une belle entrée en matière ?

VAE JEAN-PIERRE LABONNE : Tout à fait. J'ai attaqué dans le vif, dans ce qui, je pense, fait l'essence de cette fonction de préfet maritime, celle de l'urgence. Et j'ai pu tout de suite prendre la mesure de l'efficacité des moyens dont nous disposons, avec notamment l'hélicoptère Caïman de la base de Lanvéoc-Poulmic qui a effectué son baptême du feu dans des conditions extrêmement difficiles et qui a parfaitement mené sa mission de sauvetage de l'équipage. Les marins du Ceppol (Centre d'expertises pratiques de lutte anti-pollution) ont également été sur le pont tout de suite et ont permis une réaction rapide et efficace.

De nombreuses questions ont été posées quant aux conditions de l'appareillage du port de Lorient du TK Bremen. Quel est votre point de vue ?

Deux enquêtes sont actuellement en cours : une enquête nautique et une enquête judiciaire et je ne peux pas donner mon avis sur des éléments en cours d'instruction. Je peux simplement constater qu'il n'y avait rien d'aberrant à ce que ce navire soit au mouillage : d'autres navires y étaient au même moment, d'autres naviguaient. Les résultats de l'enquête nous permettront de déterminer clairement les différents facteurs ayant mené à cet accident.

Un mois plus tard, sur la plage d'Erdeven, le navire est presque déconstruit, une telle rapidité est-elle nécessaire ?

Nous avons, avec le préfet du Morbihan, mis en demeure conjointement l'armateur d'avoir effectué les travaux de déconstruction le 6 avril au plus tard. Il y a actuellement un créneau météo et des moyens techniques mobilisés qui permettent d'avancer vite, ce qui explique que nous pouvons prévoir la fin du chantier dans quelques jours. Il fallait aller vite pour éviter que cette épave ne crée d'autres dangers : en essuyant des tempêtes, elle aurait pu se disloquer ou perdre des bouts de tôles qui auraient été autant de dangers à la navigation dans une zone qui est très fréquentée.
Je veux cependant insister sur le fait que nous sommes déjà en train de prévoir les travaux de réhabilitation du site. Nous disposons, grâce au syndicat mixte du Grand Site Gâvres-Quiberon, d'un état des lieux écologique effectué avant l'échouement du navire. Cela va permettre de faciliter les expertises de l'impact de l'accident, des travaux de déconstruction, mais également du piétinement des dunes alentours par les touristes venus voir le navire. Il s'agit d'un site précieux dont nous allons attentivement suivre la réhabilitation.

Le TK Bremen a également été l'occasion de relancer le débat sur l'absence d'un remorqueur dans le golfe de Gascogne depuis le départ de l'Abeille Languedoc dans le Pas-de-Calais. Quel est votre point de vue sur cette question ?

Je voudrais d'abord insister sur le fait que le transfert de l'Abeille Languedoc vers le Pas-de-Calais est justifié et est un choix incontestable. Pour autant, personne ne se satisfait de la situation et de nombreux travaux sont en cours pour trouver un moyen de remorquage, soit au niveau national, en propre ou en mutualisation avec d'autres moyens, soit au niveau européen. Des réunions ministérielles sur ce thème sont régulièrement effectuées et toutes les pistes sont étudiées. Il n'y a cependant pas de calendrier encore établi. En ce qui concerne spécifiquement l'affaire du TK Bremen, il a été calculé que l'Abeille Languedoc, positionnée à La Rochelle, aurait mis plus de temps que l'Abeille Bourbon à arriver. Et contrairement à ce qui a pu être dit, l'Abeille Languedoc n'effectuait pas de station sous Groix en cas de tempête. Elle venait dans la zone dans le cadre de patrouille Vigimer et non en prépositionnement météo.

Parmi les défis des prochaines années, il y a celui des énergies marines renouvelables, votre zone est particulièrement concernée tant pour l'éolien offshore que pour l'hydrolien, cela va-t-il vous créer des contraintes supplémentaires ?

Ce sont des dossiers passionnants sur lesquels nous travaillons déjà. Nous avons deux champs éoliens dans la zone, celui de la baie de Saint-Brieuc et celui du banc de Guérande. Nous avons d'ores et déjà commencé à étudier les conditions de navigation et surtout de sauvetage dans la zone. Je ne suis pas inquiet pour les futures conditions de navigation, cela sera bien balisé et cartographié, il ne devrait pas y avoir de difficultés particulières. En revanche, pour le sauvetage, nous sommes en train d'apprendre à travailler dans ces nouvelles conditions. Nous allons, par exemple, doter les CROSS (Centres régionaux opérationnels de surveillance et de sauvetage) d'un système d'arrêt d'urgence des machines en cas de nécessité d'intervention d'un hélicoptère.
Nous venons également de rendre notre rapport sur la deuxième phase de l'appel d'offres, qui devrait être lancé en avril. D'autres sites sur la zone atlantique pourraient être éligibles. Et puis évidemment, il y a l'éolien flottant et l'hydrolien, autant de nouvelles technologies qu'il faut développer.

Préfet maritime, à côté de l'urgence, c'est aussi la prévention. Quelles vont être vos priorités dans ce domaine?

Nous allons mener plusieurs exercices cette année. Deux impliqueront l'évacuation d'un navire à passagers et se dérouleront au large des côtes d'Armor et des Pyrénées-Atlantique. Un autre concernera l'aide à un navire devant transférer des hydrocarbures, et comportera une importante interface terre-mer.
Je souhaite également que nous mettions l'accent sur la campagne de loisirs nautiques. Je suis affligé du nombre d'accidents touchant les plaisanciers. C'est inacceptable. il faut continuer la prévention et le travail de pédagogie.

Quid du volet de la pollution maritime ?

Nous allons continuer à surveiller notre zone économique grâce aux moyens aériens dont nous disposons. Je suis cependant dans une expectative un peu inquiète après la remise en cause du système de preuves photographiques par le tribunal de Brest. Si la jurisprudence devait se confirmer, il faudrait remonter tout le dispositif de surveillance de la pollution en mer.

Vous allez également devoir mettre en oeuvre une politique environnementale ambitieuse sur le littoral ?

En effet, dans le cadre de la mise en oeuvre de la directive cadre sur la stratégie du milieu marin, deux plans d'actions pour le milieu marin, un en mer celtique, l'autre pour le golfe de Gascogne, doivent être mis sur pied pour la fin 2012. Il s'agit, dans un premier temps, de définir l'état initial des côtes, puis de mettre en place un programme de surveillance des sites pour garantir un bon état écologique sans pour autant remettre en cause les activités économiques. Par ailleurs, 2012 verra la sortie des arrêtés pour la mise en place des parcs naturels marins des Pertuis charentais et de l'embouchure de la Gironde. Nous travaillons également sur le dossier de concertation du parc marin d'Arcachon, un document de synthèse doit être publié en avril prochain.

Dans le cadre de vos attributions militaires de commandant de la zone maritime Atlantique, quels seront les principaux chantiers des années à venir ?

La base de défense de Brest, qui regroupe les bases de Brest, Lorient, Landivisiau, Lanvéoc-Poulmic et Lann-Bihoué, est actuellement à son format quasi-définitif de 22.300 personnes. Nous allons continuer à assurer notre mission qui est le soutien aux bâtiments basés dans cet arrondissement : les sous-marins nucléaires lanceurs d'engins, en pointe, mais également bientôt les nouvelles frégates multi-missions. Ces dernières vont d'ailleurs amener un vrai changement culturel puisque leur futur mode de fonctionnement à quai est totalement différent des frégates actuelles. Nous devons être au rendez-vous pour l'arrivée de l'Aquitaine, nous sommes donc en train de préparer cette réorganisation.
En ce qui concerne la zone maritime Atlantique, nous sommes très attentifs à ce qui se passe au large des côtes africaines, et particulièrement dans le golfe de Guinée. Les actes de piraterie, qui vont du brigandage à l'enlèvement de marins, ont déjà touché des navires français. Nous avons mis en place un contrôle naval volontaire qui nous permet de suivre leurs activités. Nous devons être prêts à intervenir rapidement dans cette zone. Et, par ailleurs, nous sommes également dans une démarche de coopération avec les pays côtiers, qui ont déjà mis en place un certain nombre de mesures que nous suivons et épaulons.

2012 sera également une année de rendez-vous nautiques brestois...

La Marine sera en effet un des grands partenaires de la manifestation des Tonnerres de Brest, que je me réjouis d'accueillir. Nous allons déployer un dispositif de sécurité à la hauteur du nombre de navires qui seront présents. Et la Marine va également ouvrir les rives de la Penfeld et organiser des expositions, avec notamment la présentation des bâtiments et des métiers de la guerre des mines.
A l'automne, nous devrions également accueillir les universités d'été de la Défense, ce qui est une belle reconnaissance pour Brest et les marins.
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Propos recueillis par Caroline Britz © Mer et Marine, janvier 2012