Défense

Interview

Interview : L'amiral Pierre-François Forissier, Chef d'Etat-major de la marine

C'est hier, sur le site DCNS de Lorient, que la construction de la Provence, troisième unité française du programme des frégates multi-missions (FREMM), a été lancée. Ce programme majeur de la Marine nationale va permettre de remplacer, entre 2012 et 2022, les 9 frégates anti-sous-marines des classes Tourville et Georges Leygues, ainsi que les frégates antiaériennes Cassard et Jean Bart. Devant 300 marins et personnels de DCNS, l'amiral Pierre-François Forissier a insisté sur l'importance de ce programme et la nécessité, pour la flotte française, de réceptionner toutes les frégates prévues. A l'issue de la cérémonie, le chef d'état-major de la Marine nationale a accepté de répondre à nos questions.
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MER ET MARINE : Amiral, DCNS a lancé ce mercredi la construction de la troisième FREMM française. La tête de série, l'Aquitaine, va débuter dans quelques mois ses essais en mer, conformément au planning. Etes-vous satisfait du déroulement de ce programme, qui est de première importance pour la marine ?

AMIRAL PIERRE-FRANCOIS FORISSIER :C'est un succès de l'équipe France qui, lorsqu'elle s'organise et se serre les coudes, est capable de faire des choses merveilleuses. Pour nous, FREMM est un programme structurant puisque nous construisons la colonne vertébrale de la marine du XXIème siècle. C'est grâce à ce programme que la Marine nationale restera une marine de premier rang. Je me battrais donc jusqu'au bout pour que ce programme soit mené en temps, en heure et dans les termes prévus par le contrat.

Est-ce qu'il faut comprendre à travers ces mots que des menaces pèsent sur le programme FREMM ?

Vous le savez, les programmes d'armement, tant qu'ils ne sont pas arrivés à leur terme, sont perpétuellement menacés. Il suffit de regarder l'histoire de nos programmes pour voir que c'est bien rare qu'on soit allé au bout des programmes tels qu'ils étaient prévus à l'origine. Celui-ci a, d'ailleurs, déjà subi des coupes puisque je rappelle qu'à l'origine, il était constitué de 17 frégates pour la France et qu'aujourd'hui il a été réduit à 12 frégates, dont seulement 11 pour la France. Ce programme va encore s'étendre sur de nombreuses années et nous allons traverser, comme d'habitude, un certain nombre de turbulences. Il faut donc que les priorités soient clairement affirmées, et j'affirme les miennes.

11 FREMM, c'est vraiment le format minimal pour que la marine puisse remplir les missions qui lui sont confiées ?

Le Livre Blanc de 2008 a réduit la taille de la composante frégates au minimum supportable pour conserver à la marine française le rang de marine océanique à vocation mondiale qui est le sien. Temps que je ne reçois pas de directive pour changer les missions qui sont les miennes, et je ne vois pas pourquoi j'aurais ce genre de directive, mon métier consiste à affirmer que je n'ai pas de marges de manoeuvre et que j'ai absolument besoin de la totalité de ces frégates.

La marine n'a donc, à ce niveau, plus de « gras », comme on dit...

Vous savez comme moi qu'il y a toujours des gens qui ont des idées et qui savent mieux que vous ce qui est bien pour vous. Et qui disent que la marine a sans doute un peu de gras et qu'il faudrait qu'elle paye comme tout le monde son écot à l'effort collectif. Et bien si nous devons participer à l'effort collectif, ce qu'évidemment nous ferons, nous ne le ferons pas sur les frégates.

Trois frégates destinées à la marine sont déjà en construction à Lorient. Mais il y a aussi, sur ce site, le premier patrouilleur hauturier de la famille Gowind. Financé sur fonds propres par DCNS, ce bâtiment sera mis à la disposition de la marine entre 2012 et 2015. Vous avez annoncé votre décision de le baptiser L'Adroit, un nom qui fut notamment porté l'un des 26 torpilleurs de 1500 tonnes construits avant la seconde guerre mondiale. Pourquoi ne pas avoir conservé Hermès, qui est le nom du projet chez DCNS ?

Il fallait donner à ce bateau, qui a vocation à commencer sa vie dans la Marine nationale, un nom qui, dans cette marine, ait une signification. Ce bateau est d'une taille modeste mais néanmoins très utile et très important pour les missions au quotidien qui sont les nôtres. Dans notre histoire maritime, L'Adroit est un nom qui a été porté par des bâtiments de cette catégorie, qui se sont plutôt bien comportés. C'est donc un héritage intéressant que nous avons à travers ce nom. Et, évidemment, il ne vous a pas échappé qu'en prenant un nom d'une série nombreuse, c'est une manière de souhaiter bonne chance à DCNS.

Car DCNS compte sur le fait que vous mettiez en oeuvre le prototype de la nouvelle famille Gowind pour avoir un bâtiment éprouvé à la mer et, ainsi, mieux le vendre...

Un investissement comme celui-là n'a d'intérêt que s'il débouche sur une production en série. Il s'agit notamment d'aider notre industrie à sa positionner sur le marché de ce genre de bateaux, qui aujourd'hui est en train d'exploser. Il n'est pas complètement utopique, et c'est même une ambition que nous avons, de placer notre pays en position de force sur ce créneau qui représente, sur le marché mondial, des opportunités très intéressantes.

Et pour la Marine nationale ?

Nous ne savons pas si ce bateau répond exactement à nos besoins. C'est la phase d'évaluation qui va le dire. A cause des priorités de la marine française sur ses frégates de haute mer, et comme nous ne pouvons pas tout faire en même temps, ce genre de bateaux n'est aujourd'hui pas notre première priorité.

Un certain nombre de navires, comme les avisos ou les patrouilleurs du type P400, arriveront pourtant en fin de vie dans quelques petites années. Et il faudra bien les remplacer. De combien de nouvelles unités du type OPV pensez-vous avoir besoin ?

Nous n'espérons pas remplacer nos bateaux nombre pour nombre puisque nous savons bien que plus les bateaux se modernisent, plus leurs capacités augmentent. Essayer de préserver un format n'est pas ma priorité. Ma priorité c'est de remplir les missions qui sont les miennes. Aujourd'hui, je ne sais pas exactement quel est le nombre de bateaux de ce type dont j'aurais besoin, puisque je n'en ai pas besoin dans l'immédiat. Mais nous préparons l'avenir et, pour cela, il faut que nous ayons une idée très précise des capacités de ces bâtiments, que nous sommes en train de découvrir. Il faudra voir qu'ils peuvent nous apporter comme moyens pour remplir nos missions. Nous devons dans le même temps revisiter nos missions, en particulier outre-mer où je n'ai pas encore une idée très précise des missions qui doivent revenir à la marine dans tout le travail, immense, qu'il y a à faire outre-mer. Ensuite, lorsque nous aurons rebouclé le besoin opérationnel et les capacités du bateau, nous verrons quelle est l'adéquation du format. Mais, sans être devin, c'est de toute façon un nombre à deux chiffres...

Une dernière question sur un sujet qui n'a rien à voir les nouveaux navires mais qui porte sur l'affaire du Bugaled Breizh. La semaine dernière, un journal a relancé la piste de l'implication éventuelle d'un sous-marin britannique dans le naufrage du chalutier, en 2004, et a émis l'hypothèse que la marine puisse être en possession d'informations qu'elle aurait gardées secrètes. Quelle est votre réaction ?

Nous n'avons pas à commenter le travail de la justice. J'ai juste un commentaire à faire en tant que marin et que marin militaire. D'abord, il y a des marins qui sont morts en mer, il y a des familles qui sont dans un état de détresse très grand et il y a, dans ce paysage là, les marins que nous sommes. Les marins, les vrais, sont des gens de coeur et d'honneur. Etant marins de coeur, nous sommes complètement en phase avec ces familles endeuillées et nous savons bien que personne ne pourra faire revivre les marins qui sont morts. Mais on peut être présent à leurs côtés dans la discrétion et la dignité. C'est ce que j'essaye de faire.
Ensuite nous sommes des gens d'honneur, c'est-à-dire que notre souhait absolu est que toute la vérité soit faite sur cette affaire. En ce qui nous concerne, nous avons tout dit. Je dis absolument tout de ce que nous savons aux autorités judiciaires. Maintenant, s'il y a des gens qui préfèrent faire les procès sur la place publique plutôt que dans les prétoires, c'est leur problème, ce n'est pas le miens.
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© Propos recueillis par Vincent Groizeleau. Mer et Marine, décembre 2010

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