Histoire Navale

Reportage

Jeanne d'Arc : Le coeur s'est arrêté mais l'esprit demeure

Après une longue vie de 46 ans, le coeur de la Jeanne d'Arc a cessé de battre, le 27 mai, lorsque le bâtiment a accosté, pour la dernière fois, dans le port de Brest. A la passerelle, le capitaine de vaisseau Patrick Augier, dernier commandant du porte-hélicoptères, a prononcé le fameux : « Terminées barres et machines ». Pour l'officier, l'émotion était très forte. « Mettre bas les feux, une dernière fois, cela signifie qu'il n'y a plus de vie dans les machines. Le coeur s'arrête et les tuyaux, qui sont les artères du navire, s'assèchent », explique-t-il. Le moment est donc dur mais le commandant Augier est heureux. Il a, en effet, réalisé un rêve. « Quand j'étais jeune, j'avais un poster de la Jeanne d'Arc au dessus de mon lit et, si je suis entré dans la marine, c'est grâce à l'envie de partir sur la Jeanne. Elle représentait la tradition, le voyage et la recherche de liberté. La Jeanne m'a emmené dans des lieux fantastiques, vers des caps extrêmes et des navigations si particulières, comme les chenaux de Patagonie », confie le pacha, dans la tête duquel les souvenir se bousculent.


Le commandant Augier (© : MER ET MARINE - YVES MADEC)

769 escales et 1.7 million de milles parcourus

De Singapour à Rio, du cap de Bonne Espérance à New York en passant par l'Inde, les ports africains, les canaux de Suez et de Panama, le détroit de Magellan... Des zones tropicales au cercle polaire... Depuis sa mise en service, en 1964, la Jeanne d'Arc a parcouru 1.760.000 milles, soit l'équivalent de 9 voyages entre la Terre et la Lune. Inlassable voyageuse, porte étendard de la marine et de la France dans le monde, elle aura réalisé 769 escales dans 85 pays différents. Pour son ultime mission, le bâtiment est revenu, à une escale près, sur les traces de son aïeul. Quarante-sept ans après, le porte-hélicoptères a repris quasiment le même itinéraire que le croiseur école Jeanne d'Arc avait réalisé pour sa dernière campagne, en 1963/1964. Casablanca, Dakar, Rio-de-Janeiro, Valparaiso, Carthagène, Fort-de-France, New York, Québec, Saint-Pierre et Miquelon... Un programme superbe avec, à la clé, certaines des escales les plus réputées chez les marins.


Devant le cap Horn (© : MARINE NATIONALE)


La Jeanne dans les chenaux de Patagonie (© : MARINE NATIONALE)


A Valparaiso (© : MARINE NATIONALE)


Dans le canal de Panama (© : MARINE NATIONALE)


A Fort-de-France (© : MARINE NATIONALE)


La Jeanne d'Arc à New York (© : MARINE NATIONALE)

Casquette diplomatique

La Jeanne est, sans doute, le bâtiment français le plus connu à l'étranger où, souvent invitée de marque, elle savait aussi recevoir. Dans chaque pays visité, des cocktails et manifestations étaient organisés afin de renforcer les liens entre la France et les autorités locales, tout en allant à la rencontre des communautés françaises à l'étranger. Dans de nombreux ports, la vielle dame était presque chez elle, une habituée qui pointait régulièrement le bout de son étrave et suscitait toujours autant de ferveur. « Nous avons pu constater sa popularité au cours de cette dernière campagne. A chaque escale, les gens venaient pour voir la Jeanne d'Arc une dernière fois. Ils y étaient attachés pour son image et ce qu'elle représentait. Beaucoup avaient une petite histoire à raconter, certains étant par exemple venus visiter le bâtiment avec leurs parents trente ans auparavant. Et puis il y a eu des moments forts, comme les pompiers de Valparaiso qui nous ont accueillis avec leurs camions crachant de l'eau ». Véritable ambassade flottante, la Jeanne d'Arc symbolisait donc le voyage, la découverte du monde et même le rapprochement entre les peuples. « C'était un bâtiment de guerre, un navire école et une ambassade itinérante qui mettait en lumière l'action de la France. Elle participait, au fil des pays visités, au soutien culturel, militaire ou industriel. Il y avait une vraie casquette diplomatique. Dès qu'elle arrivait dans un port, les projecteurs étaient braqués sur elle et l'Etat l'utilisait à son profit ».


Cocktail à Zeebrugge (© : MER ET MARINE - YVES MADEC)

Jusqu'à 1200 petits fours par cocktail

Dans de nombreux pays, on se souviendra longtemps des cocktails, immuable cérémonial avec son incessant bruit de sifflet, en début et fin de soirée, marquant l'arrivée à bord ou le débarquement des autorités. Les matelots se rappelleront de ces défilés de présidents, de ministres, d'ambassadeurs, d'officiers généraux, de chefs d'entreprises, d'artistes ; et de ces femmes en robe de soirée et talons hauts montant précautionneusement d'un pas plus ou moins assuré à la coupée. Amarrée dans le port de New York ou au mouillage devant Mayotte, le rituel était toujours le même pour la Jeanne. Dans le hangar ou sur le pont d'envol, on « poussait les meubles » à chaque escale pour installer les buffets. En cuisines, les hommes étaient aux fourneaux. Et pour que le cocktail soit réussi, ils y étaient d'ailleurs depuis un moment. « Sur la Jeanne, les réceptions étaient très importantes car il y avait une fonction de représentation. Il y avait en moyenne un cocktail tous les 8 jours et chaque cocktail représentait trois jours de préparation pour les trois cuisines du bord. On s'y mettait tous ! Nous comptions par exemple 14 petits-fours par invité, soit entre 500 et 1200 pièces suivant les escales », expliquent le maître William Pierron, dernier chef de la cuisine arrière ; le second-maître Patrice Lanne, son adjoint, et le second-maître Jérémie Lacoste, le commis.


Dans les cuisines (© : CHRISTOPHE GERAL)

Ambassadeur de la gastronomie française

Durant 46 ans, la Jeanne d'Arc fut donc un petit morceau de France allant à la rencontre du monde. « Il faut voir que ce bateau était l'image de la France et même qu'à travers le monde, de nombreux étrangers ne connaissaient de la France que la Jeanne d'Arc », note un ancien marin. Dans cette perspective, le bâtiment se devait d'être à la hauteur de la réputation culinaire tricolore. La charge en incombait aux 31 cuisiniers, boulangers, pâtissiers, ainsi que les 35 maîtres d'hôtels et commis. « La cuisine était un point névralgique du bateau car, dans sa fonction d'ambassade flottante, il devait être à la hauteur de la gastronomie française ». Et, comme dans les restaurants hexagonaux, les cuisiniers de la Jeanne ont, eux aussi, évolué avec le temps et les goûts, les cuisiniers profitant plus largement des mets disponibles dans les différents pays visités.


William Pierron, Jérémie Lacoste et Patrice Lanne (© : MER ET MARINE)

Ainsi, les feuilletés ont progressivement fait place à des créations plus modernes, comme un mille feuilles de foie gras avec mangue et pain d'épice, un carpaccio de Saint-Jacques à l'huile de truffe en vérine, des pièces de dinde farcies, ou encore des tartares de boeuf ou d'autruche. « Ca a beaucoup évolué au fil des années, car il fallait rester au goût du jour. Nous faisions également attention aux coutumes locales. Ainsi, dans les pays musulmans, il n'y avait pas de porc au cocktail. Quand nous étions en Inde, qui compte beaucoup de végétaliens, les repas ne comprenaient pas de viande ni d'oeuf. Nous nous adaptions », précise William Pierron. Alors que les officiers-élèves apprenaient l'art de la représentation durant les cocktails, conversant comme leurs aînés avec les invités, l'équipage, plus discret, faisait que les convives ressortaient ravis de ces soirées. Il fallait, en effet, satisfaire leurs papilles et assurer un service irréprochable. Sans compter que le bateau se devait d'être présentable !


Le croiseur Jeanne d'Arc et son successeur en 1964 (© : MARINE NATIONALE)

Témoin de l'histoire

Construit pour remplacer le croiseur éponyme, la Jeanne d'Arc est mise à flot à Brest en septembre 1961, année où Youri Gagarine devint le premier homme à aller dans l'espace. En attendant de prendre la relève de son aîné, le navire s'appelle La Résolue. Bâtiment polyvalent, il est conçu pour servir, en cas de conflit, de porte-hélicoptères pour la lutte anti-sous-marine. Doté d'un sonar de coque, il peut embarquer, en temps de guerre, jusqu'à 20 hélicoptères Super Frelon et Alouette III (en récupérant la place affectée aux postes et salles de cours des OE). Avant les appareils modernes, la Jeanne connaîtra d'abord les vénérables Sikorski HSS-1. L'armement comprend à l'origine quatre tourelles de 100mm. Il est un temps envisagé d'embarquer un système surface-air Masurca, mais celui-ci équipera finalement le croiseur Colbert et les frégates lance-missiles Suffren et Duquesne. La Jeanne ne recevra, plus tard, que six rampes pour missiles antinavire Exocet MM38.


La Jeanne d'Arc en 1968, avec un HSS-1 (© : MARINE NATIONALE)

Après son achèvement par l'arsenal brestois, c'est finalement le 16 juillet 1964 que La Résolue devient Jeanne d'Arc et entre en service. Un Soviétique dans l'espace, les Américains sur la Lune, Indira Gandhi à la tête de l'Inde, Martin Luther King et John Fitzgerald Kennedy assassinés, la guerre du Vietnam qui prend fin, Mère Theresa recevant le prix Nobel de la Paix, l'accident de Tchernobyl, la chute du mur de Berlin, la naissance de l'Euro, les attentats du 11 septembre 2001, le tsunami en Asie, l'élection de Barack Obama aux Etats-Unis... Les évènements intervenus durant la carrière opérationnelle du navire permettent de mesurer sa longévité et de mieux comprendre comment ce bateau, qui sillonnait chaque année les mers du globe, fut un témoin privilégié de l'histoire. De sa mise sur cale à son désarmement, la Jeanne aura connu la France sous les présidences de Charles de Gaulle, Georges Pompidou, Valery Giscard d'Estaing, François Mitterrand, Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy. Hormis le premier et le dernier, tous vinrent d'ailleurs au moins une fois à bord.


Sur la Jeanne d'Arc (© : MER ET MARINE - YVES MADEC)


Le BE de la « Ménagerie » (© : MARINE NATIONALE)


La goélette Belle Poule (© : MER ET MARINE - YVES MADEC)

Apprentissage de la vie embarquée

En tout, 6400 officiers-élèves auront appris leur métier à bord. Après les cours dispensés à l'Ecole navale, les premiers embarquements, pour des corvettes de quelques semaines, permettaient aux « OE » de se frotter à la mer. Pour cela, la marine dispose de voiliers, comme l'Etoile et la Belle Poule, ainsi que de la « Ménagerie », terme affectueusement donné aux 8 petits bâtiments écoles portant des noms de fauves. Mais le premier grand bain, c'était la Jeanne et sa campagne de six mois à travers le monde. Loin de la France et de leurs familles, les jeunes officiers apprenaient à gérer l'éloignement et la vie en équipage sur un grand navire, où se concentraient plus de 600 marins. En parallèle, ils perfectionnaient leur apprentissage avec des cours dispensés à bord, mais aussi la pratique du quart et une multitude d'exercices, menés sur la Jeanne, avec des bâtiments étrangers, et surtout en compagnie de la « conserve » du porte-hélicoptères, un autre navire qui l'accompagnait systématiquement.


Le traditionnel briefing de fin de journée (© : MER ET MARINE - YVES MADEC)


Quart en passerelle (© : MER ET MARINE - YVES MADEC)


Exercice de ravitaillement à la mer (© : CHRISTOPHE GERAL)


Exercice de tir au canon de 100mm (© : CHRISTOPHE GERAL)


La Jeanne d'Arc et la frégate Courbet (© : MARINE NATIONALE)


Exercice avec des bâtiments allemands (© : MER ET MARINE - YVES MADEC)


Une Gazelle de l'ALAT sur la Jeanne d'Arc (© : MER ET MARINE - YVES MADEC)


Stage commando à Fort-de-France (© : MARINE NATIONALE)

De nombreux bâtiments se sont succédés auprès de la Jeanne d'Arc, une fonction essentielle mais aussi un peu ingrate. En effet, la Jeanne d'Arc, sur laquelle les projecteurs se braquaient, laissait souvent dans l'ombre sa conserve. Au cours de sa vie, le porte-hélicoptères fut accompagné par l'aviso escorteur Victor Victor Schoelcher, l'escorteur d'escadre Forbin puis les avisos escorteurs Doudart de Lagrée, Commandant Bourdais et Enseigne de Vaisseau Henry, par les frégates Germinal, Duguay Trouin et Georges Leygues, ainsi que, pour la 45ème et ultime campagne, par la frégate Courbet. La présence de deux navires au sein du Groupe Ecole d'Application des Officiers de Marine (GEAOM) permettait de réaliser des manoeuvres conjointes, comme des présentations au ravitaillement à la mer, ou des exercices de combat. Chacun se transformait en ennemi virtuel et devait être détecté et neutralisé. Attaques aériennes, lutte anti-sous-marine ou antinavire, avaries de combat, incendies devant être circonscrit, visites de navires suspectés de se livrer à des trafics illicites, manoeuvres avec des marines étrangères, évacuations de ressortissants, entrainement aux opérations interarmées avec les hélicoptères de l'Aviation Légère de l'Armée de Terre (ALAT), stages commandos avec l'infanterie... Le rythme était très dense ! « Tout officier de marine qui est passé par la Jeanne d'Arc garde un souvenir fort. C'est la découverte de la coupure, du monde et de cultures différentes. C'est aussi l'occasion de forger son expérience et sa personnalité à travers des exercices difficiles et denses à la mer », souligne le contre-amiral Marc de Briançon, commandant de l'Ecole navale et ancien pacha de la Jeanne.


Les OE de la dernière campagne (© : MER ET MARINE - YVES MADEC)

Outre les OE français, cette formation sera suivie par des centaines d'élèves étrangers provenant de tous les continents. L'un des plus illustres d'entre eux, le prince Albert de Monaco, embarquera comme officier-élève en 1981 et était d'ailleurs présent pour l'ultime retour à Brest. Les promotions, internationalisées, permettront ainsi à la marine, et derrière elle la France, de tisser des liens très étroits avec les futurs responsables des pays amis. Pour sa dernière campagne, la Jeanne embarquait une douzaine d'OE provenant du Royaume-Uni, de Belgique, d'Espagne, du Brésil, du Togo, des Pays-Bas, du Koweït, de Malaisie, d'Indonésie et du Cameroun.


(© : MARINE NATIONALE)

Face à la réalité du monde

Si l'image de la Jeanne d'Arc demeure assimilée au voyage, les campagnes du GEAOM n'avaient rien à voir avec les croisières, si ce n'est ces quelques moments de détente en escale, bien mérités après le travail accompli durant les transits. Les visites de pays faisaient, d'ailleurs, partie intégrante de la formation des élèves. Ils y apprenaient le rôle de représentation des marins, mais se confrontaient aussi aux réalités du monde et pouvaient toucher du doigt des contextes géostratégiques, économiques et sociaux aussi lointains que variés. Pour beaucoup, cette campagne, dont le parcours ne devait rien au hasard, permettait de découvrir différentes facettes du monde. Les gratte-ciels de Manhattan et de Singapour, comme l'opulence de pays du Moyen-Orient, constituaient une véritable rencontre. Et le choc n'était pas moindre devant la pauvreté de certaines régions, par exemple en Afrique, en Amérique latine ou en Asie. Là, les jeunes marins prenaient en plein visage des réalités humaines parfois difficiles.


Escale à Bahia en 2006 (© : MARINE NATIONALE)


Escale à Bahia en 2006 (© : MARINE NATIONALE)


Saint-Domingue en 2006 (© : MARINE NATIONALE)


Saint-Domingue en 2006 (© : MARINE NATIONALE)


Saint-Domingue en 2006 (© : MARINE NATIONALE)


Fort de France (© : MARINE NATIONALE)


Dans les chenaux de Patagonie (© : MARINE NATIONALE)


A La Réunion en 2005 (© : MER ET MARINE - V. GROIZELEAU)

Les rencontres, la découverte de nouveaux pays comme de nouvelles cultures, permettaient de forger les caractères et, pour beaucoup, d'apprendre à relativiser les problèmes. Les soucis rencontrés à bord, bien entendu, mais aussi plus généralement dans sa vie. Sur la Jeanne, de nombreux marins prenaient conscience de la chance qu'ils avaient de naître dans un pays riche. Certes, la société française n'est pas parfaite et certains n'ont pas été gâtés par la vie. Mais, face aux miséreux des bidonvilles, aux personnes atteintes de graves maladies et ne pouvant se soigner, à ces femmes éthiopiennes obligées de venir à Djibouti pour se prostituer et gagner un peu d'argent pour faire vivre leurs familles, ou encore aux populations désoeuvrées après avoir tout perdu dans une catastrophe naturelle... L'expérience de la Jeanne donnait à réfléchir et, souvent, marquait à vie.


La Jeanne d'Arc (© : MARINE NATIONALE)

Petites et grandes histoires

A bord ou à terre, chaque marin ayant servi sur ce bâtiment a une histoire à raconter. Humainement, la vie sur ce bateau est faite, pour chacun, de petites et de grandes histoires. Certaines seront collectives, comme les fêtes passées en mer ou les traditionnels passages de la ligne donnant lieu au folklorique baptême des néophytes. La mer, aussi, se révèlera sous ses meilleurs jours, comme ses plus tumultueux. Pour la campagne 1999/2000, ce fut la rencontre avec le cyclone Mitch en Atlantique. Les marins qui étaient à bord se rappelleront longtemps de leur Jeanne, ballottée comme une vulgaire coque de noix dans une mer démontée. D'autres histoires seront plus personnelles, comme par exemple une demande en mariage faite avec la bénédiction du pacha. Certains passagers, aussi, verront leur vie changer après un passage sur ce vaisseau. Ainsi, lors de la campagne 2003/2004, c'est à l'issue d'un premier reportage sur la Jeanne, encore émerveillé par ce bateau sur lequel il voulait monter depuis tout petit, que l'auteur de ces lignes, alors journaliste à France Info, décida avec un ami d'enfance, Gildas Le Cunff, de créer un média dédié à l'univers maritime. En mai 2005, Mer et Marine voyait le jour et, cinq ans plus tard, la Jeanne et ses marins lui ont fait un accueil inoubliable. Qu'ils en soient ici remerciés...


Pendant l'opération Thalatine, en 2008 (© : MARINE NATIONALE)

Pour les 15.000 membres d'équipage et 6400 officiers élèves qui se succédèrent à bord, certaines campagnes marqueront plus que d'autres, du fait de l'actualité. A plusieurs reprises, la Jeanne d'Arc, par le hasard de son passage dans certaines zones, se trouva engagée dans des opérations très médiatiques et de grande ampleur. L'une des dernières fut la libération, en avril 2008, des 30 membres d'équipage du voilier Ponant, détourné par des pirates au large de la Somalie. Intégré au dispositif de l'opération Thalatine, la Jeanne d'Arc a servi de plateforme de départ aux commandos qui ont intercepté, grâce notamment aux Gazelle et Alouette III embarquées, une partie des pirates qui tentaient de fuir avec la rançon en territoire somalien. Au cas où l'opération aurait mal tourné, le porte-hélicoptère, doté d'importantes infrastructures hospitalières, aurait servi à recueillir les victimes. Heureusement, il n'en fut rien.


Gazelle de la Jeanne au dessus de la Somalie (© : MARINE NATIONALE)

Au secours des boat people

Thalatine est venue s'ajouter à la longue liste des opérations auxquelles le bâtiment a participé au cours de sa vie. L'une des plus marquantes s'est déroulée 20 ans avant le Ponant, en avril 1988. A cette époque, le gouvernement donne ordre au porte-hélicoptères de ratisser la mer de Chine pour retrouver des « boat people ». Au Vietnam, les persécutions du pouvoir en place poussent des milliers de personnes à tenter de fuir le pays. Les familles s'entassent sur de petits bateaux et prennent la mer sans destination précise. Sur leurs embarcations de fortune, les « boat people » sont à la merci des éléments, de la faim et des pirates qui sévissent dans la région. La Jeanne, qui vient de quitter Manille et fait route vers Singapour, se met à leur recherche. L'équipage est particulièrement mobilisé pour cette mission de sauvetage. Mais, malgré les efforts, le bâtiment et ses hélicoptères n'arrivent pas à détecter les « boat people ». Joël Chandelier est à l'époque maître principal et chef du bureau prévention/sécurité. « Cela faisait 4 jours que nous ratissions la zone sans rien trouver. Le commandant venait d'annoncer la fin de mission, ce qui avait provoqué beaucoup de déception. Quand, à l'horizon, a été aperçue une fumée. Nous nous sommes approchés et nous avons trouvé une petite jonque, où étaient installés une quarantaine de personnes », raconte l'ancien officier-marinier. Thai Kin Danh était parmi les passagers. Il avait, à l'époque, une dizaine d'années. Mais, vingt-deux ans plus tard, il se rappelle de ce moment comme si c'était hier. « Nous étions en mer depuis 10 jours sur un bateau de rivière à fond plat long de 6 mètres 50. On était surchargés, il y avait des fuites et les hommes écopaient jour et nuit pour qu'on ne coule pas. Les vivres étaient rares : du sucre, du citron et des pâtes qu'il fallait faire gonfler dans de l'eau. Le rationnement était très dur », raconte-t-il.


Joël Chandelier et Thai Kin Danh (© : MER ET MARINE - YVES MADEC)


La jonque, conserve à Brest (© : MARINE NATIONALE)

Alors que la situation devient critique, la rencontre avec les Français se produit. « A bord, la personne qui avait des jumelles a vu un point noir. C'était un hélicoptère... Et notre dernier espoir. Puis, dans notre coquille de noix, nous avons vu arriver un bateau énorme. Un zodiac a été mis à l'eau et nous avons été conduits sur la Jeanne. Je me rappelle qu'un marin m'a pris la main. Il y avait des sourires, des gestes et des regards attentionnés. Tout le monde s'est occupé de nous du mieux qu'il pouvait et nous avons tout de suite été rassurés. Pour nous, la Jeanne, ce fut le miracle. Comme je dis maintenant, Jeanne d'Arc a sauvé la France des Anglais et la Jeanne m'a sauvé de la mer que j'avais prise pour fuir mon pays. Pour moi, ce navire est une terre de liberté qui symbolise bien la France », explique avec émotion Thai Kin Danh, qui est ensuite resté en France, a fondé une famille et est aujourd'hui aide soignant aux Invalides. A l'occasion de la tournée d'adieux du bâtiment, le jeune homme est revenu à bord pour témoigner de ce sauvetage, sans lequel il ne serait pas là aujourd'hui. Cette dernière visite fut, aussi, l'occasion de retrouver Joël Chandelier. Comme les autres marins ayant participé à la récupération des « boat people », l'ancien OM restera à jamais marqué par cet évènement, qui pour certains déboucha sur de belles histoires. « Je me rappellerai toujours des premiers regards et de leurs grands yeux écarquillés. Pour eux, la Jeanne d'Arc, c'était le salut. Quand nous les avons recueillis, je suis littéralement tombé amoureux d'une petite fille et j'ai convaincu la famille, qui souhaitait rejoindre les Etats-Unis, de venir en France. A l'époque, je leur avais promis de les aider et j'ai tenu ma promesse. Aujourd'hui, je suis papy de 6 petits enfants ! ».


En Indonésie après le tsunami (© : MARINE NATIONALE - R. BRIANTAIS)

Le choc du tsunami

Parfois, malheureusement, les rencontres sont beaucoup plus dures et, au fil de sa carrière, la Jeanne d'Arc a été confrontée plusieurs fois à la mort. Ce fut le cas en 2004, lorsque le GEAOM participe à l'opération « Carbet » de rétablissement de la paix en Haïti. L'expérience sera encore plus difficile pour l'équipage et les OE ayant participé à la campagne suivante (2004/2005). Ils seront, en effet, aux premières loges du désastre provoqué par le tsunami en Asie du sud-est. En janvier 2005, alors que le porte-hélicoptères se trouve dans les parages de Djibouti, le groupe école reçoit l'ordre de traverser l'océan Indien pour se porter au plus vite vers l'Indonésie. Le 4 janvier, la Jeanne d'Arc, accompagnée du Georges Leygues, est en route. « C'était impressionnant de voir la motivation des personnes. Comme il nous a fallu plusieurs jours pour y arriver, il y avait une certaine impatience de la part de media en France. Mais cette impatience était encore plus prégnante à bord. L'équipage avait vraiment hâte de se rendre utile et de porter secours aux populations », explique Guillaume Philippe, officier-élève sur la Jeanne cette année là. Les bâtiments arrivent finalement le 14 janvier devant Meulaboh, sur l'île de Sumatra. Les marins français prennent alors la mesure du cataclysme qui a ravagé la région et fait plus de 200.000 victimes. « L'arrivée à Meulaboh a été un choc. Le bateau naviguait au milieu des troncs d'arbres, des débris et parfois des corps. La vague avait tout rasé sur 1 kilomètre et tué la moitié des 60.000 habitants », se rappelle Benoit Lloyd, lui aussi OE au moment des faits.


Pendant l'opération Béryx (© : MARINE NATIONALE)


Pendant l'opération Béryx (© : MARINE NATIONALE)

Pendant trois semaines, les marins français, équipage comme élèves, effectueront un travail acharné au profit de la population locale. Servant de plateforme logistique, le bâtiment utilisera ses hélicoptères pour réaliser des missions de reconnaissance, délivrer du fret humanitaire et apporter du matériel. Les médecins du groupe école seront largement mis à contribution, soignant les blessures et assurant des campagnes de vaccination pour des milliers d'enfants. Les marins interviendront également à terre, pour distribuer bouteilles d'eau et nourriture, assurer des opérations de déblaiement et participer à reconstruction d'écoles. « La population était très accueillante et on se souviendra des sourires de tous ces jeunes qui étaient contents de voir de l'aide arriver. Sur place, c'était un paysage de désolation. Nous avons participé à la reconstruction d?écoles ainsi que la distribution de vivres et de matériel. Et puis, il y a eu les collectes à bord des bateaux. On récupérait des stylos et des cahiers pour les enfants. Que ce soit à terre ou sur le bateau, tout le monde a été impliqué et fier de participer à cette opération », affirme Guillaume Philippe.


Pendant l'opération Béryx (© : MARINE NATIONALE)


Guillaume Philippe et Benoît Lloyd en 2005 (© : MER ET MARINE - YVES MADEC)

Tous garderont à jamais le souvenir de cette opération et, au-delà du drame, de l'accueil qui leur a été réservé. « D'un point de vue personnel, c'est extrêmement valorisant et formateur de participer à une opération de cette envergure. C'est un énorme choc de voir une ville entière qui a été rasée et, paradoxalement, ce qui est réconfortant c'est de voir la vie reprendre progressivement. On voyait des marchés rouvrir, des enfants qui jouaient dans les rues, des femmes qui allaient faire leurs courses, des gens qui allaient travailler aux champs. Les petits enfants souriaient et nous gratifiaient de petites attentions quand nous travaillions au réaménagement des écoles. Ils nous apportaient timidement des noix de coco, un peu effrayés par l''uniforme. Ils attendaient d'abord à 10 mètres, puis venaient à 5 mètres et finalement nous donnaient les noix de coco et repartaient aussitôt. C'était vraiment touchant », se souvient Guillaume, que nous avions rencontré peu après cette opération, baptisée « Béryx ».
Guillaume Philippe nous expliquait, alors, qu'au delà de la fierté, la récompense du travail accompli avait bien été l'accueil de la population. « Le sourire de ces gamins qui étaient heureux qu'on vienne les secourir... Humainement, c'est quelque chose qu'on n'oublie pas ».


Les jeunes de l'association Carlésimo en 2005 (© : MER ET MARINE - V. GROIZELEAU)

De l'espoir pour les enfants malades

Il y avait, sans nul doute, ce qu'on pouvait appeler la « Jeanne du coeur ». En dehors des opérations humanitaires ou des sauvetages, le bâtiment a accueilli régulièrement, pendant plusieurs années, des enfants gravement malades, soutenus par l'association Louis Carlésimo. Durant une semaine, ces jeunes embarquaient sur le navire, loin de batteries d'examens et des chambres d'hôpitaux. « Ces murs blancs, on finit par ne plus les supporter, surtout quand on comprend que cela va durer longtemps. Il faut tenir bon et ne pas baisser les bras », nous confie en ce printemps 2005 Eva, observant les étoiles depuis la passerelle supérieure, par une superbe nuit de printemps au large du Maroc. Agée de 17 ans, Eva, souffrant d'une grave maladie osseuse, faisait partie d'un groupe d'une douzaine de jeunes embarqués à Casablanca pour rejoindre Brest.


Les enfants de Carlésimo sur la Jeanne (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)


Les enfants de Carlésimo sur la Jeanne (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)


Les enfants de Carlésimo sur la Jeanne (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)


Les enfants de Carlésimo sur la Jeanne (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

De la boulangerie où ils préparaient des gâteaux avec les pâtissiers à la passerelle, où, l'officier de quart et le barreur leur donnaient les commandes du bateau, chaque jour présentait de nouvelles découvertes. « C'est incroyable de voir la richesse de ce métier. Je n'aurais jamais pensé trouver un chirurgien, un facteur et un coiffeur sur un bateau. Toutes ces rencontres sont formidables et redonnent le moral », explique Hélène, jeune Bretonne atteinte d'une anomalie génétique. Dans leur aventure à bord de la Jeanne, les enfants étaient entourés de nombreux parrains, comme le matelot Damien Lefort : « Habillés comme nous et vivant comme nous, la maladie n'est plus un barrage et, humainement, les échanges sont très forts ». Montrer aux enfants qu'ils peuvent, malgré des traitements très lourds, rêver et avoir une vie normale... C'est l'objectif de l'association Louis Carlésimo, à l'origine de l'opération, qui débouchera sur un partenariat officiel avec la marine. « Nous emmenons ces jeunes en voyage pour qu'ils oublient leur quotidien de malade. Vivre une aventure exceptionnelle, comme une traversée sur la Jeanne d'Arc, il n'y a rien de mieux pour les stimuler », estime Honoré Carlésimo, président de cette association créée il y a 30 ans.


Les enfants de Carlésimo sur la Jeanne (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

Claude Jasmin, professeur de cancérologie, fut convaincu par cette expérience sur le célèbre bâtiment de la marine. « A l'hôpital, les relations avec les patients sont très institutionnelles. Le personnel soignant est toujours très attentif mais il y a une barrière avec le médecin. Ici, elle tombe. Les rapports humains redeviennent normaux et les échanges sont très nombreux du fait de la proximité. Ce sont autant de choses que les enfants malades réclament. Il ne faut pas oublier qu'ils passent par des épreuves très difficiles : plusieurs mois d'hospitalisation avec des traitements très lourds, notamment de la chimiothérapie pour certains, des greffes pour d'autres. Plus encore qu'un adulte, ils ont besoin de se sentir soutenus et écoutés ».
Même si la guérison dépend essentiellement des progrès de la médecine, le professeur Jasmin estime que le moral des patients est crucial. « Pendant le traitement, tout ce que l'on peut leur apporter comme réconfort et soutien est primordial. Emmener des jeunes sur un bateau tel que la Jeanne d'Arc, c'est leur donner du rêve et les faire évoluer pleinement dans leur statut d'enfant. Ils ont des responsabilités et reprennent confiance en eux ».


Les enfants de Carlésimo sur la Jeanne (© : MARINE NATIONALE)


Les enfants de Carlésimo sur la Jeanne (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

Ses galons d'officier sur les épaules, Hélène, après quelques jours de mer, se disait heureuse. « Même si on est fatigué, on enchaîne les activités avec les marins pour profiter de cette chance exceptionnelle qui nous est donnée d'être à bord ». Avant de partager avec l'équipage la fin de cette campagne 2004/2005, les hôpitaux de Villejuif et du Kremlin-Bicêtre avaient mis en place tout un travail pédagogique avec les enfants. Charles Castets, enseignant à l'institut Gustave Roussy coordonnait ce travail. « Dès le début du tour du monde de la Jeanne d'Arc, les enfants ont échangé des mails avec les marins et nous profitions des escales pour faire de l'histoire et de la géographie. Finalement, ce bateau leur a permis de reconstruire des rêves brisés par la maladie ». Pendant 6 mois, Clément, 13 ans, a donc correspondu via Internet avec Rodrigue Tison, avant de rencontrer pour de vrai son parrain en mai 2005. Le jeune quartier-maître avoua, d'ailleurs, être impressionné par son filleul : « Il m'a expliqué qu'il voulait un parrain pour faire face à la maladie. Je l'ai perçu comme un petit combattant qui garde le sourire et fait tout pour s'en sortir. A bord, nous avons partagé beaucoup d'émotions. Une véritable leçon de vie et de courage ».


Les derniers OE du poste 11 (© : MER ET MARINE - YVES MADEC)

Les derniers occupants du poste 11

Le courage des enfants malades, la joie des boat people secourus, le travail acharné dans les terres dévastées par le tsunami, le soulagement des ex-otages du Ponant, les tranches de vie quotidiennes... C'est donc une multitude d'histoires que la Jeanne d'Arc et ses marins ont vécu en 46 ans. A bord, le poids de ces années se mesure, par exemple, aux impressionnantes listes de noms gravés sur les plaques en cuivre disposées aux entrées de chaque poste d'officiers-élèves. Ces espaces comprenaient une grande table pour travailler, un petit coin salon et deux « niches » disposant chacune de six bannettes. En 46 ans, ces espaces ont été habités par des milliers d'OE. Avec le temps, ils ont su garder leur cachet d'origine, malgré l'incursion de la modernité. Ces dernières années, la télévision s'était invitée dans les postes, puis les ordinateurs avaient fait leur apparition, nécessitant la mise en place d'enchevêtrements de câbles et de prises électriques. Car, contrairement aux « anciens », les OE d'aujourd'hui ont besoin de brancher leur PC portable, leur téléphone mobile ou encore recharger la batterie de l'IPod. Après le travail, le soir, on ne s'adonne plus aux parties de cartes mais aux jeux de stratégie en réseau, les yeux rivés sur l'écran d'ordinateur.


Au poste 11 (© : MER ET MARINE - YVES MADEC)

Malgré tout, l'apprentissage offert par la Jeanne est resté immuable. Indéniablement, entre le départ et le retour à Brest, il s'est passé quelque chose. « Il y a un avant et un après. Avant, j'étais réservé mais, pour exister au milieu d'une centaine d'élèves, il a fallu que j'apprenne à m'affirmer. Vivre six mois en communauté, ce n'est pas une expérience anodine. On a quasiment pas d'intimité et il est très difficile de s'isoler. Il n'y a quasiment que dans sa bannette que l'on peut être seul, mais le rideau est symbolique. La Jeanne d'Arc est un moment exceptionnel. C'est quelque chose qui forge, que l'on garde en mémoire », note Alexis Catta, 25 ans. Cet enseigne de vaisseau est l'un des 6 derniers occupants du poste 11. Pierre Allain, l'un de ses cinq camarades, restera lui aussi marqué par cette campagne. « C'est vrai qu'il y a un avant et un après. C'est à la fois l'école et déjà la vie active et, progressivement, nous passons du statut d'élève à celui d'officier. La Jeanne c'est aussi l'éloignement. Et c'est dur d'être loin de sa famille. Il y a des moments de cohésion très forts, comme de passer pour la première fois Noël en mer avec l'équipage. Ce qui me restera en mémoire, ce sont aussi les escales. Nous avons eu la chance d'aller dans des lieux mythiques et de découvrir des paysages et des climats très différents. C'est une concentration d'expériences différentes et il y a eu des moments humainement plus difficiles. Pour quelqu'un qui n'est jamais allé dans un pays du tiers monde, il y a moyen de se prendre une claque quand on est confronté à la misère de certains pays », explique le jeune officier, âgé de 26 ans. Thomas Ferretti, 24 ans, revient, quant, à lui sur de la vie en communauté : « La raison d'être de la Jeanne c'était la formation humaine. A l'école, la plus longue sortie en mer, sur un BE (bâtiment école, ndlr) a été de 15 jours. Là, on part six mois. On apprend à se connaître, à vivre en équipage. Certains caractères forts doivent se lisser pour vivre en communauté. Progressivement, on se découvre et on sait comment, loin de nos repères habituels, les autres réagissent ».


(© : MER ET MARINE - YVES MADEC)


Quart en passerelle (© : MER ET MARINE - YVES MADEC)

Grégory Bimbault, affecté lui-aussi au poste 11, n'est pas déçu par cette campagne à bord du porte-hélicoptères, conforme à ce qu'il imaginait. « C'est la tradition, la campagne telle qu'on la perçoit quand on entre à l'Ecole navale. On part loin et longtemps, ce qui permet d'aboutir entre nous les liens tissés pendant la scolarité. On s'intéresse plus aux gens et il y a de grands moments, comme Noël ou le Nouvel An en mer. Les élèves sont soudés et il y a de la solidarité. Quant à l'équipage, il nous a aidé dès qu'il le pouvait. On est officier et élève à la fois, ce qui n'est pas toujours évident à gérer. Mais, bientôt, on aura notre équipe et on sera seul. L'apprentissage se fait petit à petit, par l'expérience. Il faut s'adapter rapidement à la nouveauté, aux contextes et aux nouvelles contraintes ». Grégory tient aussi à saluer le travail de l'équipage : « C'est un beau bateau qui a bien fonctionné. On a réalisé des pointes de vitesse, ce qui montre bien que la Jeanne tenait encore la route, même par rapport à un bâtiment récent. Tout cela n'a été possible que grâce à l'équipage, qui l'a entretenue jusqu'au bout ».
Les derniers OE du poste 11 se disent très heureux d'avoir participé à la dernière mission du porte-hélicoptères. « On est fiers et heureux d'avoir eu la chance d'embarquer dessus et de pouvoir dire que la Jeanne d'Arc, nous l'avons faite. C'est un creuset commun entre tous les officiers et on s'en rend bien compte quand on discute avec quelqu'un qui a fait la Jeanne avant nous. On parle des postes où l'on était, des nouveautés dans les carrés, des escales réalisées... Les élèves qui nous suivent, eux, embarquent sur un bâtiment récent et, même si cela s'appelle Campagne Jeanne d'Arc, ça ne sera pas la Jeanne », estime Thomas Ferretti.


OE sur la plage avant (© : MER ET MARINE - YVES MADEC)

Le creuset

Même chez ces jeunes gens, on sent déjà poindre l'attachement à ce navire mythique. Y avait-il un « Esprit Jeanne d'Arc » ? Sans doute. Car pour des milliers de marins, officiers ou simples matelots, ce bâtiment symbolisera l'expérience humaine et la découverte de nouveaux horizons. D'où l'attachement à la vielle coque. « Souvent, d'anciens marins revenaient à bord et retrouvaient le poste où ils avaient vécu. On les voyait regarder leurs noms sur les plaques. Malheureusement, nous, nous ne pourrons pas revenir dessus et, si nos noms seront aussi gravés, on ne les verra qu'au musée de la Marine », explique Grégory Bimbault. Pour le commandant Augier : « Passer par la Jeanne c'est vivre une expérience, un véritable parcours initiatique. Qu'on soit officier-élève ou jeune matelot, on apprend à tenir la mer en équipage et à naviguer loin et longtemps. Cela fait partie de notre patrimoine ». De la dernière promotion embarquée cette année au chef d'état-major, l'amiral Forissier, qui a fait sa Jeanne en 1973/1974, tous les officiers de la Marine nationale sont passés par le même creuset. Certes, la formation a évolué avec le temps et l'ambiance, à bord, était différente entre 1964 et 2010. Mais les fondements de cette école embarquée sont restés les mêmes et tous les officiers partagent ce socle commun. A la porte des postes d'OE, les plaques en cuivre, s'enrichissant chaque année de nouveaux noms, témoignent de cet apprentissage sur plus de quatre décennies. Il est, d'ailleurs, intéressant de comparer les propos des derniers élèves de la Jeanne avec ceux des marins qui ont effectué leur campagne il y a plus ou moins longtemps.


Le LV Olivier Alvarez (© : MER ET MARINE - YVES MADEC)

Le lieutenant de vaisseau Olivier Alvarez, qui était EO il y a 9 ans, est revenu à bord pour assurer la fonction d'instructeur pour l'ultime campagne. « On ne pense jamais revenir sur le bâtiment qui nous a formé et où on a vécu des choses personnelles très fortes. On retrouve ses jeunes années, l'ambiance. Il y a toujours une part de nostalgie chez les marins qui sont allés sur ce bâtiment. C'est 6 mois de vie en communauté. C'est à l'intérieur de nous et on ne l'oubliera jamais ». Présent pour la dernière remontée de la Seine, le 21 mai, le vice-amiral d'escadre Richard Laborde, directeur de l'Institut de Hautes Etudes de Défense Nationale (IHEDN) a, quant à lui, effectué la campagne 1975/1976. Puis il a retrouvé le GEAOM en 1997, lorsqu'il commandait la frégate Germinal, conserve de la Jeanne. « Pour les officiers, la Jeanne d'Arc représente la première longue navigation. On n'est pas le même individu avant et après ».


(© : MARINE NATIONALE)

L'attachement de l'équipage

Certes, la Jeanne d'Arc était le bâtiment école des officiers. Mais c'était aussi un mythe dans la marine en général, quelque soit le grade. En tout, 15.000 marins se sont succédés à son bord depuis 46 ans. Officiers-mariniers, quartiers-maîtres et matelots découvraient aussi le monde, partaient loin et participaient aux missions, parfois dans des conditions de vie très éloignées du confort moderne. Car, si les OE étaient jusqu'à 12 par poste, quartiers-maîtres et matelots pouvaient vivre durant six mois jusqu'à 72 dans le même local, répartis par travées de 12 avec 3 bannettes superposées ! Dans l'ombre du rayonnement de la mission école et des cocktails, c'est bien à l'équipage que l'on doit la longévité du bâtiment, que peu de gens en 1964 auraient sans doute imaginé tenir aussi longtemps.


En machine avant (© : MER ET MARINE - YVES MADEC)


En machine avant (© : MER ET MARINE - YVES MADEC)

Jusqu'au dernier moment, les hommes ont bichonné leur bateau, une attention qui était toute particulière aux machines. C'est là, sous la ligne de flottaison, qu'on découvrait le coeur du navire, dont la vue pouvait faire, un instant, penser au néophyte qu'il se trouvait à bord du Nautilus du capitaine Némo. Espaces bardés de tuyaux et de vannes, avec leurs grosses chaudières et les bruleurs injectant d'abord du mazout, remplacé par du gasoil en 1978... Dans cet univers fait de vacarme, d'odeurs et de chaleur, des milliers d'homme se sont relayés pendant quatre décennies. On y travaillait dur, par des températures atteignant parfois les 50, 60 et même plus de 75 degrés. « Des heures à mélanger la sueur avec les flaques de graisse, à regarder les lampes se refléter dans l'eau stagnantes, balancées par la houle », écrit le comédien, réalisateur et écrivain de marine Bernard Giraudeau, mécanicien de formation et embarqué sur la Jeanne d'Arc entre 1964 et 1966.


Les chaudières de la machine avant (© : MER ET MARINE - YVES MADEC)


Les chaudières de la machine avant (© : MER ET MARINE - YVES MADEC)

Officier-marinier affecté à la machine arrière de 1985 à 1987, le capitaine de frégate Didier Nyffenegger est le dernier commandant adjoint navire, c'est-à-dire le chef machines, de la Jeanne. A la tête de 85 marins pour les machines et 110 pour la partie flotteur et production/distribution d'énergie, il a veillé jusqu'au dernier moment à ce que le navire donne toute satisfaction. « Chez nous, il y avait un attachement certain car, pour les mécaniciens, c'était un univers particulier, avec un bâtiment dur et complexe, très manuel et nécessitant beaucoup de personnel. Il fallait veiller seconde après seconde sur cette vielle dame. Elle demandait beaucoup d'attention et d'entretien mais, même à la fin de sa vie, on voyait que tout était disponible, grâce à la passion des gens qui y travaillaient. Si elle est arrivée à Brest dans cet état, c'est bien grâce aux hommes qui ont ramé pour cela et, si des lauriers doivent être donnés, c'est à eux qu'il faut les remettre ».


Le second-maître Olivier Fauvel (© : MER ET MARINE - YVES MADEC)

La Jeanne d'Arc, c'était deux machines, quatre chaudières baptisées Eglantine, Mirabelle, Clara et Morgane ; un incroyable enchevêtrement de collecteurs et des centaines de vannes. « Les collecteur s'entremêlent, tout est enchevêtré. Au dessus des turbines, on voit une sorte de grosse pieuvre formée de collecteurs, chacun avec une forme particulière. C'est l'enfer du tuyau. Il y en a partout ! Un jour, des gens ont entrepris de recenser toutes vannes. On n'a jamais eu de nouvelle... », commentait en nous faisant la visite, quelques jours avant le retour à Brest, le second-maître Olivier Fauvel, adjoint au chef de compartiment machine avant. Le travail dans le coeur du navire réclamait donc un long et complexe apprentissage. « Il fallait connaître le moindre collecteur sinon, on ne pouvait rien faire. Et, même après des années passées à bord, on apprenait toujours quelque chose car, avec les évolutions et les modifications, cela changeait toujours », note le major Pierre Le Gall, chef de compartiment machine arrière. Dans ces conditions, il était nécessaire de connaître parfaitement son métier pour maitriser la bête. Car la dame avait ses caprices et il fallait composer avec. Ainsi, après chaque appareillage, la Jeanne devait gentiment ronronner à une douzaine de noeuds pendant une heure, histoire de la mettre en jambe, avant de lui demander plus. Sinon, elle se braquait. « La Jeanne avait un caractère. Elle était parfois récalcitrante et pas facile », confirme Pierre Le Gall.


Le major Pierre Le Gall (© : MER ET MARINE - YVES MADEC)

Les machines de la Jeanne d'Arc avaient un côté surréaliste et hors du temps. A l'heure de l'informatique et de la haute technologie, il n'y avait là que de la mécanique et de l'hydraulique. Nul écran, nulle salle de contrôle climatisée. En bas, ça sentait la machine et il y a avait du bruit : Pas moins de 80 décibels dans les PC et 115 dehors. Et il faisait chaud, voire même très chaud. S'il le fallait, les mécaniciens intervenaient par des températures de plus de 70 degrés ! Les hommes étaient littéralement « au charbon », manipulant eux-mêmes les bruleurs encastrés à la face des grosses chaudières, qui consumaient furieusement le combustible. L'eau, chauffée, se transformait en vapeur, alimentant les turbines. Dans les deux PC machines, on n'appuyait pas sur un bouton pour augmenter ou réduire le débit. On tournait une grande roue, appuyée sur un large tableau recouvert de cadrans. Pour les visiteurs, on aurait presque cru que ces machines servaient, en fait, à remonter le temps. A bord de l'un des derniers bâtiments à vapeur brûlant du gasoil, les spécialistes de ce type de machines, les « vaporistes » comme on les appelle, étaient à leur affaire. « C'est vivant. Quand on ouvre une vanne, on sent passer la vapeur dedans. On est en contact direct avec la machine, on la ressent », affirme Olivier Fauvel.


Le PC machine avant (© : MER ET MARINE - YVES MADEC)

« C'est du travail d'équipe et il faut être passionné. C'est pour ça que les gens revenaient sur la Jeanne d'Arc. Ils étaient là pour les escales, qui étaient il est vrai très belles, mais aussi, et sans doute surtout, pour les machines. Sur un bateau moderne, il n'y a en effet pas grand-chose à faire. On n'est souvent qu'un presse-boutons sur un ordinateur. On regarde les images sur les écrans mais, finalement, on n'est pas au contact de la machine. Ici, il fallait faire toutes les heures une ronde avec la planchette. Pression, niveau d'huile, température... Il fallait s'assurer que les données étaient crédibles. Et, comme nous n'avions pas d'ordinateur, on utilisait tous ses sens pour savoir comment vivait la bête. Il fallait écouter les bruits, sentir les odeurs et voir ce qui ne s'entendait ou ne se sentait pas », explique le CF Nyffenegger. Les mécanos avaient, ainsi, de nombreuses astuces pour repérer les défaillances. La plus grave était, évidemment, la fuite de vapeur. Inodore, invisible, cette vapeur, chauffée à 450 degrés et dont la pression atteignait 45 bars, pouvait présenter un danger mortel. Pour repérer les fuites, la technique consistait à balader, sous les tuyaux, un chiffon accroché au bout d'un manche à balai.


En machine avant (© : MER ET MARINE - YVES MADEC)


En machine avant (© : MER ET MARINE - YVES MADEC)


En machine avant (© : MER ET MARINE - YVES MADEC)

Comme l'expliquait le « chef », les machines de la Jeanne étaient un repère de passionnés, tel le major Pierre Le Gall, dernier chef de compartiment à la machine arrière. Mécanicien vaporiste, cet officier marinier a navigué pour la première fois sur le bâtiment en 1989/1990. Et, cette année, il en était à sa 11ème campagne, toujours volontaire pour embarquer. « C'est un bâtiment que j'affectionne, car il était beaucoup plus vivant que les bâtiments modernes. On ne s'ennuie jamais sur un bateau vapeur. Nuit et jour, 24h/24, les gens font le quart en machines. Il fallait être attentif car il n'y avait pas d'alarme et la moindre erreur se payait comptant », explique-t-il. Pour Pierre Le Gall, l'attention prodiguée à la Jeanne a, clairement, permis au bâtiment de naviguer de si longues années. « Elle a fonctionné aussi longtemps en raison du suivi et d'un entretien permanent. Il y a eu à bord énormément de gens motivés et ceux de la spécialité vapeur étaient fiers de leurs machines et passaient des heures à l'entretenir ».


En machine avant (© : MER ET MARINE - YVES MADEC)

Grâce à ce travail de tous les instants, le grand bâtiment put naviguer durant 46 ans et accomplir sa mission, à une exception près, lorsqu'il fut immobilisé pour la campagne 97/98. L'entretien des machines, pour les hommes qui les faisaient vivre, empêchait même, régulièrement, de profiter pleinement des escales. Alors que le reste de l'équipage descendait à terre, les anciens mécaniciens se rappelleront de ces escales passées à réparer une chaudière ou tamponner des tubes. « Il y avait beaucoup de travail en escale mais les gens étaient solidaires. Il y avait une véritable entraide et, s'il y avait une avarie, les personnels des autres compartiments venaient en appoint », explique le major Louis Séguillon, chef compartiment machine avant. Entre les deux machines, il y avait-il une rivalité ? « Il n'y avait pas de guerre de tranchées entre les deux. On se chambrait, c'est naturel, mais il y avait surtout une émulation ».


La Jeanne d'Arc (© : MARINE NATIONALE - FRANCK SEUROT)

Pour la dernière campagne de la Jeanne, les équipes des machines caressaient le rêve de faire atteindre au bâtiment 27 noeuds, soit la même vitesse qu'à son neuvage, en 1964. En avril, lors du retour de New York, ils étaient déjà parvenus à monter en allure à 26 noeuds. Cette performance les avaient mis en confiance pour, cette fois, battre le record de vitesse du navire en profitant du Raz Blanchard, entre le cap de la Hague et Aurigny. Même si le courant n'a finalement pas vraiment été au rendez-vous, la vielle Jeanne n'a pas failli. Au terme d'une manoeuvre aussi complexe que précise, les mécaniciens ont fait donner aux quatre chaudières tout ce qu'elles avaient. La vapeur, directement envoyée à la turbine principale, a permis de pousser les machines au maximum de leur puissance, soit 40.000 chevaux. En cette nuit du 25 au 26 mai 2010, les deux hélices, entrainées par leurs lignes d'arbres tournant à plus de 240 tours par minute, ont brassé furieusement les eaux de la Manche. En hauts lieux, la question avait été posée de savoir si le « risque » devait être pris. En poussant à fond les machines, risquait-on de tout casser ? Pouvait-on imaginer, pour son dernier retour de campagne, de voir rentrer la Jeanne à Brest tirée par un remorqueur ? Dans une société aussi médiatisée que la nôtre, l'image aurait pu faire mauvais genre. Mais, à l'état-major, on a décidé de faire confiance au savoir-faire de l'équipage et aux ressources du vénérable bateau. Aucun ne fit défaut. Vibrant une dernière fois de toutes ses entrailles, la Jeanne a atteint la vitesse, remarquable pour son âge, de 30.9 noeuds par rapport au fond et de 29.4 noeuds au loch. Les mécaniciens, qui croyaient leur bâtiment capable d'une telle prouesse, avaient eu raison d'offrir à la Jeanne une si belle sortie.

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