Histoire Navale

Reportage

La France lance une ultime expédition pour percer le mystère Lapérouse

Trois ministères impliqués, cinq bateaux et des dizaines d'archéologues, de botanistes, de linguistes, d'hydrographes, de géologues et autres plongeurs... En mai, une petite flotte quittera la Nouvelle Calédonie, cap sur Vanikoro pour poursuivre l'une des plus grandes enquêtes de l'histoire maritime. Jamais autant de moyens n'avaient été mobilisés pour tenter de percer le secret du naufrage de la Boussole et de l'Astrolabe. Les deux frégates avaient été lancées à la découverte du Pacifique par Louis XVI, sous le commandement du capitaine de vaisseau Jean-François de Galaup, comte de Lapérouse. Après trois ans à sillonner les mers du globe, la Boussole et l'Astrolabe coulaient en pleine tempête. C'était une nuit de 1788, sur les récifs de Vanikoro, île totalement isolée de l'archipel des Salomon. La France cherche, depuis, à savoir ce que sont devenus les 220 membres de cette expédition scientifique, l'une des plus prestigieuses de l'époque. Lapérouse était parti de Brest, sur ordre du roi, pour achever l'oeuvre du Britannique Cook, c'est-à-dire comprendre et compléter les découvertes sur l'histoire naturelle et la géographie du Pacifique.


La Boussole et l'Astrolabe à Port des Français (© : MUSEE NATIONAL DE LA MARINE / P. Dantec)

La meilleure technologie et les plus brillants savants de l'époque

Astronomes, hydrographes, botanistes, entomologistes... Les meilleurs spécialistes français de l'époque avaient pris place à bord des navires, accompagnés de dessinateurs devant immortaliser une faune et une flore encore inconnue. « C'était une expédition portant les valeurs du siècle des Lumières. Il y avait un esprit d'aventure mais aussi de respect de la vie humaine. On partait avec l'idée de diffuser la culture et les sciences, de ramener des plantes et des animaux. Pour cela, l'expédition avait embarqué les meilleurs savants et la technologie la plus avancée de l'époque », souligne l'amiral Jean-Louis Battet, chargé de mission interministérielle pour l'Opération Lapérouse 2008. L'expédition devait aussi atteindre des objectifs économiques et politiques, avec l'établissement éventuel de bases et de comptoirs français. Après avoir traversé l'Atlantique, franchi le Cap Horn, débarqué sur les îles de Pâques et d'Hawaii, rejoint l'Alaska, puis le Kamtchatka, la Chine, les Philippines et les îles Samoa, Lapérouse touchait l'Australie. Faisant escale en janvier 1788 à Botany Bay, les Français retrouvèrent la First Fleet de la Royal Navy, qui venait d'arriver pour installer la première colonie anglaise de la Nouvelle Hollande, comme on l'appelait à l'époque. Ce sera la dernière fois que l'expédition donnera de ses nouvelles. Après avoir appareillé de la baie australienne, le 10 mars 1788, la Boussole et l'Astrolabe disparaissent, sans laisser de trace.


Louis XVI donnant des instructions à Lapérouse (© : MUSEE NATIONAL DE LA MARINE / A. Fux)

Plus de deux siècles d'enquête et un puzzle à reconstituer

« A-t-on des nouvelles de monsieur de Lapérouse », demandait encore Louis XVI, peu avant son exécution, en janvier 1793. L'expédition française avait, en effet, prévu de rentrer en France en juin 1789. L'absence de nouvelle depuis l'escale australienne de Botany Bay fait craindre le pire. Il n'y a bientôt plus de doute : Un drame s'est produit. Le monarque n'est pas le seul à s'inquiéter du sort des marins et savants dont il a financé le voyage. En 1791, l'assemblée nationale, née de la Révolution, confie à Bruni d'Entrecasteaux le soin de retrouver Lapérouse. Après une longue investigation, la fatigue, la maladie et le mauvais temps dissuadent l'officier de s'arrêter à Vanikoro. L'île est pourtant aperçue et baptisée « île de la Recherche », mais les frégates La Recherche et l'Espérance poursuivent leur route et rentrent en France. Il s'en sera fallu de très peu pour que d'Entrecasteaux retrouve les naufragés, dont on apprendra plus tard que plusieurs vivaient encore à Vanikoro.
C'est n'est finalement qu'en 1826 qu'un marin irlandais recueille, sur une île des Salomon, les premiers indices. Les témoignages des insulaires le conduisent jusqu'à Vanikoro l'année suivante. Peter Dillon collecte sur place des objets français mais il n'y a plus de survivant. Informé de la découverte, Dumont d'Urville arrive à Vanikoro, où il localise une épave (qui se révèlera être l'Astrolabe), rassemble différentes pièces et fait ériger un cénotaphe à la mémoire des disparus. « Dumont d'Urville est arrivé quarante ans après le naufrage. Grâce à la tradition orale des indigènes, il a appris que les derniers survivants venaient de mourir », explique l'amiral Jean-Louis Battet.
Mais, malgré le passage de Dumont d'Urville et les informations collectées, le mystère reste entier. Que s'est-il exactement passé ? Combien d'hommes sont sortis indemnes de la tempête ? Lapérouse faisait-il partie des survivants ? Que sont-ils devenus ? Sont-ils parvenus à quitter l'île et à s'installer ailleurs où ont-ils été massacrés ?
L'enquête est relancée en 1964. Un navire de la marine, la Dunkerquoise, sur lequel a servi Jean-Louis Battet, arrive à Vanikoro. L'épave de la Boussole est retrouvée et les fouilles débutent.


Plan des îles Vanikoro, ceinturées de récifs (© : MUSEE NATIONAL DE LA MARINE / P. Dantec)

1999 : Le camp des naufragés retrouvé

En 1981, Alain Conan, Nantais d'origine et vivant en Nouvelle-Calédonie, décide de créer l'association Salomon. Avec d'autres passionnés, animés par la volonté de lever le voile sur le « mystère Lapérouse », Alain Conan mène plusieurs campagnes de recherches. Et, grâce au travail colossal de l'association Salomon, petit à petit, le drame livre ses premiers secrets. Les fouilles à Vanikoro sont pourtant difficiles, tant l'île est soumise à un climat détestable. Il y pleut en permanence, la végétation est particulièrement dense et l'air propice à la transmission de maladies, auxquelles n'échappe pas la population locale. Dans son travail, l'association est appuyée par des mécènes, qui permettent de financer les fouilles. L'Etat fourni dans le même temps une aide déterminante. La marine apporte un concours matériel et humain, alors que le ministère de la Culture dépêche des équipes du Département des recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines (DRASSM). A terre, ce sont les archéologues de l'Institut de Recherche pour le Développement (IRD) qui vont oeuvrer. Si les épaves sont désormais localisées, mais non encore identifiées, Alain Conan est persuadé que la clé de l'énigme est à terre. La tradition orale des indigènes évoquait un camp, où les Français se seraient installés après le naufrage. C'est donc ce lieu et ses éventuels vestiges qu'il faut chercher pour comprendre ce que sont devenus les survivants. Dans le lieu dit Païou, le camp où ont résidé les naufragés est enfin mis à jour, en 1999. Malgré des conditions climatiques difficiles, au milieu de la pluie et de la boue, les archéologues dégagent les preuves incontestables de l'installation d'un camp. Les restes d'une palissade sont découverts, ainsi que de nombreux objets, notamment des boutons d'uniformes de marine.


(© : DRASSM)

2003 : Un homme de Lapérouse remonté à la surface

Une nouvelle campagne est lancée en 2003. De gros espoirs sont placés dans les fouilles terrestres, qui n'ont pu être poursuivies quatre ans plus tôt, faute de temps. Mais c'est finalement des investigations sous-marines que la surprise viendra. Lors des recherches sur l'épave de la faille (La Boussole mais on ne le sait pas encore), les plongeurs tombent sur un squelette parfaitement conservé. La trouvaille est rarissime. Lors des naufrages, les hommes ont, en effet, tendance à quitter le navire et les corps des noyés, qui gonflent et se décomposent dans l'eau de mer, sont rapidement « consommés » par la faune marine. Grâce à l'étude du squelette, les laboratoires de l'institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale (IRCGN) et du CNRS parviennent à déterminer approximativement son âge, qui aurait été d'une trentaine d'années au moment du décès. L'examen des os donne également des indices, tout comme la dentition, sur le profil de cet homme. On pense d'abord à Duché, l'un des artistes embarqués pour l'expédition. L'identification des épaves, en 2005, oblige néanmoins à abandonner cette hypothèse. Après l'étude de quelques 12.000 pages d'archives, qui comprennent notamment les correspondances envoyées en France à l'occasion d'escales, il s'avère que Duché n'était pas embarqué sur la Boussole mais sur l'Astrolabe. D'autres noms sont alors envisagés mais, à ce jour, il n'y a encore aucune certitude, trois ans après la découverte du squelette, sur l'identité de l'inconnu de Vanikoro. « Après lui avoir donné 33 ans, les laboratoires ont revu l'âge juste avant la trentaine. Ca élimine des candidats », commente Alain Conan, qui penche toutefois pour un marin en particulier. « On a retrouvé autour du squelette beaucoup d'objets ecclésiastiques, ce qui peut laisser penser qu'il s'agit de l'abbé de la Boussole. Mais on sait qu'il avait 36 ans au moment du naufrage. Il faut donc être prudent ». S'il n'a pas encore de nom, l'Inconnu a en revanche retrouvé un visage. Grâce aux meilleures technologies de construction faciale, le portrait robot de l'inconnu est révélé en quelques semaines. Puis, après trois mois de travail, Elisabeth Daynes, l'un des rares sculpteurs au monde en paléoanthropologie, parvient à reconstituer son visage, d'un incroyable réalisme.


Le sextant découvert en 2005 a permis d'identifier la Boussole (© : TEDDY SEGUIN)

2005 : Les frégates identifiées

Fort des découvertes réalisées durant les trois précédentes expéditions, l'association Salomon obtient un engagement sans précédent de l'Etat et notamment de la marine, qui met à disposition le Jacques Cartier pour toute la durée de la mission. La encore, une nouvelle pièce du puzzle est découverte. Un sextant estampillé « Fait par le sieur Mercier » est retrouvé sur l'épave de la faille et remonté à la surface. L'objet fait partie de l'inventaire des instruments embarqués sur la Boussole, le navire amiral de Lapérouse. L'épave de la faille est donc définitivement identifiée comme étant la Boussole, celle de la fausse passe étant, par conséquent, l'Astrolabe. Désemparée par la tempête, la première frégate s'est, semble-t-il, écrasée sur le récif. La seconde aurait tenté de trouver refuge, un peu plus loin, dans ce qui paraissait, mais n'était finalement pas, un passage. L'Astrolabe ne coulera par quelques mètres de fond, ce qui expliquera sa découverte assez rapide, l'épave de la Boussole sombrant plus profondément et donc sans traces visibles depuis la surface. Reconstituant progressivement le déroulé du naufrage, historiens et scientifiques en déduisent que les hommes ayant habité le camp étaient probablement des marins de l'Astrolabe. La violence du naufrage et la position de la Boussole n'ont, probablement, laissé aucune chance de survie à l'équipage. Par conséquent, s'il était encore vivant au moment du choc, Lapérouse n'a très certainement pas fait partie des survivants qui ont trouvé refuge à terre. Et si sa cabine pouvait apporter la preuve formelle de ce scénario ? Cette pièce, située à l'extrême arrière du bateau, est la partie enfouie le plus profondément dans le corail, la frégate ayant coulé par la poupe. En 2005, les archéologues sous-marins y sont presque parvenus mais une météo particulièrement exécrable et la durée limitée de la mission les empêchent d'y accéder, au moment où ils atteignent la porte de la chambre du capitaine.


Les plongeurs vont tenter d'accéder à la cabine de Lapérouse (© : DRASSM)

2008 : L'ultime expédition

Après plus de deux siècles d'une enquête dont le dénouement semble aussi proche qu'incertain, l'Etat a décidé de mettre à disposition de l'association néocalédonienne Salomon des moyens encore plus importants qu'il y a trois ans. « Ce sera notre huitième campagne de fouilles et ce sera celle qui comprendra le plus de jours de plongée. Nous devrions, au niveau sous-marin, sortir des objets intéressants de l'épave de la Boussole. A terre, nous tenterons de trouver les traces de la construction d'un bateau de secours, sur lequel les survivants ont pu quitter l'île », explique Alain Conan. Car, là encore, différentes hypothèses s'affrontent. Certains pensent que plusieurs bateaux ont été construits par les naufragés. D'autres imaginent que les survivants ont armé le canot de 18 tonneaux embarqué sur chaque frégate. Et puis, il y a aussi la possibilité que personne ne soit parvenu à quitter l'île. « Il y a la thèse voulant que, la veille de leur départ, il auraient été massacrés par les indigènes. Ils étaient en effet dans un environnement hostile et ils ont peut être subi une attaque qu'ils n'ont pas repoussé. Quand Dumont d'Urville est arrivé, on lui a dit que les derniers survivants venaient de mourir. Après s'être enfuis lorsque le navire français est arrivé, les indigènes n'étaient peut être pas enclins à raconter ce qui s'était vraiment passé. On n'a en tous cas jamais retrouvé de sépulture », note l'amiral Battet. Au sein de l'association Salomon, on est en revanche intimement convaincu que plusieurs bateaux sont partis de Vanikoro et que les Français sont parvenus à rejoindre d'autres îles. « Il y a 8 pistes sérieuses, issues des découvertes et des archives, qui convergent toutes vers des îles de la région et l'Australie. Dans l'archipel de l'Amirauté, une famille se nomme Lavaux et ils se disent descendants du chirurgien de l'Astrolabe », explique Alain Conan. Pour le moment, aucune preuve formelle n'est disponible mais la génétique pourrait, pourquoi pas, confirmer ou infirmer ces pistes.


L'opération doit enrichir la collection (© : FREDERIC OZADA / IMAGES EXPLORATIONS)

Défense, Culture et Recherche : Des moyens exceptionnels déployés à Vanikoro

L'opération Lapérouse 2008 a été officiellement lancée mardi soir par Hervé Morin, ministre de la Défense, et Christine Albanel, ministre de la Culture. « Plus de deux siècles après, la Marine recherche toujours à Vanikoro les restes des siens, et tente de comprendre ce qu'il est advenu des navires de l'un de nos plus célèbres navigateurs. Nous nous inscrivons ainsi dans la longue chaîne de solidarité des gens de la mer », a expliqué Hervé Morin, saluant les découvertes réalisées ces dernières années. « Aujourd'hui, grâce à toutes ces recherches, nous en savons davantage ; en particulier, les épaves des deux frégates ont été définitivement identifiées, des objets ont été exhumés, mais le mystère Lapérouse conserve des parts d'ombre ». Pour tenter de lever le voile sur un mystère vieux de 220 ans, les ministères de la Défense, de la Culture et de la Recherche vont déployer des moyens exceptionnels, complétant ceux de l'association d'Alain Conan. L'opération est, une fois encore, entreprise en coopération avec les autorités des îles Salomon. Les Français profiteront de leur présence pour venir en aide aux 1200 habitants de Vanikoro, très isolée. « Un petit dispensaire sera monté sur place et le Jacques Cartier acheminera une petite embarcation qui permettra aux habitants de faire le tour de l'île. Une quantité importante de médicaments sera également embarquée, afin de permettre de soigner une maladie de peau qui touche la population », souligne Alain Conan.


Le Jacques Cartier (© : MARINE NATIONALE)

Deux navires de la marine, 70 chercheurs et un mois d'opération

Alors que l'association déploiera trois bateaux pour mener les fouilles, la marine dépêchera, depuis Nouméa, le patrouilleur La Glorieuse et le bâtiment de transport léger Jacques Cartier. La mission à Vanikoro durera du 9 mai au 9 juin, le patrouilleur partant 15 jours avant afin de déblayer le site de l'épave, recouvert pour éviter les pillages après le dernier passage des équipes françaises, il y a trois ans. En plus des hommes de la Marine nationale, 70 personnes seront embarquées, dont les équipes du DRASSM, et du ministère de la Recherche pour mener les fouilles à terre. La marine mettra à disposition ses bateaux mais aussi six plongeurs démineurs. Deux élèves de l'école navale, Les Enseignes de Vaisseau Aurélien Degove et Alexis Chalier, seront également du voyage. Les deux jeunes officiers, qui souhaitent devenir plongeurs démineurs, revêtiront leurs combinaisons pour aller à la recherche des trésors de la Boussole. « C'est une chance unique et une opportunité exceptionnelle. On se rend compte de la dimension de cette expédition fabuleuse et chargée d'histoire », expliquent les lieutenants Degove et Chalier.


Une réponse dans la cabine de la Boussole ? (© : INSTITUT SUPERIEUR DE L'ART DIGITAL)

A la recherche du testament perdu


Présentée comme l'ultime expédition menée à Vanikoro, l'Opération Lapérouse 2008 s'est fixée des objectifs ambitieux. En mer, les plongeurs devraient pénétrer dans la cabine de Lapérouse, à laquelle ils n'ont pas eu le temps d'accéder en 2005. Son contenu permettra peut être de savoir ce qu'est devenu le commandant. A défaut, il pourrait receler une partie des objets glanés au cours de trois années à sillonner les mers, venant s'ajouter à la superbe collection déjà accumulée au fil des années. Canons, vaisselle, instruments scientifiques, mobilier, pièces de monnaie... Quelques 2000 objets ont déjà été retrouvés et rassemblés. La France a, d'ailleurs, lancé une procédure officielle pour faire reconnaitre ses droits sur ce patrimoine maritime national, dont les plus belles pièces sont actuellement exposées au Musée de la Marine, à Paris. « Nous souhaitons valoriser les vestiges archéologiques de ces épaves en organisant des expositions », précise Michel L'Hour, directeur du DRASSM.
Les fouilles en mer permettront donc d'enrichir la collection mais les membres de l'opération espèrent aussi des avancées à terre, autour du fameux camps des Français. Un coffre en plomb ou une bouteille renfermant le testament de Lapérouse où de l'un de ses marins, dissimulé par les survivants quelque part sur l'île ? « Ce serait une découverte incroyable mais, après tout, Lapérouse nous a habitué à bien des surprises », note Jean-Louis Battet.


Site de la Faille, épave de la Boussole (PHOTO : DRASSM)

L'iconographie illustrant cet article est présentée dans l'expostion Le Mystère Lapérouse, ouverte au public jusqu'en octobre au Musée de la Marine, à Paris.