La Grande-Bretagne décide d’honorer les marins des convois vers la Russie

Dossier(s) : Royal Navy

Il aura fallu attendre près de 70 ans pour que le courage, le dévouement et l’action des équipages, notamment de la marine marchande, ayant participé durant la seconde guerre mondiale aux convois vers la Russie, qui était alors l’URSS, soient reconnus et honorés par le gouvernement britannique. Mercredi, le premier ministre David Cameron a annoncé qu’une décoration serait remise aux hommes ayant pris part à la terrible campagne des convois de l’Arctique, qui a permis, entre 1941 et 1945, d’apporter une aide matérielle cruciale à l’Union soviétique pour permettre à cette dernière de résister à l’armée allemande et, finalement, prendre l’ascendant après avoir reconstitué une puissante industrie d’armement dans l’Oural ou encore en Sibérie.

 

Un convoi allié attaqué par les Allemands (© IWM)

Un convoi allié attaqué par les Allemands (© IWM)

 

Empêcher à tout prix que l’armée rouge de s’effondrer

 

Mais en juin 1941, lorsqu’Hitler déclenche l’opération Barbarossa, rien ne semble pouvoir arrêter les troupes nazies. Face à la surprise d'une armée rouge désorganisée, elles déferlent à l'Est avec quelques 160 divisions (dont 17 de panzers) allemandes, roumaines et hongroises, soit 3 millions d’hommes lancés à l’assaut des lignes soviétiques. Churchill, s’il se satisfait de l’ouverture d’un nouveau front en Europe, craint aux vues des premières semaines de campagne, catastrophiques pour l’armée rouge, que l’URSS s’effondre devant le rouleau compresseur de la Wehrmacht. Une telle perspective serait désastreuse car elle isolerait un peu plus la Grande-Bretagne, mal en point, alors que les Etats-Unis se refusent encore à entrer en guerre (ils ne le feront qu’à la suite de l’attaque japonaise sur Pearl Harbor, en décembre 1941). Londres accepte donc la demande d’aide de Staline, qui réclame du matériel et des armes pour ses troupes, les pertes en chars et véhicules ayant notamment été astronomiques.

 

Regroupement d'un convoi en Islande, en mai 1942 (© IWM)

Regroupement d'un convoi en Islande, en mai 1942 (© IWM)

 

La route de tous les dangers

 

Avec le soutien des Américains, les Britanniques mettent en place  des convois maritimes pour faire parvenir à l’URSS camions, chars, avions, pièces d'artillerie et autres munitions. La seule route possible est celle du Grand Nord, en contournant la Norvège. Les navires de commerce alliés se regroupent en Ecosse puis gagnent l’Islande et naviguent vers le Groenland et le Spitzberg, avant de redescendre sur la mer de Barents et d’attendre Arkhangelsk et Mourmansk. Pour la saison hivernale, l’emprise de la glace impose aux convois de passer plus au sud, plus près donc de la Norvège occupée par les Allemands, dont les avions ne tarderont pas, non plus, à atteindre les ports russes. Le transit, qui dure une bonne dizaine de jours, est extrêmement difficile, du fait évidemment des conditions météorologiques, avec des tempêtes et un froid glacial, mais aussi des attaques allemandes. Au large de la Norvège d’abord, où sont basés des avions (bombardiers et torpilleurs), des sous-marins et progressivement des bâtiments de surface allemands. Car, si initialement les convois parviennent en Russie sans trop de dommages, Berlin comprend très vite la menace que fait peser le flux de ravitaillement anglo-saxon.

 

Le cuirassé allemand Tirpitz (© BUNDESARCHIVES)

Le cuirassé allemand Tirpitz (© BUNDESARCHIVES)

 

Le PQ17 : les deux tiers du convoi succombent à l’été 42

 

Début 1942, d’importants renforts sont expédiés en Norvège, dont le cuirassé Tirpitz et plusieurs croiseurs lourds. L’arrivée en force de la Kriegsmarine contraint la Royal Navy a mobiliser des moyens significatifs pour assurer la protection des convois, qui se voient, en plus de leurs traditionnels destroyers et corvettes, flanqués de croiseurs, de bâtiments de ligne et même de porte-avions, britanniques comme américains. Mais les unités lourdes ne font pas tout le voyage (les amirautés craignent qu’elles soient trop exposées à l’aviation allemande, dont les capacités offsensives ont été considérablement renforcées) et, sur la dernière partie du transit (ou la première en partant de Russie), les cargos et pétroliers ne peuvent guère compter que sur leurs escorteurs légers, souvent renforcés d’un croiseur. En 1942, les Allemands portent des coups sévères aux Alliés, certains convois étant littéralement massacrés, comme le PQ 17 (fin juin/début juillet 1942), dont 22 des 33 navires de commerce sont coulés par des avions, sous-marins et mines allemandes avant d’arriver en Russie, entrainant la suspension des convois. Malgré les risques énormes, la situation de l’URSS est telle que Londres et Washington décident de reprendre l’approvisionnement en septembre et, tout au long de l’hiver, la bataille sera très rude. Progressivement, la situation s’améliorera néanmoins, au fil du reflux allemand à partir de 1943.

 

En décembre 1941 sur le croiseur HMS Sheffield, recouvert de glace (© IWM)

En décembre 1941 sur le croiseur HMS Sheffield, recouvert de glace (© IWM)

 

Des chances de survie infimes en cas de naufrage

 

Pour les marins civils, la campagne des convois de l’Arctique fut l’une des plus grandes épreuves de la seconde guerre mondiale. Malgré la protection de leurs camarades de la Royal Navy et de l’US Navy, qui ont également souffert, les équipages des navires marchands étaient en premières lignes car prioritairement visés, avec des moyens de défense dérisoires et des navires souvent lents, incapables de s’échapper en cas d’attaque. Comme pour la bataille de l’Atlantique, ou ailleurs, les marins des pétroliers n’avaient quasiment aucune chance de survie si leur navire était touché et explosait. Quant aux autres, dans des eaux aussi froides, la mort était presque systématiquement au rendez-vous pour les naufragés. D’autant qu’il n’était pas toujours possible pour les autres bateaux de s’arrêter pour sauver les membres du convoi en perdition, plusieurs navires ayant été envoyés par le fond après avoir stoppé pour recueillir des survivants. Et que dire encore de ces nombreux bateaux, isolés par la tempête ou tombés en panne, demeurés seuls sur un océan glacial, proies si faciles pour les torpilles et bombes allemandes, qui ne manquèrent pas, sauf pour quelques miraculés, de profiter d’une telle « aubaine ».

 

Cargo d'un convoi vers la Russie en pleine tempête (© IWM)

Cargo d'un convoi vers la Russie en pleine tempête (© IWM)

 

Une centaine de navires et 3000 marins disparus

 

En tout, 1400 bateaux, pour un total de 78 convois, furent engagés entre l’été 1941 et le printemps 1945 par les Alliés pour acheminer un matériel militaire vital à l’effort de guerre soviétique. Alors que la Royal Navy perdit une quinzaine de bâtiments, 85 navires marchands furent coulés. Selon l’amirauté britannique, environ 3000 marins sont morts dans les convois pour la Russie. A l’instar d’autres équipages, comme ceux ayant participé à la bataille de l’Atlantique, une association de vétérans de cette époque, dont quelques centaines seulement sont encore en vie aujourd’hui, réclamait depuis plus de 10 ans que le gouvernement britannique reconnaisse l’importance de ces convois dans la seconde guerre mondiale et que les marins qui y ont participé ont accompli courageusement leur devoir comme leurs camarades dans d’autres parties du monde. Beaucoup sont d’ailleurs déjà décorés pour d’autres faits d’armes, mais ils estimaient que l’action des convois de Russie, qui a probablement influé sur le cours de la guerre, ne devait pas être oubliée et honorée à sa juste valeur. C’est désormais chose faite avec la création d’une Arctic Convoy Star.