Défense

Reportage

Lanvéoc : La médicalisation du secours en mer

Depuis plusieurs années, la médicalisation du secours en mer est devenue une véritable spécialité sur la base d'aéronautique navale de Lanvéoc-Poulmic. 365 jours par an et 24H/24, médecins et infirmiers se tiennent prêts, à la moindre alerte, à rejoindre les hélicoptères des flottilles 32F ou 35F, chargés de porter secours à des personnes en difficulté au large de la Bretagne. La BAN compte, actuellement, 4 médecins et 8 infirmiers, dépendant tous du Service de Santé des Armées. En plus de la médecine générale et des visites au profit des personnels de la base, ces militaires embarquent avec les hélicoptères lorsqu'une évacuation médicalisée est décidée. On appelle cela les missions de SAR (Search and Rescue) médicalisé. Le jour, les équipes d'alerte peuvent décoller en 12 minutes et, la nuit, en 24 minutes. Cette rapidité d'action est primordiale pour pouvoir prendre en charge le plus rapidement possible les patients, qui attendent les secours en pleine mer. Ces interventions nécessitent un véritable savoir-faire car elles n'ont pas grand-chose à voir, dans la pratique, avec celles menées à terre par les services d'urgence des hôpitaux. « Quand un pêcheur fait un infarctus à 180 nautiques de côtes, sur un chalutier de 18 mètres et avec des creux de 6 mètres, c'est plus compliqué qu'un infarctus dans une villa à Brest. Nous n'avons pas le confort d'une ambulance et, être treuillé sur un bateau, ce n'est pas un sport de masse », explique le médecin major Christophe Bombert, qui achève près de 5 ans de service à Lanvéoc.


Evacuation sur un chalutier (© : MARINE NATIONALE)


Evacuation sur un chalutier (© : MARINE NATIONALE)

Médecin et pilote

Il faut également composer avec les contraintes de l'hélicoptère. Contrairement à une ambulance, qui est à la disposition du médecin, la situation est inversée dans le secours en mer. « Chez nous, c'est l'ambulance qui donne les ordres et le pilote qui impose le timing en fonction de l'autonomie de l'hélicoptère. Parfois, nous avons le temps de diagnostiquer le patient et de l'hélitreuiller. D'autres fois, le timing est trop serré et l'hélicoptère est obligé de rentrer pour se ravitailler ». Les contraintes de la machine, Christophe Bombert en a parfaitement conscience. En effet, comme tous les médecins du personnel naviguant de la marine, il est non seulement médecin, mais également pilote. « La spécificité des médecins du personnel naviguant est qu'ils reçoivent une formation de pilote. Nous suivons le même cursus que les élèves pilotes, avec un an aux Etats-Unis sur la base de Pensacola. Ainsi, nous savons ce que représentent un vol et ses contraintes. En faisant partie de la meute, on sait de quoi on parle et la confiance entre le pilote et le médecin est plus facile à acquérir ».


Evacuation sur un cargo (© : MARINE NATIONALE)

Pour le lieutenant de vaisseau Jacques Verpoest, chef de bord sur Dauphin de Service Public à la flottille 35F, cette proximité présente un gros avantage. « Il faut une bonne coordination et une bonne entente. Il faut avoir des connaissances communes de manière, par exemple, à ce que le médecin ne m'indique pas une position de treuillage que je ne peux pas prendre. Moi, de mon côté, j'ai conscience de la difficulté de son travail à bord. Lui a la pression médicale sur le patient et moi la pression temporelle, avec le carburant qui s'écoule ». Après son arrivée à bord (précédé du plongeur embarqué sur l'hélicoptère), le médecin doit savoir, en quelques minutes seulement, s'il peut réaliser le conditionnement du patient dans les temps imposés par l'autonomie de l'hélicoptère. Si ce n'est pas le cas, l'appareil repart faire le plein de carburant. Car, si l'hélicoptère peut, à courte distance du littoral, orbiter un certain temps autour du bateau où est menée l'intervention, son autonomie sur zone se réduit vite avec la distance. Lorsque les missions sont réalisées très au large avec un appareil comme le Dauphin, il faut même, parfois, renoncer à embarquer un infirmier afin d'accroître la distance franchissable et le temps de vol sur place.


Un Super Frelon (© : MARINE NATIONALE)

D'une flottille à l'autre

Véritables « prestataires de service » pour les 32F et 35F, les équipes médicales embarquent indifféremment avec l'une ou l'autre des flottilles. On les voit logiquement beaucoup plus souvent avec les Dauphin de Service Public de la 35F, dévolus au secours en mer, qu'avec les appareils de la 32F. Dotée jusqu'au printemps de Super Frelon et désormais d'EC-225 (avec depuis un an un appoint d'EC-725 Caracal), la 32F a, en effet, d'autres missions que le sauvetage. Elle est également employée pour le transport opérationnel et le soutien aux sous-marins nucléaires lanceurs d'engins (SNLE) basés à l'Ile Longue. Ses appareils, plus lourds et offrant une capacité d'emport plus importante, sont moins employés dans le sauvetage que les Dauphin SP, dont c'est la principale raison d'être. Mais les EC-225, comme dans le futur les NH90, sont les seuls, grâce à leur autonomie, à pouvoir réaliser un sauvetage hauturier très loin de la côte. Ils sont également les seuls à pouvoir prendre un stationnaire de nuit pour récupérer un naufragé à la mer.


Un EC-225 (© : MARINE NATIONALE)

Une véritable prise en charge du patient

Trop souvent, on pense que le sauvetage en mer est uniquement le fait de l'hélicoptère. En clair, que l'appareil et son équipage récupèrent la victime pour la transférer dans un hôpital à terre, où elle est soignée. En réalité, la prise en charge du patient débute dès que le médecin est treuillé à bord du navire et ne s'arrêtera plus jusqu'à ce qu'il soit évacué vers une infrastructure médicale terrestre. A bord du navire ou dans l'hélicoptère, les soins et la surveillance sont constants. « La prise en charge débute dès le treuillage et continue jusqu'à ce que les urgences prennent le relais », note Christophe Bombert. A la mer et dans les airs, le travail de l'équipe médicale est évidemment adapté à un environnement très différent de ce que l'on trouve à terre. « On ne travaille pas avec une table et un fauteuil ! Dans un hélicoptère, l'espace est réduit. Ca bouge, il y a du bruit et la communication n'est pas toujours facile. On n'organise pas nos soins comme on a appris à l'école car les gestes simples deviennent difficiles, comme par exemple la manipulation d'une seringue. Il faut donc s'adapter au milieu dans lequel on intervient et se réorganiser à chaque fois car on n'a jamais deux opérations identiques », explique Elise Seguy, infirmière.


(© : MARINE NATIONALE)


(© : MARINE NATIONALE)


(© : MARINE NATIONALE)


(© : MARINE NATIONALE)

Lors des interventions, les cas de figure sont particulièrement variés. Paquebot, ferry, cargo, chalutier, bateau de plaisance, navire militaire... Il peut s'agir d'un arrêt cardiaque, d'un traumatisme crânien, d'une intoxication, d'un bras happé par une machine et même de blessures par balle, comme cela s'est récemment vu lors d'un règlement de compte entre pêcheurs. « On voit de tout ! », reconnaît Christophe Bombert. En mer d'Iroise et dans le golfe de Gascogne, les équipes médicales doivent, aussi, composer avec la barrière de la langue, ce qui complique un peu plus leur tâche. « Dans cette zone, nous avons par exemple beaucoup de pêcheurs espagnols et, sur certains bateaux, personne ne parle français ou anglais. Ca complique les choses, surtout si l'intervention se déroule très au large et que le temps où l'hélicoptère peut attendre que nous ayons conditionné le patient est compté ». De manière générale, en raison de la particularité du danger lié au milieu marin, la moitié des interventions porte sur des traumatismes et l'autre moitié sur des problèmes médicaux (contre respectivement 20% et 80%, en moyenne, pour un SMUR à terre).


Un Dauphin SP (© : MARINE NATIONALE)


Matériel médical dans un Dauphin SP (© : MER ET MARINE)

Un matériel adapté à la mission

Pour mener à bien sa mission, l'équipe de Lanvéoc dispose d'un matériel lui permettant de répondre à des situations très diverses. Compte tenu des obligations médico-légales, l'hélicoptère va embarquer un équipement équivalent à celui d'une ambulance. Mais, en raison d'une place plus limitée, le matériel a été miniaturisé et spécialement conçu pour pouvoir être utilisé dans les conditions très particulières du secours en mer. Ainsi, une pochette pouvant être accrochée en cuissarde contient le nécessaire pour réaliser immédiatement une perfusion. Ensuite, si besoin, le gros du matériel est acheminé à bord du bateau où se trouve le patient. L'équipement comprend deux bouteilles d'oxygène, un défibrillateur, un respirateur, deux pousse-seringues électriques miniatures ou encore des médicaments. En tout, l'équipe part avec 50 kilos d'équipements, contenus dans des sacs à dos hélitreuillables. Tout a donc été pensé pour que le travail soit facilité et que le matériel réponde aux contraintes de la mission. Même les tenues répondent à cette exigence. Si les personnels médicaux ne travaillent pas en blouse blanche, ils ont obtenu de ne pas se revêtir des grosses combinaisons étanches destinées aux passagers des hélicoptères survolant la mer. Comme l'équipage des appareils, ils disposent aujourd'hui de la même combinaison, qui procure nettement plus d'aisance.


Evacuation sur un paquebot (© : MARINE NATIONALE)


Evacuation sur un paquebot (© : MARINE NATIONALE)

L'expertise de la pointe Bretagne

Au fil des années et des interventions, les équipes médicales de Lanvéoc-Poulmic ont acquis une expertise reconnue dans le domaine du secours médicalisé en mer. Il faut dire que la région se prête parfaitement au développement d'un tel savoir-faire. A la pointe Bretagne, les activités maritimes sont, en effet, très importantes. Au large du Finistère, 150 navires de commerce transitent chaque jour. La pêche est une activité importante de la région et, avec les Espagnols et Portugais présents dans le golfe de Gascogne, pas moins de 15.000 pêcheurs travaillent dans cette vaste zone. Alors que la plaisance s'est particulièrement développée, l'essor des lignes de transport de passagers et la croisière (avec des personnes âgées) nécessite de plus en plus d'interventions. Les hélicoptères de la 32F et de la 35F sont donc très sollicités et, avec eux, les médecins et infirmiers de Lanvéoc. « Les interventions médicalisées représentent la moitié des décollages SAR de la base. Nous effectuons beaucoup de missions car, à la pointe Bretagne, on touche un grand nombre d'usagers de la mer. Nous avons constaté une forte évolution depuis 2006. Cette année là, il y a eu 31 alertes et 23 personnes secourues. En 2009, nous avons eu 71 alertes et 60 personnes secourues. Cette augmentation tient notamment au fait que les équipes médicales ont développé une véritable expertise médicale. Et leur mise en oeuvre est simple car nous sommes des personnels militaires avec les mêmes délais que les équipages d'hélicoptères. Si le CROSS (Centre Régional Opérationnel de Surveillance et de Sauvetage, ndlr) qui coordonne les interventions en mer, a besoin de réaliser une évacuation médicale, il fera donc plus facilement appel à nous », explique Christophe Bombert, qui a réalisé 110 missions en 4 ans et demi.


Evacuation de nuit sur un chalutier (© : MARINE NATIONALE)


Evacuation sur un chalutier (© : MARINE NATIONALE)

Du chalutier au paquebot en passant par les cargos et la plaisance

La pêche regroupe la population la plus à risque, du fait d'un métier dangereux. Il n'est donc pas étonnant que le gros des interventions soit réalisé sur les chalutiers et autres fileyeurs, les membres d'équipage se blessant fréquemment avec le train de pêche. Les blessures liées aux chutes à bord sont également nombreuses. L'an dernier, 71 alertes ont été déclenchées à Lanvéoc, entrainant 65 décollages d'hélicoptères (52 de Dauphin SP, 12 de Super Frelon et 1 de Caracal). En tout, 60 personnes ont été secourues ce qui donne, en moyenne, une mission et demi par semaine. Toujours au niveau de statistiques, 26 pêcheurs ont été secourus, ainsi que 11 personnes sud des paquebots et ferries, 9 sur des navires de commerce, 8 sur des bâtiments militaires, 8 sur des bateaux de plaisance et enfin 3 autres à terre. Car, même si le SAMU dispose également d'un hélicoptère dans le Finistère, les appareils de la marine peuvent également épauler, en cas de besoin, les services d'urgence terrestres.


Evacuation sur un chalutier (© : MARINE NATIONALE)

Une organisation bien rôdée

Le secours médicalisé en mer fait l'objet d'un protocole de mise en oeuvre très précis. Au début, c'est un CROSS qui est alerté par un bateau qu'un membre d'équipage ou un passager se sent mal ou est blessé. Une conférence téléphonique est alors organisée entre le navire en difficulté, le CROSS et le Centre de Consultation Médicale Maritime (CCMM), implanté à Toulouse depuis 1984. Cette localisation assez étrange du CCMM, loin de la mer, tient à un facteur historique. Saint-Lys Radio était, en effet, installée à côté de l'hôpital Purpan et, quand le télégraphiste recevait un message, il allait voir le médecin de garde et lui passait le micro. On notera que le CCMM peut être directement contacté par le bateau nécessitant une assistance. Dans tous les cas, une conférence téléphonique est donc organisée afin d'évaluer la situation. En fonction des éléments recueillis auprès de l'équipage, le CCMM peut préconiser, dans les cas les moins graves, que le patient soit traité à bord sans intervention extérieure. Des instructions médicales sont alors données. Le centre peut, aussi, ordonner le déroutement d'un navire pour assister le bateau en difficulté. Enfin, il peut décider d'une évacuation sanitaire ou d'une évacuation médicalisée. Une seconde conférence téléphonique est, alors, organisée entre avec le SAMU de Coordination Maritime, qui va organiser le côté médical de l'intervention. En France, il existe quatre structures de ce type sur la façade maritime, implantées au Havre, à Brest, à Bayonne et à Toulon.


Evacuation sur un chalutier (© : MARINE NATIONALE)

Un produit adapté à chaque façade maritime

A la pointe Bretagne, l'historique, les moyens aériens et le savoir-faire de Lanvéoc dans le sauvetage (notamment hauturier) font que les médecins et infirmiers militaires se chargent des interventions. Mais dans d'autres cas, comme à Toulon et au Havre, ce sont des urgentistes et personnels médicaux civils du SAMU qui sont héliportés (via les appareils de la marine, de la sécurité civile ou la gendarmerie pour le côtier). « La distance et la durée moyenne d'intervention, la météorologie spécifique à la région et la population (pêcheurs, marins au commerce, plaisanciers, passagers, militaires... ndlr) font que le visage de l'aide médicale en mer est très différent d'une façade maritime à l'autre », explique Christophe Bombert. Au large de la Bretagne, dans des conditions de mer souvent difficiles, avec des bateaux ballotés dans des creux de plusieurs mètres, mieux vaut que le médecin ait le coeur bien accroché. Surtout si l'intervention se déroule, comme c'est souvent le cas, sur un chalutier, avec en plus des mouvements de la coque l'odeur du poisson et du gasoil. D'où la nécessité, pour Christophe Bombert, d'avoir des marins dans les équipes médicales : « Avoir sur le pont d'un chalutier un brillant urgentiste qui vomit son quatre heure, ça ne va pas ! Ici, on ne peut pas transposer les préceptes du SAMU. D'où la nécessité de disposer d'un produit adapté au contexte de la façade maritime ».


(© : MARINE NATIONALE)

Un métier, une passion

Les liens avec les hôpitaux restent très forts, les médecins militaires continuant de travailler régulièrement au SMUR afin de conserver leurs compétences d'urgentistes. Pour Christophe Bombert, il est également important de transmettre le savoir-faire du SAR médicalisé. C'est pourquoi il enseigne aux facultés de Brest et de Marseille, où a été créé au début des années 2000 un Diplôme Universitaire de médecine d'Urgence Maritime (DUUM). Il peut ainsi, faire découvrir aux étudiants les contraintes très inhabituelles de cette spécialité et faire partager sa passion. Car il s'agit bien de cela : « J'ai fait ce métier car j'aime la marine, la médecine d'urgence et l'aéronautique. C'est une passion et un métier très atypique qui sort des sentiers battus. Il ne faut pas y aller à reculons. Se retrouver au bout d'un câble au dessus d'un chalutier, ça pimente le métier ! »


Christophe Bombert et Elise Seguy devant un Dauphin SP (© : MER ET MARINE)

Elise Seguy est, pour sa part, arrivée un peu par hasard à Lanvéoc. Après avoir suivi les cours de l'école du personnel paramédical des interarmées (EPPA) de Toulon, la jeune bretonne voulait rentrer au pays. C'est ainsi qu'elle s'est retrouvée dans le secours en mer. Agée de 25 ans, l'infirmière en est à sa troisième année de SAR médicalisé et, avec bientôt 30 missions à son palmarès, ne regrette pas d'être ici. « C'est une véritable aventure intérieure et on en sort avec des souvenirs très marquants, d'autant que certaines missions sont menées dans des conditions périlleuses. Le métier est très intéressant car on travaille dans des contextes et des degrés d'urgence différents. Si nous avons des informations avant de partir sur l'état du patient, la situation que nous trouvons sur place est parfois très différente à ce que l'on attend. De l'orthopédie à l'arrêt cardiaque, il n'y a pas deux missions identiques ». Peu connue, l'action de l'équipe médicale de Lanvéoc permet de sauver de nombreuses vies au large des côtes françaises. Après les interventions, médecins et infirmiers retrouvent, parfois, les personnes qu'ils ont soignées. L'occasion, pour elles, de remercier leurs « sauveurs ». Ainsi, Christophe Bombert a récemment croisé, à l'hôpital brestois de la Cavale Blanche, l'épouse d'un croisiériste anglais évacué du paquebot Black Watch le mois dernier. « Elle disait que de voir l'hélicoptère arriver, des professionnels calmer son mari et expliquer ce qu'ils faisaient, ça l'avait rassuré et soulagé. Elle était extrêmement reconnaissante. En fait, la reconnaissance, nous la tirons surtout des malades que l'on va chercher »


Evacuation sur le Black Watch (© : MARINE NATIONALE)

Aéronavale