Le Dupuy de Lôme à la loupe, enfin presque...

Dossier(s) : Marine nationale
Le nouveau bâtiment collecteur de renseignements de la marine a été présenté vendredi dernier à Toulon. Une première et une dernière exposition médiatique pour ce navire dont la vie sera marquée par la discrétion, élément essentiel de son efficacité.
Le Dupuy de Lôme, revenant à Toulon après une série d'essais. Long de 101,75 mètres pour 15,85 mètres de large, il déplace 3600 tonnes à pleine charge.. crédits : Marine nationale - SM Manzano.
Le Dupuy de Lôme, revenant à Toulon après une série d'essais. Long de 101,75 mètres pour 15,85 mètres de large, il déplace 3600 tonnes à pleine charge.
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Amarré au même quai que le Charles de Gaulle, le Dupuy de Lôme parait étonnement grand. Bien que sa longueur ne dépasse pas 101 mètres, ce bâtiment est imposant avec sa haute stature blanche, surmontée de deux radômes et d’une impressionnante antenne d’écoute goniométrique. Ce navire collecteur de renseignements remplacera dans cette fonction le Bougainville, ancien bâtiment de la Direction des Centres d’Essais du pacifique (DIRCEN), modifié en 1999 à Lorient pour le compte de la Direction des Renseignements Militaires (DRM). Le Dupuy de Lôme, lui, a été spécialement conçu pour cette mission par le groupe français Thales. La coque, construite aux chantiers hollandais de Delfzijl, a été mise sur cale le 1er décembre 2003 et lancée un an plus tard. Le navire a ensuite rejoint la Seyne sur Mer où les différents équipements ont été installés, notamment le fameux système MINREM (Moyens Interarmées de Renseignements Electromagnétiques). « Le renseignement électromagnétique, c’est la capacité d’intercepter un signal qui va donner des indications sans que la personne à l’origine de l’indiscrétion ne soit au courant. C’est tout simplement l’interception d’une onde radio », explique le capitaine de frégate Marc Guitar, de la sous direction des opérations à la DRM. Les différents senseurs, appelés « charge utile », sont basés sur un dispositif antennaire complexe, assurant l’interception, la goniométrie et l’analyse des radars les plus récents, des communications modernes HF, V/UHF et SHF, ainsi que des communications relayées depuis l’espace. Il est même possible de recueillir les e-mails qui transitent par satellite mais l’énorme flux d’information qu’ils représentent rend « délicate leur analyse », aux dires de l’officier.

Arme stratégique contre le terrorisme

Qu’on ne s’y trompe pas, le Dupuy de Lôme ne s’apparente guère aux célèbres chalutiers russes de naguère, stationnés au large des bases américaines, et qui n’avaient de chalutiers que le nom. S’il peut tout à fait servir de navire espion, ce bâtiment arrive surtout dans un contexte international très troublé, marqué par l’émergence de réseaux terroristes tentaculaires, organisés en petites cellules autonomes et internationales. « La protection de la France ne peut pas être efficace si la surveillance se limite au territoire national. Il faut aller de plus en plus loin dans le renseignement et être capable d’intercepter les communications partout dans le monde », explique Michèle Alliot-Marie. Pour le ministre de la Défense, « ce bateau doit nous permettre d’obtenir un maximum d’informations, ce qui nous permettra d’anticiper la menace et d’essayer de l’éliminer à la base ». La France dispose pourtant d’importants moyens de renseignement mais l’arrivée de ce nouvel outil est jugée cruciale. L’énorme avantage d’un bateau, c’est qu’il a le droit de rester dans les eaux internationales et peut donc se positionner au meilleur endroit possible pour recueillir les meilleures données : « Les moyens en métropole ne nous le permettent pas. Le terrorisme est une menace globale et mondiale qui nécessite des renseignements lointains. Il faut donc être au plus proche des foyers cruciaux, comme en Océan Indien ou dans le Pacifique », indique le CF Guitar. Dans cette mission, un navire seul ne sert pourtant à rien. Il faut en effet le guider vers les lieux stratégiques et l’orienter dans ses écoutes afin qu’il soit efficace. Un énorme travail est donc réalisé en amont pour indiquer à l’équipage ce qu’il doit chercher, et où le trouver. Ces indices, ces pistes, sont fournies par les différents services et moyens matériels dont dispose l’Etat, de l’imagerie satellite et aérienne à l’espionnage, en passant par les opérations de reconnaissance.

« Fossé technologique franchi »

Un élément majeur du dispositif de surveillance français va donc résider dans ce « petit » navire de 3600 tonnes à pleine charge. Un bâtiment truffé d’électronique de pointe qui fait la fierté de la DRM : « Un fossé technologique a été franchi. C’est la première fois que nous disposons de tels moyens sur un navire. C’est le plus moderne de sa catégorie dans le monde entier, notamment par rapport aux Norvégiens ou Russes qui utilisent des bâtiments datant des années 80 ». Parmi les équipements visibles, on notera la présence des deux radômes entre les mâts. Sous ces coupoles se cachent des antennes paraboliques permettant de pointer un satellite et de capter ce qu’il envoie. Le long mât avant, en forme de fin cylindre, abrite un détecteur de radar ARBR 21, un intercepteur goniomètre de transmissions Elite, ainsi qu’une antenne d’écoute et de goniométrie. Pour rappel, « Le goniomètre est un instrument qui mesure les angles. Par extension, un goniomètre acoustique est un système qui mesure la direction d'arrivée (DOA) des sons, et estime ainsi la direction de source. Le goniomètre se compose d'une antenne, constituée de plusieurs capteurs disposés dans une géométrie donnée, et d'un algorithme de calcul », explique l’ingénieur belge Eric Van Lancker, qui a réalisé une thèse sur le sujet (*). En matière de communications, le Dupuy de Lôme sera doté des systèmes de transmission par satellite Inmarsat et Syracuse 3. L’ensemble des données recueillies seront traitées et analysées en salles d’opérations par 78 spécialistes civils et militaires, issus de l’armée de terre, de la marine et de l’armée de l’air, avec panachage des services suivant les missions. A l’origine, il était prévu d’installer un hangar pour hélicoptère léger mais cette solution n’a finalement pas été retenue. Même chose pour les drones, à moins qu’ils soient vraiment bien cachés, ce qui n’est manifestement pas le cas. Côté armement, un système d’autodéfense rapprochée a été mis en place avec deux mitrailleuses de 12,7 mm. Deux espaces sont toutefois réservés sur chaque bord, derrière la passerelle, pour installer le cas échéant des missiles surface/air à très courte portée Mistral (4 missiles sur deux montages Simbad).

Normes civiles pour une utilisation optimale

Bateau hautement militaire, le Dupuy de Lôme a été construit suivant les standards marine marchande. « Il répond aux normes SOLAS, avec certificat de navire à passagers. La conduite est des plus simples avec une passerelle intégrée, ce qui permet de limiter l’équipage à 30 personnes », explique le capitaine de frégate Jean-Michel Martinet, commandant du navire. L’utilisation des spécificités civiles permet d’obtenir un navire à la conception architecturale simple, mais robuste et surtout très économique. Outre des coûts réduits en personnel, les opérations de maintenance sont simplifiées et le contrat signé par le ministère de la défense stipule que la disponibilité de cette unité doit atteindre 350 jours par an. A l’instar des BPC, l’agencement intérieur du bâtiment ne donne vraiment pas l’impression d’être en terrain militaire. Larges coursives, cloisonnement espacé, cabines doubles et un certain confort marquent l’ambiance du Dupuy de Lôme. Propulsé par deux diesels alternateurs Caterpillar 3512 B, il est doté d’ailerons stabilisateurs et peut filer 16 nœuds. « L’autonomie peut atteindre 70 jours mais généralement, les missions ne dépassent pas les 40 jours », souligne son nouveau pacha. La réalisation du navire a été confiée à Thales et à la Compagnie Maritime Nantaise (CMN), ce qui explique que le bateau soit immatriculé à Nantes. Maîtres d’œuvre du programme, les deux entreprises ont également décroché en juin dernier un contrat de maintien en condition opérationnelle (MCO) pour les 5 prochaines années. Le montant global du projet est de 140 millions d’euros, dont 20 millions pour la tranche MCO. Le Dupuy de Lôme entrera officiellement service en juillet prochain et débutera une longue série de campagnes qui le mèneront sur toutes les mers du globe.

(*) Voir à ce sujet la thèse de l’ingenieur belge Eric Van Lancker sur la Goniomètrie