Le Pourquoi pas ? Nouveau fleuron de l'Ifremer

Dossier(s) : IFREMER
L'Institut français de la mer arme un nouveau bateau, le Pourquoi pas ? Véritable bijou technologique, il partira de Brest pour explorer toutes les mers du globe. Mission : Percer les secrets des océans.
Une coque blanche, jeune et bleue; une allure imposante… Les habitués de la rade de Brest ont remarqué ces dernières semaines une silhouette inhabituelle. Il s’agit du Pourquoi pas ?, le nouveau navire amiral de la flotte d’Ifremer. Construit aux Chantiers de l’Atlantique, à Saint-Nazaire, le bâtiment océanographique a été livré en juillet à l’Institut Français de Recherche pour l’Exploitation de la Mer. Destiné à la recherche hauturière, le Pourquoi pas ? explorera toutes les mers du globes, à l’exception notable des zones polaires. Pour cela, la coque aurait nécessité un renforcement, ce qui aurait entraîné un accroissement notable du déplacement qui atteint déjà 6.600 tonnes. Il ne partira donc pas sur les traces de ces prédécesseurs, les célèbres navires du commandant Charcot mais qu’importe, avec ce nouvel outil, l’Ifremer est comblée. Fruit de la coopération entre l’institut et la Marine nationale via le SHOM (Service Hydrologique et Océanographique de la Marine), le Pourquoi Pas ? ne mesure que 107 mètres de long mais rassemble tout ce que l'océanographie sait faire de mieux. Il viendra appuyer le Beautemps Beaupré, bâtiment hydrographique et océanographique (BHO) livré par Alstom – Leroux Naval (Lorient) en 2002 et armé par la Royale.

Laboratoire flottant

Comme son prédécesseur, le Pourquoi pas ? est un navire pluridisciplinaire. Conçu pour de longues campagnes de 45 jours en mer, le navire embarquera une quarantaine de scientifiques et sera capable de recueillir des données bathymétriques jusqu’à 7000 mètres de profondeur (D’où son appellation de NEP, Navire d’Exploitation Profonde). Il est destiné à l’exploration des courants et de la colonne d'eau permettant notamment des recherches sur l’évolution de la planète. Le Pourquoi pas ? sera en mesure de réaliser d’excellentes cartographies du fond des océans et de son sous-sol grâce à ses sondeurs multifaisceaux (mesures sismique, gravimétrie et magnétisme), situés dans une nacelle, la Gongola, accrochée à la coque. Dans ses laboratoires embarqués, biologistes et géologues étudieront à la loupe les écosystèmes ainsi que la nature des roches et des sédiments par l’intermédiaire des prélèvements d’eau de la bathysonde, sorte de grande rosace multi tubaire permettant le recueil de substance aquatiques, et des carottages (possibilité de forer des carottes de 30 mètres).

Si ces études demeurent obscures, voire incompréhensibles pour le grand public, leur utilité est grande : « Dans le futur, ces études pourront peut-être servir au quotidien. C’est toute la difficulté de comprendre l’utilité de la recherche fondamentale », nous explique le commandant du Pourquoi Pas ?. Selon Philippe Guillemet : « Ce navire va nous permettre d’étudier la géologie, l’océanographie, la qualité des eaux, l’évolution de l’environnement marin. Il est vrai que les retombées sont assez lentes à venir mais, prenons l’exemple des sources hydrothermales. On y a découvert des molécules et des bactéries que l’on ne connaissait pas. Qui dit qu’elles ne seront pas utilisées en médecine dans les prochaines années ? Autre exemple. A bord, nous ferons des prélèvements et de la cartographie fine de tout ce qui est failles et reliefs sous-marins. Autant de recherches qui serviront à affiner les prédictions de tremblements de terre et de catastrophes naturelles, comme on a pu connaître en Asie au mois de décembre ». En plus des équipements embarqués en permanence, le Pourquoi pas ? dispose d’una capacité modulaire. Il a en effet été conçu pour recevoir des conteneurs comprenant les matériels spécifiques de l’Ifremer et du Shom suivant les types de missions. Ces conteneurs prennent place au pied de l’imposante passerelle.

« Un bateau unique »

Marc Nokin, du service Navires Océanographiques d’Ifremer, participe depuis cinq ans à l’élaboration du projet, plus particulièrement de la plage arrière qui comprend les équipements lourds : « Sur le plan international, c’est un bateau unique. Ce qui le différencie, c’est d’abord sa taille et ensuite la souplesse qu’il pourra apporter dans la mise en œuvre des engins sous-marins ». La grande particularité du Pourquoi pas ? réside dans sa capacité à pouvoir embarquer simultanément deux engins sous-marins, en l’occurrence le Nautile et ROV 6000 (Remote Operated Vehicule), appelé communément VICTOR 6000. « Sur les précédents navires, nous étions obligés de scinder les campagnes de recherches car on ne pouvait embarquer qu’un engin à la fois. Maintenant, grâce aux capacités et à l’autonomie du Pourquoi pas ?, nous pourrons mener les campagnes de bout en bout sans avoir besoins de rentrer au port et reconfigurer le bateau pour l’utilisation d’un nouveau sous-marin », explique le commandant Guillemet.

Les engins habités ou téléopérés sont abrités dans un vaste hangar (700 m²) où ils peuvent être préparés à la plongée en même temps. Chacun dispose d’un rail propre qui le conduit au portique arrière. Estampillé ALS, norme spéciale du bureau Veritas pour les engins sous-marins, ce portique est capable de mettre à l’eau des unités de 22 tonnes. A proximité se trouve un autre équipement de pointe, une grue océanographique, destinée, en plus du portique, à mettre en œuvre le ROV 6000 malgré une mer formée. « Cette grue est équipée d’un amortisseur de houle qui permet la manutention en toute sécurité jusqu’à mer force 5 à 6. Concrètement, elle dispose d’une énergie suffisante pour rattraper le mou du câble quand on se trouve en crête de vague ou, au contraire, lâcher du câble quand on est dans le creux », précise Jean-François Gachet, responsable du projet chez Alstom Marine. Le câble épouse donc le mouvement de la vague pour éviter à la grue et au sous-marin un choc brutal. Le Nautile et le ROV 6000 peuvent tous deux plonger à 6000 mètres mais le Victor, engin non habité, dispose d’une autonomie beaucoup plus longue (72 heures).

Acoustique : Rien à envier aux sous-marins ?

Exceptionnel pour ces équipements scientifiques, le Pourquoi Pas ? l’est également pour sa motorisation. Les bruits rayonnés dans l’eau étant nuisibles au bon fonctionnement des capteurs, notamment les instruments de sondage et le système de positionnement dynamique, toutes les possibilités ont été étudiées pour rendre le bâtiment le plus silencieux possible. En plus de l’isolation de matériels ou de locaux entiers pour stopper les vibrations (moteurs diesels montés sur plots élastiques, planchers flottants, isolation laine/plomb), les Chantiers de l’Atlantique sont parvenus à mettre en place un système propulsif particulièrement performant : « Le navire est équipé de moteurs asynchrones (Alstom Power Conversion) de nouvelle génération, donnant des bruits à la structure très faibles. Les mesures au niveau des carlingages sont même allées au-delà de nos espérances », souligne Jean-François Gachet. Le dessin des deux hélices à cinq pales a également fait l’objet d’une attention toute particulière. Etudiées en tunnel de cavitation, elles permettent au navire d’avancer en silence aux vitesses de travail. « En matière de signature acoustique, leur standard s’assimile à celui en vigueur sur les sous-marins, avec des bruits rayonnés très faibles ; ce qui permet au Pourquoi Pas ? d’être au meilleur niveau par rapport aux autres navires scientifiques ». La propulsion, très complexe, a nécessité quelques règlages en mai avant que le bâtiment soit pleinement opérationnel. Ces performances, déjà obtenue pour le Beautemps Beaupré, susciterait même la convoitise de la concurrence américaine. Une belle maque de fabrique.

Ifremer et le SHOM, un partenariat qui fêtera bientôt ses 10 ans

Le Pourquoi pas ? a un double propriétaire : l’Ifremer, qui l’a financé à hauteur de 55% et la Marine nationale qui a payé 45% de la facture (66 millions d’euros). Ce partenariat avait déjà été mis en place avec le BHO Beautemps Beaupré. Le navire étant rattaché au ministère de la défense, l’Institut océanographique n’a toutefois participé au financement qu’à hauteur de 5%, ce qui ne lui laisse un droit d’utilisation du navire que 10 jours dans l’année. Cette fois, l’Ifremer pourra utiliser le bâtiment 180 jours par an, la Marine nationale s’octroyant 150 jours. Né de la volonté des deux acteurs de mutualiser leurs moyens de recherche, le programme du BHO et du NEP est né en 1997 lorsque militaires et civils ont commencé à étudier leurs interactions. L’année suivante, les ministères de la défense et de la recherche demandaient aux deux organismes de réfléchir en commun au renouvellement de leurs moyens maritimes. Après plusieurs mois de réflexion, Ifremer et le Shom ont conclu qu’ils pouvaient se satisfaire de deux navires exploités en commun et permettre ainsi à l’Etat de dégager des économies d’échelle, tant au niveau de l’investissement que de la gestion. La convention d’acquisition Défense-Ifremer sera signée le 12 avril 2001 pour le Beautemps Beaupré et le Pourquoi pas ?

Ce partenariat, qui doit permettre à la Marine et à l’institut de mettre leurs recherches en commun, a pris la forme d’un plan quadriennal, renouvelé le 25 mai dernier. Il porte sur la recherche et le développement technologique ainsi que la surveillance et l’étude de l’océan et de ses ressources. Du côté de l’armée, le Pourquoi pas ? peut également servir de navire de sauvetage. « Le bateau pourra embarquer le système Newtsuite de la Marine nationale. Il s’agit d’un scaphandre conçu pour atteindre 300 mètres de profondeur qui ne peut être mis en œuvre qu’à partir d’une plateforme disposant très stable, ce qui est le cas ici avec le système de positionnement dynamique », explique Jean-François Gachet. S’appuyant sur ce scaphandre en eau profonde et sur un un robot téléopéré du type ROV, le Newtsuite doit permettre de mettre en place un système de ravitaillement en air sur un sous-marin en détresse. Pour la Marine nationale, il s’agit de gagner du temps en attendant l’arrivée de submersibles de sauvetage, comme les DSRV américains. Outre ces missions d’urgence, ce sont surtout les équipements scientifiques du Pourquoi pas ? qui intéressent la Défense. Ils permettront à l’armée de développer ses études sur la cartographie (indispensable pour le déploiement de sous-marins), l’acoustique et la connaissance des masses d’eau, nécessaire à la mise au point des systèmes d’armes. Le bateau doit effectuer sa première mission pour le compte du SHOM en janvier prochain. Elle le conduira aux Antilles et en Guyane. On parle également d’un futur séjour dans le Pacifique. Une zone où la France manque de relevés bathymétriques.