Les sabliers de l'Atlantique misent sur un développement durable

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Méconnus, les armateurs sabliers travaillant sur la façade atlantique ont une activité très soutenue et un rôle économique important pour les régions côtières. Ils représentent, par exemple, la moitié des mouvements de navires enregistrés chaque année dans le port de Nantes Saint-Nazaire ! Qu'il s'agisse de construction (BTP), de fabrication de béton, de maraîchage, de réparation navale ou encore d'aménagement du littoral ; le sable marin est utilisé de longue date. D'abord puisé, à partir du 19ème siècle, dans les rivières et les fleuves, cette activité s'est orientée, depuis plus de 20 ans, vers l'océan. L'extraction de sable est principalement réalisée, aujourd'hui, sur la concession du Pilier, à 8 kilomètres de la Ponte Saint-Gildas. Le gisement situé devant l'Estuaire de la Loire représente, à lui seul, plus de 50% de la production atlantique (5.5 millions de tonnes en 2008). Cette production est complétée par d'autres sites, comme celui de Chassiron, près de l'île de Ré, du Jour, au large des Sables d'Olonne, ou encore du Platin de Graves, face aux côtes de la Gironde.


Déchargement à Saint-Julien-de-Concelles (© : PAUL-ANDRE COUMES)

7 navires et 400 emplois directs

Une fois extraits, les granulats marins sont acheminés dans différents ports comme Brest, Lorient, Saint-Nazaire, Nantes, Les Sables d'Olonne ou La Rochelle. Grâce à certains navires spécialement adaptés, comme le Penfret ou le Saint-Germain, des liaisons fluviales sont également assurées jusqu'à Quimper, Redon et Saint-Julien-de-Concelles. Cette ville, située en amont de Nantes, est le fief des maraîchers ligériens, qui consomment chaque année 400.000 tonnes de sable marin. Depuis 2006, les armateurs sabliers se sont regroupés au sein de Ouest Océan, association de promotion destinée à faire connaître leur activité. DTM, STFMO, CETRA, SA.RE.LO, Sabliers de l'Odet, Les Sablières de l'Atlantique... L'ensemble représente 400 emplois (marins et encadrement maritime, personnels des sites de réception et de traitement, transporteurs). Les sabliers alignent une flotte de 7 navires, auxquels s'ajoutera à l'été 2010 une nouvelle unité pour CETRA, actuellement en construction chez Piriou, à Concarneau. Saint-Germain, Pays de Loire, Moniflor, André L, Penfret... Tous ces bateaux battent pavillon français, ce qui représente une centaine de navigants. La plus grande unité, l'André L, affiche une capacité de 2200 m3 de sable, soit 3500 tonnes. Grâce à son élinde équipée d'une pompe, ce sablier peut extraire les granulats à une profondeur de 40 mètres, contre 25 à 30 mètres seulement pour les autres bateaux. Les bateaux ont, en effet, une double fonction, celle d'extraire puis, après avoir rempli leurs cales, d'acheminer la cargaison jusqu'aux sites de déchargement.


Le sablier Moniflior (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)


Le sablier André L (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)


Le sablier Pays de Loire (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)


Le sablier Saint-Germain (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

Retombées économiques

Avec 5.5 millions de tonnes de sable extraites chaque année, auxquelles s'ajoutent les 2 millions puisées en Manche, les granulats marins représentent une petite part des 446 millions de tonnes extraites chaque année en France (dont 170 millions de tonnes de matériaux alluvionnaires). Reste que la part du sable marin devrait croître significativement dans les prochaines années. D'abord, par la raréfaction des produits issus des carrières terrestres. Ensuite, par le développement économique des régions littorales et des grandes métropoles directement accessibles par les fleuves. Ainsi, en Manche, on estime que l'extraction passera à 15 ou 20 millions de tonnes entre 2015 et 2020, croissance essentiellement tirée par la construction en Ile de France. De même, sur le littoral atlantique, l'essor attendu dans le BTP devrait faire augmenter la part des matériaux puisés en mer. Entre 2003 et 2007, le tonnage de la façade atlantique a progressé, en moyenne, de 7% par an. Après les soubresauts de la crise économique, qui aboutiront à une chute de trafic de 15 à 20% cette année, la reprise relancera l'activité, notamment au travers des programmes immobiliers. Les sabliers sont, en effet, directement dépendants de la vigueur du marché de la construction, dont ils sont fournisseurs. Ce secteur représente, pour information, quelques 300.000 emplois sur la façade atlantique.


Bassin de décantation (© : OUEST OCEAN)

La qualité des granulats marins appréciée dans le BTP

Par rapport aux matériaux terrestres, le sable marin serait très apprécié, pour sa qualité, par les entreprises du BTP. Il répond notamment aux normes européennes de 2004 sur le respect des conformités pour les industries du béton. Libéré de sa pellicule de sel par le brassage des pompes, le granulat marin reste stocké une semaine à 15 jours, ce qui permet de faire chuter le taux de chlorure. Par ses caractéristiques, impactant directement la qualité du béton, le granulat marin présenterait des qualités précieuses pour certaines constructions. Ce serait notamment le cas pour les ouvrages d'art. Les granulats marins ont, ainsi, été utilisés pour la construction du pont de Thérénez, près de Châteaulin. « Nous avons besoin des granulats marins comme des roches massives et des granulats concassés. Il ne faut pas avoir une vision de remplacement d'une activité par une autre. Il faut avoir le choix entre différentes ressources, afin de les utiliser au mieux », explique Patrick Kerverdo, directeur de DTM.


Le Moniflor déchargeant près de Nantes (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

La carte de l'environnement

En plein Grenelle de la Mer, surfant sur les politiques environnementales, les sabliers mettent en avant le transport maritime et fluvial, plus propre que le transport routier et plus massif que le transport ferroviaire. Alors qu'il faut 60 camions pour transporter 1000 m3 de sable, le mode fluviomaritime apparaît, à la tonne transportée, 20 fois moins gourmand en énergie. Sécurisé et ponctuel, car ne souffrant pas de l'engorgement des axes routiers, il permet de donc réduire l'émission de gaz à effet de serre. Les sabliers ont néanmoins, pour le moment, des contraintes économiques. A partir des lieux de débarquement et pour des raisons de coûts, ils ne peuvent pénétrer plus loin que 60 à 100 kilomètres à l'intérieur des terres. D'où l'intérêt de l'amélioration des accès fluviaux, qui permettent d'accéder au coeur de nombreux pôles économiques.


L'élinde d'un sablier (© : OUEST OCEAN)

Une activité très encadrée et surveillée

Les sabliers, notamment dans la région de Nantes Saint-Nazaire, sont régulièrement confrontés à une mauvaise image, héritée de l'extraction en Loire, aujourd'hui disparue, et même des ravages provoqués par l'extraction de sable dans l'estran pendant la deuxième guerre mondiale (notamment pour les besoins d'édification du mur de l'Atlantique). Depuis 1996, l'extraction en Loire a cessé, l'activité s'étant tournée vers l'océan. « Quand on extrait trop près du trait de côte, il peut y avoir un effet sur le littoral. C'est un phénomène connu depuis le siècle dernier et aujourd'hui bien appréhendé. Nous n'avons donc pas ce genre de souci », explique Agnès Garçon, de STFMO.
Les gisements ne se situent pas devant les plages, mais au large, où ils font l'objet, comme les sites miniers, de concessions très règlementées. L'administration répertorie et contrôle, chaque trimestre, tous les tracés d'extraction réalisés par les navires. Pour mesurer l'impact de cette activité sur l'environnement, des études benthiques, bio-sédimentaires et halieutiques sont réalisées grâce au déploiement d'importants moyens (observation vidéo et acoustique des fonds marins, prélèvements d'échantillons, sonar à balayage latéral, carottages, méthodes sismiques, sondeurs à sédiments...) Le suivi environnemental a d'ailleurs un coût important pour les sabliers, puisqu'il est évalué à 10 centimes d'euros par tonne produite.


Extraction sur le Saint-Germain (© : OUEST OCEAN)

« Choisir les endroits où il y a le moins d'impact »

« Le suivi est très important et il y a des retours d'expérience européens. Grâce aux différentes études et aux modélisations, réalisées par nos laboratoires mais aussi l'IFREMER ou des chercheurs d'universités, nous pensons que nous sommes aujourd'hui suffisamment loin de l'estran. Dès qu'il y a une activité il y a forcément des conséquences, mais nous ne sommes pas dans le dommage ». L'un des principaux effets de l'extraction est ce qu'on appelle le « panache turbide », c'est-à-dire la mise en suspension, dans l'eau, de particules (notamment d'argile). « Dans les zones où nous sommes, le milieu environnemental supporte cet écart provoqué par l'activité. Evidemment, ce ne serait pas le cas si nous étions à côté de parcs à huitres. L'effet dépend donc surtout du lieu. C'est pourquoi il faut choisir les endroits où il y a le moins d'impact », souligne Agnès Garçon. Les sabliers maintiennent un lien constant avec les autorités, les associations de défense de l'environnement et les autres professionnels de la mer. « Tous les ans se tient un comité local de concertation, où viennent notamment les associations. Parfois, nous faisons des études complémentaires suite à des demandes, par exemple des analyses d'eau pour la conchyliculture ». L'activité d'extraction a, aussi, dû vivre avec les pêcheurs, qui lui reprochaient de limiter leur zone d'activité. Aujourd'hui, les tensions semblent apaisées, d'autant qu'une concession comme Le Pilier ne s'étale que sur 8 km2. Les différents prélèvements réalisés montreraient même que les poissons sont, en moyenne, plus gros sur les sites d'extraction qu'ailleurs, certains secteurs interdits à la pêche servant, au passage, de zone de fraie. Le travail des sabliers fait, parfois, fuir certaines espèces, mais provoque la venue d'autres. C'est ainsi qu'en Manche des morues se sont installées sur des sites d'extraction, où elles ont constitué des frayères.


Les responsables des sabliers (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

Dossiers déposés pour de nouvelles concessions

D'abord fixée à une durée de 30 ans puis ramenée à 20 ans, la concession du Pilier arrivera à terme en 2019. Bien que les sabliers estiment qu'à cette époque, le gisement (estimé à 70 millions de m3, soit une centaine de millions de tonnes à l'origine) sera loin d'être épuisé, puisque seules 2.5 millions de tonnes sont extraites chaque année, ils travaillent dès aujourd'hui à l'obtention de nouvelles concessions. « Plusieurs dossiers ont été déposés mais les délais d'instruction sont très longs, de l'ordre de 7 à 8 ans. Or, pour investir, notamment dans de nouveaux navires, il nous faut une visibilité à long terme », explique Patrick Kerverdo. Pour le président de DTM : « L'objectif n'est pas systématiquement de produire plus mais de répondre aux besoins du marché, qui vont évoluer. En Atlantique, on arrivera sans doute, dans les prochaines années, à 8 ou 10 millions de tonnes. A terre, les ressources s'épuisent, notamment en Bretagne, alors que d'autres régions, comme Poitou-Charentes, n'ont pas de réserves. Le granulat marin va donc avoir tendance à être tiré vers le haut. C'est pourquoi il faut anticiper et être prêts à répondre à la demande. Nous demandons de nouvelles concessions, forts de notre expérience, notamment au niveau environnemental. Aujourd'hui, avec le recul, nous avons une idée juste de ce qui se passe. Les études et le suivi permettent d'avoir les connaissances et de savoir que notre impact est limité ».


Le sablier André L (© : OUEST OCEAN)

400 millions de m3 de réserves mais tout n'est pas exploitable

Dans le cadre du développement de l'activité et du choix de nouveaux sites, une meilleure connaissance des fonds marins est nécessaire. Dans les années 70, l'IFREMER avait mené une vaste campagne, le long des côtes françaises, pour faire l'inventaire des ressources géologiques. Les réserves exploitables ont, alors, été estimées à 400 millions de m3. L'ensemble n'est, toutefois, pas accessible, soumis à des contraintes environnementales et, surtout, les investigations de l'époque n'ont pas apprécié la qualité des granulats.
Depuis, d'autres études ont été menées et devraient aboutir, dans quelques mois, à des conclusions permettant de savoir avec précision où sont localisés de nouveaux gisements potentiels. Il y a plusieurs millions d'années, le niveau de la mer était, en effet, bien plus bas (plus de 100 mètres de moins), et les rivières de l'époque ont creusé ce qui est devenu le plateau continental. Dans ces zones, les lits dans anciens cours d'eau recèlent, sans nul doute, des accumulations de sédiments. Reste désormais à connaître leur étendue exacte et, en fonction des moyens techniques, des possibilités économiques et des nouvelles contraintes environnementales, quels secteurs pourront être exploités.
En attendant, les professionnels attendent la réponse de l'administration pour l'exploitation du site du Grand Charpentier, dont les réserves sont estimées à 45 millions de m3. Une demande pour une extraction annuelle de 1.6 million de tonnes a été faite, mais ce quota sera sans doute réduit à quelques centaines de milliers de tonnes. Anecdotique au regard du développement attendu de l'activité sablière.