Patricia Adam : « Pour les USA, l'Europe a les moyens d'assurer seule sa sécurité »

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Membre de la Commission de la Défense de l'Assemblée nationale, Patricia Adam, députée du Finistère, a accepté de nous accorder une longue interview. Dans cet entretien, nous sommes revenus sur la mise en oeuvre de la Loi de programmation militaire, les conséquences de la restructuration du ministère de la Défense et des restrictions budgétaires, les menaces qui pèsent sur certains programmes et la nécessité de mieux prendre en compte le fait maritime dans les questions de sécurité. Dans le sillage de François Hollande, candidat socialiste à l'élection présidentielle, Patricia Adam appelle également à la construction d'une véritable Europe de la Défense, au moment où les Etats-Unis se désengagent du « Vieux continent ». Dans une seconde partie de l'interview, diffusée séparément, nous reviendrons demain, avec Patricia Adam, sur l'Action de l'Etat en Mer, une problématique sur laquelle l'élue finistérienne a récemment remis un rapport avec son collègue Philippe Vitel, député du Var.
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MER ET MARINE : Ces dernières années, on a observé des investissements assez élevés pour l'équipement des armées. Le chef de l'Etat et le ministre de la Défense assurent que l'effort en faveur de la défense est maintenu. Qu'en est-il de la Loi de Programmation Militaire (LPM). Est-elle respectée ?

PATRICIA ADAM : Non, elle n'aura pas été respectée en l'absence de sincérité dans l'élaboration du budget et de rigueur dans son exécution. La programmation financière repose sur l'hypothèse de ressources dites exceptionnelles, d'un montant attendu de 3.6 milliards d'euros. Ce pari risqué constitue en fait son péché originel. Pour les recettes issues de la vente des fréquences militaires, les contrats n'ont été signés que fin 2011, soit bien plus tard que prévu. Et le constat vaut aussi pour les ressources exceptionnelles issues de la vente d'actifs immobiliers. La redistribution des zones de défense a coûté davantage qu'elle n'a rapporté, en dépit des promesses du gouvernement. Tous ces revenus qui devaient être investis dans les équipements ne l'ont donc pas été. C'était pourtant la priorité affichée du livre blanc de 2008. Peut-être cela sera-t-il le cas en 2012 mais pour le moment, nous avons pris du retard dans l'exécution de la LPM, et des choix capacitaires majeurs ont été reportés à une prochaine programmation, faute de ressources disponibles. La LPM s'applique jusqu'en 2014, mais doit être révisée au bout de quatre ans, soit en 2012. Nous aurons cette même année lancé une révision de notre doctrine stratégique afin de préparer la prochaine LPM pour les années 2014-2020.

Il va également falloir prendre en compte le gel des dépenses publiques et le plan de rigueur...

Oui, dans la loi de programmation des finances publiques, le gel des dépenses va amputer la défense de 3.6 milliards d'euros. Donc les économies issues des recettes exceptionnelles seront absorbées par le gel des dépenses, ce qui va aboutir à une opération blanche. A cela, il faut ajouter les plans de rigueur successifs qui ont ponctionné 570 millions d'euros sur le budget de la défense. Au final, le montant total des restrictions sera donc d'environ 4 milliards d'euros.

La révision générale des politiques publiques, la RGPP, devait permettre de réaliser d'importantes économies, notamment sur les réductions de personnel et la diminution du nombre d'implantations militaires, ainsi que la mutualisation des moyens au sein des bases de défense. Qu'en est-il ?

Les gains attendus de la réduction du format et de la RGPP étaient estimés à 6,7 milliards d'euros. Mais aujourd'hui, nous n'y sommes pas, et une partie des minces économies issues de la RGPP ne profitera pas au budget de la défense mais au budget général de l'Etat. Or, celles-ci devaient participer à l'effort de modernisation des équipements prévu par le livre blanc.

Pour quelles raisons ?

D'abord, parce que le plan d'accompagnement de cette restructuration est plus coûteux que prévu. Par exemple, de nombreux militaires ayant quitté le ministère de la Défense se trouvent aujourd'hui au chômage. La restructuration du ministère de la défense a provoqué une augmentation des compléments de pension et des coûts de reconversion, à la charge du ministère de la défense. Dans le même temps, la création des bases de défense a généré des dépenses en matière d'infrastructures qui avaient été sous-estimées.

D'après vous, les réductions en matière de personnel ont-elles des conséquences néfastes ?

Alors que nous n'en sommes qu'à 30.000 postes supprimés sur les 54.000 prévus, tous les chefs d'état-major nous disent que la poursuite de la manoeuvre risquent d'engendrer une baisse supplémentaire des compétences et des problèmes accrus d'organisation. Au moment où les armées sont très sollicitées en opérations extérieures, nous ne pouvons pas ignorer ces mises en garde, sauf à revoir nos capacités opérationnelles.

La problématique budgétaire que vous avez décrite a-t-elle un impact sur le renouvellement des équipements ?

Tout à fait puisque, tant pour la RGPP que pour les recettes exceptionnelles, le compte n'y est pas. Les ressources qui devaient en résulter n'ont donc pas permis de couvrir toutes les dépenses en équipements. C'est pourquoi, depuis 2009, de nombreuses opérations d'armement prévues par la LPM ont été reportées au-delà des prochaines élections présidentielles. C'est par exemple le cas pour la rénovation des Mirage 2000D, l'acquisition des ravitailleurs MRTT, ou encore les satellites d'écoute CERES. Le gouvernement a aussi décidé de léguer à son successeur certains choix capacitaires qui nous engagent sur 20 ou 30 ans, comme les drones ou les véhicules blindés multi-rôles. Après les élections, il faudra prendre très rapidement des décisions, sinon nous risquons d'être confrontés à des trous capacitaires qui pourraient mettre en danger la souveraineté de la France.

Dans le contexte budgétaire actuel, les marges de manoeuvre semblent cependant limitées...

En 2012, la marge de manoeuvre est même inexistante et, si cette année le budget est conforme à ce qui est prévu, c'est uniquement parce que nous toucherons avec du retard les recettes liées à la vente de fréquences militaires.

Craignez-vous que la défense serve une nouvelle fois de « variable d'ajustement » ?

Le budget de la défense ne peut plus être une variable d'ajustement car cela mettrait en danger notre avenir sur les 20 à 30 ans qui viennent. Il faut l'élaborer avec la plus grande rigueur. S'il devait à nouveau être touché par les réductions budgétaires, il ne le serait pas davantage que les autres. La défense est un budget lourd, le premier de l'Etat en termes d'investissements. Les sommes sont importantes car elles engagent le pays sur plusieurs décennies.

Vous parlez de choix. Toutes les armées ont des besoins et il sera sans doute difficile, voire impossible, de répondre à l'ensemble des demandes. Quels sont à votre avis les équipements qui doivent bénéficier d'une priorité ?

Certains gros programmes engagés doivent être menés à bien. C'est le cas de l'hélicoptère NH90, qui a pris beaucoup de retard puisque les premières livraisons étaient prévues en 2005 et ne sont intervenues qu'en 2011. La problématique du ravitaillement en vol est également extrêmement importante. Il faut impérativement remplacer la flotte existante. Il faudrait que nous parvenions à travailler sur ce sujet au niveau européen mais nous n'avons pas beaucoup avancé sur ce point. Pour les Mirage 2000D, aucun calendrier n'est fixé alors que la modernisation est indispensable, sinon les avions seront cloués au sol dès 2013/2014. Il faudra aussi travailler sur les blindés futurs et, bien évidemment, maintenir les grands programmes de la marine, à commencer par les frégates multi-missions FREMM et les sous-marins nucléaires d'attaque du type Barracuda.

Au sujet des programmes FREMM et Barracuda, on entend, ici et là, qu'ils pourraient être menacés et subir de nouvelles réductions, avec un nombre de bâtiments moins important que prévu...

Le programme FREMM a déjà été réduit de 17 à 11 bâtiments en 2008. Diminuer encore la cible ne me paraît pas réaliste, d'autant que les frégates actuelles sont plus que vieillissantes. Il en va de même pour les Barracuda, dont 6 sont prévus sur un programme qui nous emmène jusqu'en 2027. Nos SNA actuels arrivent en fin de vie et si nous redimensionnons la cible fixée, nous nous retrouverons en grande difficulté pour assurer la crédibilité de la dissuasion nucléaire et la protection du groupe aéronaval. Des études sont en cours pour voir s'il est possible de réduire le nombre de SNA. C'est un serpent de mer. Déjà, en 2008, la démonstration avait été faire que prendre une telle mesure serait très risqué.

Le projet de construction d'un second porte-avions, le « PA2 » comme on l'appelle, semble quant à lui abandonné...

Le second porte-avions ne sera pas un enjeu pour les cinq années qui viennent. Maintenant, il est trop tard pour faire construire un bâtiment destiné à épauler le Charles de Gaulle. Le prochain porte-avions qui sera commandé le sera pour remplacer l'existant. Ainsi, dans cinq ans, il faudra commencer à travailler au remplacement du Charles de Gaulle à partir de 2025.

Même sans le PA2, il semble, à l'échelle de toutes les armées, y avoir plus de programmes indispensables que d'argent dans les caisses. En clair, est-il illusoire de penser que tous les besoins, même réels, seront satisfaits ?

Malheureusement, les choix seront fortement contraints par la situation financière née de ces cinq dernières années de gestion. Faut-il en conséquence revoir le Livre Blanc sur la défense en termes de format et de capacités ? Ce qui est certain, c'est que nous devons définir des besoins capacitaires communs au niveau européen, et partager les coûts d'acquisition à plusieurs, car nous ne pouvons plus rester seuls dans notre coin. Et les enjeux communs aux Européens, dans le domaine maritime notamment, sont nombreux.

Quelle place doivent avoir les enjeux maritimes dans le futur Livre Blanc ?

Le domaine maritime doit être l'une des grandes priorités du prochain Livre Blanc, celui de 2008 ayant négligé cet aspect pourtant primordial. La France a, en effet, la chance fabuleuse d'être présente sur tous les océans du globe et de disposer de nombreux territoires ultra-marins. Elle est confrontée, peut-être plus que d'autres, aux défis que représentent l'immigration clandestine et le phénomène de piraterie. Les richesses potentielles liées à ces domaines sont énormes. On parle des énergies marines renouvelables mais on trouvera sans doute d'autres richesses que nous découvrirons dans les prochaines années car nous ne sommes qu'au début de l'exploration du monde sous-marin. Toutes ces questions n'ont pas été traitées dans le dernier Livre Blanc, qui a plutôt déshabillé l'outre-mer. Or, si un pays doit augmenter sa recherche, ses moyens et ses capacités de surveillance dans le domaine maritime, c'est bien la France.

On parle beaucoup de l'Europe de la défense depuis quelques années mais cela avance très lentement. Beaucoup de pays de l'UE se reposent encore sur les Etats-Unis, bien que ceux-ci semblent clairement reconsidérer leur positionnement stratégique en regardant moins vers l'Europe et plus vers l'Asie et le Moyen-Orient...

Il est clair qu'il va falloir une véritable volonté politique pour aboutir à des solutions européennes. Et cela est d'autant plus important qu'il y a en effet un repositionnement des Etats-Unis. Juste après l'élection présidentielle française, se déroulera à Chicago le sommet de l'OTAN. A cette occasion, les Américains devraient confirmer un désengagement très net sur le territoire européen. Ils ne vont pas quitter l'Europe brutalement, mais ils se tournent clairement vers le Pacifique. Ils se sont aussi implantés à Djibouti, où ils ont désormais plus de militaires que les Français. Djibouti est d'ailleurs toujours un secteur stratégique, devant lequel passe une part importante du commerce international. Même les Japonais y ont désormais une base, la seule en dehors de leur territoire. Quant à nous, on a déshabillé Djibouti pour créer la base d'Abu Dhabi, aux Emirats !

Face au désengagement progressif des Américains, les Européens vont devoir, par la force des choses, se prendre en main en matière de défense et de sécurité...

Pour les USA, l'Europe a désormais les moyens d'assurer seule sa sécurité, leur influence étant préservée grâce au déploiement du bouclier anti-missile. Les Européens ne l'ont sans doute pas encore tous compris. Il est donc urgent qu'ils voient comment assurer leur propre sécurité, au sein de leur territoire terrestre, mais aussi maritime. Je rappelle en effet que 90% du commerce mondial passe par la mer et la protection de ces flux est stratégique, notamment face au terrorisme et à la piraterie.

En matière de lutte contre la piraterie, la force européenne Atalante, qui est déployée depuis trois ans au large de la Somalie, est un succès. En revanche, si la présence de bâtiments militaires sur zone ne semble pas remise en cause, on commence à voir une évolution des mentalités concernant la présence sur les navires marchands d'équipes de protection embarquée (EPE) militaires. Même Armateurs de France, qui a longtemps été hostile au recours à des sociétés de protection privées, a évolué sur ce sujet, bien qu'il s'agisse d'une mission à priori régalienne. Qu'en pensez-vous ?

Les EPE réalisent un travail formidable mais on voit que la Marine nationale éprouve des difficultés pour couvrir l'ensemble des besoins. Il est vrai qu'au début, l'Etat avait fait le choix d'assurer lui-même la protection des navires français, par opposition au recours à des sociétés militaires privées. Or, on voit de plus en plus d'armateurs recourir à ces sociétés, y compris pour des bateaux sous pavillon français, car la marine n'a pas les moyens humains nécessaires pour répondre à toutes les demandes.

N'est-ce pas dangereux ?

Des travaux parlementaires, et en particulier le récent rapport des députés Christian Ménard et Jean-Claude Viollet, ont été réalisés sur ces sociétés privées. Nous craignons des dérives car il n'existe pas véritablement de règles contraignantes au niveau international. Il y a très probablement des bavures et des tirs sans sommation. Il ne faut pas se voiler la face, tout le monde le sait. C'est pourquoi il est urgent de faire évoluer la réglementation au niveau international.

Comment jugez-vous l'action et les moyens de la Marine nationale au sein des forces armées ?

La marine est indispensable mais on ne peut pas la dissocier des autres armes. On a pu vérifier à plusieurs reprises que sans porte-avions, il était bien compliqué d'intervenir loin de nos bases ou avec une certaine rapidité et une souplesse d'action. Les Britanniques également en ont fait l'amer constat. On a aussi pu mesurer l'importance des bâtiments de projection et de commandement, par exemple en Libye, où les BPC ont servi de base arrière pour les hélicoptères et les hommes. Nous étions également bien contents de les avoir l'an dernier en Côte d'Ivoire, lorsque la situation est devenue difficile.
Pour en revenir à la Libye, la marine a fourni un appui essentiel. Elle a permis d'intervenir au plus près des côtes, en soutien et en complément des avions de l'armée de l'Air et des hélicoptères de l'armée de Terre. Elle a aussi pu produire du renseignement, ce qui était indispensable. Cette opération a démontré l'intérêt des entraînements communs interarmées, la complémentarité des outils et des savoir-faire des uns et des autres. La Marine nationale fait aujourd'hui partie d'un tout.

Au large des côtes libyennes, on a vu défiler au fil des mois l'essentiel de la flotte disponible et l'on a pu mesurer que le format de la marine était finalement assez juste. D'autant qu'il ne s'agissait pas d'un conflit majeur en intensité. Cela pose des questions...

Dans le contexte libyen, la marine, comme l'armée de l'Air d'ailleurs, a été particulièrement sollicitée car nous ne pouvions pas intervenir à terre. Ce cas est peut-être particulier et la mobilisation des moyens dépend des scénarios.
Le format des armées doit être adapté mais cela reste compliqué. Toujours est-il qu'après la Libye, nous avons un problème d'usure du matériel, comme le Charles de Gaulle, contraint de passer de nombreux mois à quai pour être remis à niveau. Il y a aussi la nécessité de renouveler les munitions. J'ajoute que la Libye a mis en lumière des trous capacitaires, comme le ravitaillement en vol et les besoins en munitions, pour lesquels nous avons été obligés de nous tourner vers les Américains.

L'augmentation du coût OPEX pèse aussi sur le budget...

Sur les opérations extérieures, le budget n'a jamais été aussi important, soit 1.2 milliard d'euros en 2011. Depuis 2008, le coût des OPEX a fortement augmenté, ce qui est la conséquence de l'engagement de la France en Afghanistan. Initialement, nous étions dans ce pays pour assurer la protection de Kaboul et la formation des forces de sécurité afghanes. Mais en 2008, lorsque nous avons réintégré le commandement intégré de l'OTAN, le chef de l'Etat a fait évoluer le positionnement de la France. Nos soldats sont sortis de Kaboul pour aller dans des zones très dangereuses. Et le budget des OPEX a très rapidement augmenté de 300 millions d'euros par an.

Quel est votre avis sur la mise en place en Europe d'un bouclier contre les missiles balistiques ?

La France a, pour le moment, fait le choix de la dissuasion nucléaire et non celui de la défense anti-missile. Mais nous avons accepté le principe de la défense anti-missile au sommet de l'OTAN à Lisbonne, en novembre 2010. Nous avons dès lors deux options. Soit on considère que c'est l'affaire des Américains et on ne s'en occupe pas, mais on ne contrôlera pas. Soit on y prend part et, alors, il faut savoir à quelle hauteur. Ce sont des choix budgétaires une fois de plus contraints mais, après tout, il s'agit du territoire européen. De plus, il y a des enjeux industriels, notamment pour MBDA, Safran et Thales.

Cela nous emmène à parler de l'Europe de la défense, mais cette fois au niveau industriel. Depuis longtemps, on entend dire que les acteurs sont trop nombreux et ne pourront pas résister à la concurrence internationale si le secteur ne se regroupe pas. Pourtant, on ne voit pas se dessiner de grand rapprochement européen. Même en France, la consolidation des industriels fait débat...

En France, le choix opéré ces dernières années a été celui d'un grand groupe industriel, Thales, avec à ses côté DCNS et Nexter, dans le capital desquels il est, ou va, entrer au capital. Et en toile de fond nous avons Dassault, qui possède une part non négligeable de Thales. La question, derrière cette organisation industrielle, est de savoir quel est le projet industriel ? Et, sur ce point, nous n'avons jamais eu de réponse du gouvernement. On nous dit qu'il y a plusieurs grands systémiers en France, alors pourquoi pas un seul ? En même temps, nous avons un grand systémier pour le naval, DCNS, un autre pour l'aérien, Dassault, et un troisième pour le terrestre, Nexter. Pourquoi en avoir un seul pour des domaines si différents ? Je ne suis pas convaincue. Les Britanniques ont créé BAe Systems, mais est-ce le meilleur scénario ?

Et au niveau européen ?

La seule réponse que nous avons est que ce sera difficile. On nous dit qu'il faut d'abord construire une industrie française forte dans le domaine de l'armement, et après on verra. Peut-être, mais cela sera aussi un handicap pour discuter avec des partenaires européens. En matière de rapprochement européen, si les états-majors travaillent ensemble, chez les industriels, on constate quelques rapprochements, mais c'est très limité, y compris avec les Britanniques. Une problématique est, notamment, difficile à surmonter : Quand les Etats investissent, ils veulent avoir des retombées sur le territoire national. Je pense que la seule solution pour parvenir à des rapprochements industriels consiste à lancer de grands programmes européens. C'est de cette manière qu'a été créé EADS.

Cette consolidation demeure-t-elle impérative ?

Sur les marchés internationaux, la concurrence est de plus en plus vive avec l'Asie, l'Amérique latine et la Russie. Si les Européens ne sont pas capables de s'entendre mutuellement et de mettre leurs forces en commun, ils s'entretueront. Il est temps d'avoir une volonté politique forte pour savoir comment parvenir à cette consolidation. Il faut aussi que les industriels le veuillent mais, en France notamment, je rappelle que l'Etat est actionnaire des groupes de défense. L'enjeu est évident pour les années qui viennent. Ce n'est pas un dossier facile mais il faut le prendre à bras le corps car c'est l'avenir de nos entreprises qui est en jeu.

Les restrictions budgétaires actuelles peuvent-elles faciliter les rapprochements ?

Les contraintes sur les budgets des différents Etats vont peut-être accélérer les processus de décision, surtout que beaucoup de pays sont dans une situation pire que la nôtre. Il y a donc une occasion qui nous est offerte de nous mettre autour d'une table et de discuter de tout cela. L'Europe de la défense doit devenir une réalité. Au début, pour les opérations extérieures, il est évident que chacun gardera son pouvoir de décision. Mais cela n'empêche pas les investissements communs pour rationaliser les dépenses. Nous devons pouvoir trouver des accords et conduire des programmes structurants avec des armées qui savent travailler ensemble, avec des équipements communs et des stratégies communes. C'est d'autant plus vrai que les Etats-Unis ne vont pas nous laisser le choix et bientôt nous dire que notre défense et notre sécurité, c'est notre problème.
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Propos recueillis par Vincent Groizeleau © Mer et Marine, mars 2012