Plongée au coeur de l'IPER du sous-marin Le Téméraire

Dossier(s) : DCNS
Le 19 avril dernier, le sous-marin nucléaire lanceur d'engins Le Téméraire est entré au bassin 8, à Brest. Le SNLE y subit son premier grand carénage. Cette opération lourde et complexe, qui s'élève à 200 millions d'euros, durera 21 mois.
Travail sur les 8 silos de la tranche avant.. crédits : Mer et Marine.com.
Travail sur les 8 silos de la tranche avant.
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Dans la base navale de Brest, plus de 700 personnes travaillent actuellement sur sous-marin nucléaire lanceur d'engins Le Téméraire. Le navire, qui subi son premier grand carénage depuis sa mise en service, en décembre 1999, est en cale sèche au bassin n°8. Sous l'impressionnant bâtiment de 12.000 tonnes et 138 mètres de long, des dizaines de panneaux de la coque extérieure, en CVR (composite verre-résine), sont entreposés au fond de la forme. Pour résumer cette indisponibilité périodique pour entretien et réparation (IPER), l'expression « mis en pièce » n'est presque pas trop fort. Si le bâtiment bénéficie, à chaque retour de mission, d'un entretien courant de 6 semaines, les arrêts techniques majeurs n'interviennent que tous les 7 à 8 ans (contre 6 ans pour la génération des Redoutable). A part la coque épaisse, une grande partie des équipements du bord est extraite pour être vérifiée, contrôlée ou remplacée. « Les derniers démontages s'achèvent en mai. Au total, 36.000 matériels sont sortis et 13.000 font l'objet d'une visite complète dans nos ateliers », explique Michel Drévillon, responsable de l'IPER. Fin avril, les deux tiers des matériels étaient déjà débarqués. Les travaux à bord du SNLE ont débuté à la fin de sa dernière patrouille opérationnelle, mi-décembre. Avec l'Inflexible, de la génération précédente, et ses deux sisterships de la classe Le Triomphant, le Téméraire assure, grâce à ses 16 missiles balistiques M 45, la dissuasion nucléaire française. Dans sa base de l'Ile Longue, sur la presqu'île de Crozon, le bâtiment a été, de décembre à avril, dénucléarisé. En d'autres termes, ses missiles ont été enlevés des silos et le cSur de la chaufferie nucléaire K 15 débarqué.

Près de 2 millions d'heures de travail

Après quatre mois à l'Ile Longue, le Téméraire restera un an au bassin 8. En avril 2007, il retrouvera la base des SNLE pour une période de cinq mois, qui sera suivie de trois semaines d'entraînement à la mer. En tout, ces 22 mois d'IPER représentent près de 2 millions d'heures de travail pour un coût de 200 millions d'euros, soit 10% du prix d'un sous-marin stratégique. « Nous sommes face à des objets d'une sophistication extrême. Ces travaux doivent être menés avec un grand savoir faire et une extrême prudence », souligne Yves Dubreuil-Chambardel, directeur de DCN Services Brest. Outre l'établissement finistérien, le site d'Indret, près de Nantes, est également mis à contribution pour l'entretien de la chaufferie nucléaire qui représente, à elle seule, 10% de la facture finale. Les tuyauteries des circuits d'eau de mer sont également vérifiées, voire remplacées. Bien que réalisées en Inconel 625, un alliage à base de nickel, de chrome et de fer; quasi-inaltérable, quelques corrosions sont parfois observées. La sécurité devant être optimale, ces pièces, très difficiles à usiner et particulièrement coûteuses, sont donc changées. La coque épaisse du submersible est, elle aussi, passée au crible. « Gammagraphie, radiographie... Au total, 1000 contrôles particuliers sont réalisés avec procès verbaux », précise Michel Drévillon. La coque, qui mesure 12.5 mètres de diamètre, est construite en acier 100 HLES (Haute Limite Elastique Soudable). Cet alliage, produit par Creusot-Loire, supporte une contrainte de 100 kilos au centimètre carré, autorisant une immersion très profonde dont le chiffre est, bien évidemment, classifié. Sur le chantier du Téméraire, la garantie du secret défense n'est, d'ailleurs, pas une mince affaire. « Les personnels qui interviennent doivent tous être habilités. Enquête préalable est menée, y compris pour les sociétés sous-traitantes de DCN, qui doivent montrer patte blanche », explique l'ingénieur en chef de l'armement Yannick Le Yaouanc, du Service de Soutien de la Flotte (SSF).

Garantir le niveau de discrétion acoustique

L'intérieur du sous-marin ressemble, à s'y méprendre, à un vaste chantier de construction. Les milliers de matériels débarqués sont extraits par des brèches, ouvertures relativement larges qui permettent de manutentionner des éléments relativement lourds. Ce fut, notamment, le cas pour l'un des deux diesel-générateurs assurant l'alimentation de secours. Par endroits, le navire semble littéralement « vidé ». Ainsi, le central opération ne dispose plus d'aucune console, dont on devine, à peine, les emplacements. « Cet entretien majeur est une opération complexe et très pointue en raison, tout d'abord, de la nature du produit. Ce sous-marin dispose d'une discrétion acoustique importante. Il faut donc, à l'issue du remontage, qu'il retrouve cette discrétion », souligne Alain Arzel, le chef de chantier de l'IPER du Téméraire. Suffisamment silencieux pour ne pas être doté d'un revêtement anéchoïque, le SNLE a bénéficié, au cour de sa conception, d'un effort particulièrement important pour réduire les bruits rayonnés. Ainsi, tous les équipements susceptibles de produire un bruit pouvant entraîner la détection du navire ont été placés sur plots élastiques. Ces « tampons » permettent d'absorber les vibrations et donc d'empêcher la propagation des ondes jusqu'à la coque. C'est le cas, bien entendu, pour la section propulsion, mais les ingénieurs ont poussé le concept, à la sortie du Triomphant, en 1996, jusqu'à la machine à pétrir du boulanger.
Au cours de leur entretien majeur, qui intervient désormais tous les 8 ans, les submersibles bénéficient de remises à niveau. Ces évolutions, dont le détail est gardé confidentiel, peuvent, notamment, porter sur les équipements de détection ou sur l'amélioration de la discrétion acoustique.

Challenge financier et calendaire

Par rapport au SNLE-NG 1, qui a achevé sa première IPER en avril 2005, les négociations qui ont abouti au contrat ont été musclées et ont duré près d'un an. Entre temps, DCN avait quitté le statut d'administration pour devenir une société de droit privé : « C'est un projet où il a fallu batailler dur pour les coûts. Ce chantier est un gros challenge puisque les contraintes calendaires et financières sont inférieures de 30% par rapport au Triomphant », précise Alain Arzel. Pour parvenir à rentrer dans l'enveloppe fixée par le SSF, l'entreprise a fait d'importants efforts en matière d'organisation et de sous-traitance. Selon Michel Drévillon : « Pour le Triomphant, nous passions des contrats de sous-traitance globaux, c'est-à-dire que nous laissions des tranches entières à aux entreprises extérieures. Cette fois, nous avons recours à une sous-traitance de spécialistes avec des sociétés disposant de compétences affirmées dans chaque domaine ». En tout, le chantier du Téméraire est réalisé à 60% par la sous-traitance : « Plus de 600 fournisseurs sont sollicités. Le temps étant compté, un projet de cette ampleur nécessite un approvisionnement en avance des matériels nécessaires. Ainsi, 90% des 460.000 articles dont nous avons besoins étaient livrés fin avril. C'est un vrai casse-tête chinois en terme de logistique, notamment pour les petits paquets de pièces de rechange ». Alors que la phase de démontage n'était même pas encore achevée, le 28 avril, 150 matériels visités étaient déjà de retour et certains, en cours de réinstallation à bord. Pour parvenir à remonter le navire avant avril 2007, les 700 personnes actuellement mobilisées sur le navire travaillent en 2/8.

Navire sans équipage et infrastructures de pointe

Si les contraintes imposées sur DCN par la marine sont aujourd'hui plus importantes, la marge de manSuvre des anciens arsenaux s'est, dans le même temps, considérablement accrue. Ainsi, pour la première fois, DCN est totalement responsable de l'IPER d'un SNLE. Maître d'ouvrage, le Service de Soutien de la Flotte est présent sur le chantier mais c'est le maître d'Suvre, DCN, qui est totalement en charge des travaux et de la conduite des installations. L'équipage, qui participait autrefois aux IPER, a été dissout en décembre. « Il est préférable, pour l'organisation et la sécurité, qu'il n'y ait qu'un seul intervenant. La séparation entre le donneur d'ordres et l'industriel est plus saine et plus porteuse de progrès. De plus, la marine n'a, aujourd'hui, pas des effectifs gigantesques et préfère mettre ses personnels sur des navires », explique Yannick Le Yaouanc. Du côté de DCN, cette nouvelle organisation est plutôt bien vécue. Plus libre, l'industriel est à même de bénéficier de son retour d'expérience pour améliorer ses prestations, une compétitivité qu'elle met à profit pour décrocher d'autres marchés. Les nouveaux contrats sont, par ailleurs, assortis d'une modulation de rémunération, avec un intéressement supplémentaire si les travaux sont achevés plus rapidement.

Seule capable de mener ce type de travaux, DCN a lourdement investi, à Brest, dans son outil industriel. C'est ainsi qu'un impressionnant « berceau » de 140 mètres de long et 20 mètres de large a été installé, dans le bassin 8 , à l'occasion de l'IPER du Triomphant : « L'Ile longue n'est pas un chantier productif. Il y a énormément de contraintes, notamment traversée de la rade. C'est pourquoi nous avons réduit au maximum le délai de l'Ile Longue pour venir le plus rapidement possible ici. Le berceau est parfaitement adapté aux travaux avec un pont au dessus de chaque brèche et une grue sur le côté », explique Alain Arzel. Avec ses parties couvertes mobiles, cet outil permet également un travail abrité, aussi bien du crachin breton que des yeux indiscrets des satellites. Outre les SNLE, le berceau attend d'être qualifié pour l'entretien des sous-marins nucléaires d'attaque. Brest doit, en effet, accueillir un SNA lorsque le Charles de Gaulle sera immobilisé pour son premier grand carénage. Cette IPER du porte-avions, qui durera 18 mois, sera menée à Toulon en 2007 et mobilisera un millier de personnes pour un million d'heures de travail. Pour DCN Services Brest, la prochaine IPER de SNLE sera celle du Vigilant, le troisième de la série Triomphant, en 2011. Le chantier sera d'autant plus important que cet arrêt sera mis à profit pour refondre le bâtiment et l'adapter au nouveau missile nucléaire M 51, successeur du M 45, en service depuis 1997.

Les sous-marins nucléaires lanceurs d'engins

Le premier décembre 1971, quatre ans après la Grande-Bretagne, la France entrait dans le club très fermé des nations disposant de SNLE. Après une conception et une mise au point longues et fastidieuses, discrètement appuyée par les Etats-Unis, le Redoutable entrait en service. D'une longueur de 128 mètres pour un déplacement en plongée de 9000 tonnes, ce navire allait être suivi de quatre submersibles identiques, les Terrible, Foudroyant, Indomptable et Tonnant, admis au service actif entre décembre 1972 et avril 1980. Cette série sera complétée, cinq ans plus tard, par une sixième unité, plus discrète et dotée du nouveau missile M 4. L'Inflexible servira de base à la modernisation des quatre sisterships du Redoutable, ce dernier, désarmé en 1991, ayant conservé jusqu'à son retrait 16 missiles M 20. La Force Océanique Stratégique (FOST) sera complétée par six sous-marins nucléaires d'attaque, les Rubis, livrés entre 1983 et 1993. C'est au milieu des années 80 que les premières études ont été lancées afin de doter la Marine nationale de SNLE de nouvelle génération. Les deux premiers Triomphant sont inscrits à la loi de programmation 1987-91. Initialement, six navires doivent être construits mais la chute du mur de Berlin et les difficultés budgétaires du moment réduisent la série à quatre submersibles. Dans le même temps, les SNA Turquoise et Diamant sont abandonnés, la construction du premier ayant pourtant commencé à Cherbourg. Plus gros (14.335 tonnes en plongée), plus rapides, plus « profonds » et surtout beaucoup plus discrets que leurs aînés, les Triomphant sont les premiers sous-marins français à être doté d'un « pump jet », une hélice à pales multiples carénée, beaucoup plus silencieuse. Armés de 4 tubes de 533 mm (18 torpilles F 17 et missiles antinavires Exocet SM 39) pour leur autodéfense, ils sont dotés de 16 missiles M 45, emportant jusqu'à 6 têtes nucléaires TN 75 (150 kt) à une portée supérieure à 6000 kilomètres. Pouvant dépasser 25 nSuds en plongée, ils sont entrés en service en 1997 (Le Triomphant), 1999 (Le Téméraire) et 2004 (Le Vigilant). Le quatrième et dernier, Le Terrible, actuellement en construction à DCN Cherbourg, ralliera la flotte en 2010. Il sera le premier à être équipé du missile M 51, dont la portée atteindra 9000 kilomètres. La durée de vie prévue des SNLE NG est de 35 ans.
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" Ecouter l'interview d'Alain Arzel, chef du chantier pour l'IPER du Téméraire

" Voir la fiche technique des SNLE de la classe Le Triomphant

" Voir la fiche technique du SNLE L'Inflexible

" Voir la fiche technique des SNA du type Rubis

" Voir la fiche technique du porte-avions Charles de Gaulle

" Sources techniques: Flottes de Combat 2006