Reportage : Au coeur d'une usine de fabrication de missiles

Dossier(s) : MBDA
Nous vous emmenons aujourd'hui à la découverte de l'un des sites les plus secrets de la région Centre. Au coeur des forêts solognotes, entre Orléans et Bourges, se situe l'usine de Selles-Saint-Denis, seul site d'intégration pyrotechnique de MBDA. Depuis 2007, le missilier européen y a regroupé, en raison de son isolement et de sa protection, l'activité d'intégration de missiles de ses différents sites régionaux. Exocet, Aster, Scalp, Mica, Mistral, Milan... Au milieu des arbres et de la verdure, au bout d'une route de campagne, difficile d'imaginer que naît ici une bonne partie des missiles les plus redoutables conçus en Europe. Comptant 200 salariés, le site de Selles-Saint-Denis s'étale sur un territoire de 270 hectares, soit 1 kilomètre de large et 3 kilomètres de profondeur. Les différents bâtiments sont construits sur une zone d'environ 100 hectares, chaque ligne de production étant éloignée des autres en raison des risques pyrotechniques.
C'est dans un cadre superbe, au milieu du calme de la forêt et de quelques biches jetant ici et là un oeil méfiant derrière les fourrés, que des dizaines de personnes s'activent notamment à la production des nouveaux Aster. Missile anti-missile à lancement vertical, cette munition se décline en deux versions : l'Aster 15, d'une portée de 30 kilomètres, et l'Aster 30, capable de détruire une cible à l'impact dans un rayon supérieur à 80 kilomètres. Très efficace, ce produit a été installé pour la première fois sur le porte-avions Charles de Gaulle, mis en service en 2001. La France et l'Italie l'ont également adopté pour leurs nouvelles frégates Horizon et FREMM, ainsi que pour le porte-aéronefs italien Cavour. La Grande-Bretagne l'a acquis pour ses nouveaux destroyers du type 45, Singapour pour les frégates du programme Delta et le Maroc en équipera la FREMM récemment commandée à DCNS. Pour répondre à la demande, MBDA dispose, à Selles-Saint-Denis, de deux lignes d'intégration de missiles, une troisième devant être mise en service avant la fin de l'année. « Les équipes travaillent en 2/8 pour assurer la cadence de production. Nous pouvons livrer une trentaine de missiles par mois et monter, le cas échéant, à un maximum de 50 missiles », explique Michel Lombard, Directeur du site.


Tir d'Aster sur une frégate singapourienne (© : MBDA)

Exocet : Un travail d'orfèvre

Beaucoup moins automatisée que pour l'Aster, l'intégration du célèbre missile antinavire Exocet, vendu à plus de 3000 exemplaires dans le monde depuis 30 ans, constitue une véritable surprise pour la personne qui la découvre. De l'extérieur, on imagine en effet volontiers que la production de ses engins s'assimile à celles des voitures dans une usine automobile. On voit déjà un grand hall et des robots s'affairant autour des missiles, assemblés à la chaîne sur différents bancs de montage. La réalité est tout autre. L'Exocet est, en effet, une grosse munition (5.8 mètres et 850 kilos pour l'Exocet MM40 Block2) dont l'intégration, complexe, nécessite deux à trois semaines, auxquelles il faut ajouter une quinzaine de jours de tests. Selles-Saint-Denis reçoit le missile en pièces détachées, la plupart des éléments mécaniques, comme la case arrière ou la case moteur, provenant du site MBDA de Bourges. Il s'agit ensuite de les assembler sans le moindre faux pas. Au coeur du bâtiment Exocet, deux techniciens travaillent avec minutie sur le tout nouvel Mer-Mer 40 Block3, qui se différencie de son prédécesseur par l'adjonction d'un booster largable et d'un turbomoteur permettant d'augmenter la portée à 180 kilomètres. Palans en bois, tendeurs, outils de précision... La salle a des allures de bloc chirurgical, où l'accès est strictement limité à deux personnes lors des phases de travaux. Comme sur les autres missiles produits par le site (classé évidemment SEVESO), les personnels sont extrêmement qualifiés. « Tous les gens sont formés aux risques pyrotechniques. Les monteurs doivent être capables de connaître toutes les techniques de montage, mais aussi les tests. Il y a en outre une habilitation au produit, le passage d'un produit à l'autre nécessitant une formation spécifique », précise Michel Lombard.


Tir d'Exocet MM40 Block3 (© : MBDA)

Intégration de munitions neuves et retrofits

Pour mener bien l'intégration des nouveaux missiles et la maintenance, ou le retrofit des munitions existantes, MBDA a investi 6 millions d'euros dans un nouveau bâtiment. Celui-ci comprend quatre cellules autonomes, spécialement conçues pour prévenir les accidents. Avec 2800 m3 de béton coulé, quelques 800 tonnes de ferraille et de lourdes portes blindées, le bâtiment fait office de véritable bunker. « La pyrotechnie nécessite d'importantes mesures de sécurité. Chaque cellule est calculée en fonction de la quantité d'explosif qui y sera traité. Chaque cellule est constituée de trois murs forts de plus d'un mètre d'épaisseur, et d'une paroi légère qui va céder en cas d'explosion. Le système est fait pour canaliser une éventuelle explosion et dissiper le souffle, de manière à ce que chaque cellule soit en sécurité par rapport aux autres », précise Alain Roussaud, Responsable de production des missiles à longue portée. De plus, un épais mur, situé à l'extérieur entre chaque cellule, permet de protéger le local voisin et les personnels, qui pourront se réfugier derrière en cas d'incident. Dans l'axe de la paroi légère, des talus, ou merlons, ont par ailleurs été installés, afin de dévier vers le haut le souffle d'une éventuelle explosion. Seule une douzaine de personnes travaille dans le bâtiment, dont les quatre cellules distinctes permettent d'oeuvrer sur les différentes phases d'intégration des missiles, dont un seul sera traité à la fois. On trouve également deux salles d'essais, dont l'électronique est plus ou moins moderne, suivant la génération du missile sur lequel les équipes travaillent. « Ces moyens nous permettent d'assembler totalement un nouveau missile, de le tester et de le conditionner dans un conteneur. Mais nous traitons ici toutes les versions de l'Exocet. Car, après la mise en service, il y a des contrôles périodiques des matériels vendus ainsi que des rétrofits, généralement au bout de 10, 15 et 20 ans. Ces rénovations portent principalement sur des remotorisations ». Ainsi, un MM38, actuellement présent à Selles-Saint-Denis, a déjà connu deux remotorisations. « Cela dépend de l'utilisation mais les cellules sont faites pour durer 20 à 30 ans », souligne Alain Roussaud. En moyenne, MBDA réalise une vingtaine d'opérations de retrofit par mois.


Missile Mistral (© : MARINE NATIONALE)

Près de 1000 missiles produits en 2006

La saga de l'Exocet entre aujourd'hui dans une nouvelle phase, Selles-Saint-Denis ayant débuté, à l'automne, la production du MM40 Block3 qui, outre sa portée allongée, dispose d'une capacité de frappe côtière grâce à l'intégration d'un système GPS. Les premières munitions, destinées à des clients étrangers, seront suivies par le retrofit de 45 Exocet MM40 Block2 actuellement en service dans la Marine nationale (le contrat est espéré avant la fin de l'année). MBDA se prépare également à la montée en puissance du programme Scalp Naval, qui devrait voir la livraison d'environ 200 missiles de croisière destinés à équiper les frégates multi-missions (FREMM) et les sous-marins nucléaires d'attaque du type Barracuda. Quelques contrats à l'export pourraient s'ajouter aux commandes nationales, par exemple pour la marine grecque, pour laquelle DCNS propose une version de la FREMM dotée d'Aster 30, de Mica VL et de Scalp Naval. D'une portée de 1000 kilomètres, le missile de croisière doit être opérationnel en 2013 sur bâtiment de surface et 2017 sur SNA. Une équipe du site de Selles travaille actuellement avec les équipes de développement du siège (situé au Plessis-Robinson) pour définir et préparer les processus de fabrication, c'est-à-dire déterminer ce qu'il faudra monter et comment le faire. Les réflexions portent notamment sur l'outillage nécessaire et la définition, comme le développement, des bancs d'intégration. « Les équipes d'intégration doivent travailler très en amont avec les équipes de développement. Il est, en effet, impératif de s'assurer que les produits peuvent être fabriqués et commercialisables », note le directeur du site. La production de Selles-Saint-Denis varie suivant les années, les contrats engrangés, et la complexité de l'intégration des différents produits. Ainsi, alors qu'il faut parfois plus d'un mois pour intégrer et tester un Exocet, ces opérations ne prendront que quelques heures pour un missile surface-air à courte portée Mistral. En 2006, le site à produit près d'un millier de missiles, soit 500 Mica, 250 Scalp EG (version air-sol) et 200 Mistral. Cette année, une centaine d'Exocet sera achevée, de même que 400 Mistral et plus de 200 Aster, sans oublier le missile Milan. Côté support technique, le site travaille à l'entretien des premiers Aster 15, du Milan, des l'AS 30 laser, du Mica, de l'Exocet, du Scalp EG, du Magic 2 ou encore de l'Otomat.
Pour faire face à la croissance prévisible de l'activité, l'usine devrait recruter une trentaine de personnes dans les cinq années à venir. Pontiers, élingueurs, caristes, techniciens en électricité et pyrotechnie... Les profils recherchés sont des Bac techniques ou professionnels, ainsi que des titulaires de BTS et DUT.


Missile Scalp Naval (© : MBDA)

Un groupe stratégique pour l'Europe

Ayant comme actionnaires EADS (37.5%), BAE Systems (37.5%) et Finmeccanica (25%), MBDA a intégré en 2001 les différents missiliers français (Matra, Aérospatiale), britanniques, allemand et italien. Ayant inauguré en début d'année son nouveau siège, au Plessis-Robinson, près de Paris, MBDA emploie 4800 personnes en France, auxquelles il faut ajouter 2900 salariés au Royaume-Uni, 1500 en Italie, 1100 en Allemagne et 100 aux Etats-Unis, soit un effectif total de 10.400 personnes. Le chiffre d'affaires du groupe s'élève à 3 milliards d'euros et son carnet de commandes à plus de 13 milliards d'euros. Le secteur naval représente désormais environ un tiers de l'activité de la société, dont les produits sont hautement stratégiques pour la Défense européenne. Les missiles sont, en effet, considérés par les gouvernements comme une capacité stratégique dont la maitrise (et le maintien) de la technologie garantissent l'indépendance des pays capables de développer ces armements. Missiles antichar, antinavire, antiaérien, anti-sous-marin (Milas) ou missile de croisière... MBDA est le seul groupe industriel à intégrer une gamme aussi vaste de produits. Il compte actuellement un catalogue de 45 systèmes de missiles et sert quelques 70 clients dans le monde.


Tir d'Exocet depuis frégate (© : MBDA)

La saga de l'Exocet

Dans le domaine naval, le missile antinavire reste le produit le plus connu de l'industriel. Cela fait tout juste quarante ans que l'histoire de l'Exocet a, d'ailleurs, débuté. Suite à la Guerre des six jours, Pierre Messmer, ministre de la Défense, décide en 1968 de doter les bâtiments français d'un missile antinavire. Pour la petite histoire, l'état-major de la marine y est alors opposé. L'Aérospatiale (alors Nord Aviation puis SNIAS) est chargée dès l'année suivante des études, en collaboration avec le ministère de la Défense. Du type « Fire and Forget », cet engin à vol rasant doit être autonome et atteindre sa cible sans téléguidage. Capable d'atteindre 42 kilomètres, le missile Mer-Mer 38 est tiré pour la première fois en 1971 et compte un premier client en 1973, non pas la France mais la Grèce, qui en dote ses patrouilleurs lance-missiles. Deux autres versions sont développées en parallèle de l'antinavire. En 1974, l'AM39 voit le jour pour le tir depuis avion mais aussi hélicoptère, capacité dont ne disposent d'ailleurs pas ses concurrents Harpoon et RBS 15, dotés d'un turbopropulseur. Les livraisons en série de l'AM39 débutent en 1981, l'engin étant retenu par l'aéronautique navale française pour être mise en oeuvre à partir du Super Etendard de Dassault Aviation (portée de 50 à 70 kilomètres) et le sera également sur avion de patrouille maritime Atlantique 2.


Tir d'Exocet AM39 depuis un Atlantique 2 (© : MARINE NATIONALE)


Tir d'Exocet AM39 depuis un hélicoptère (© : MBDA)


Tir d'Exocet SM39 depuis sous-marin (© : MBDA)

Une autre version (le SM39), qui doit pouvoir être lancée depuis sous-marin, est étudiée à partir de 1978 et mise en service en 1985. Elle équipe aujourd'hui les SNA du type Rubis, les SNLE du type Le Triomphant et plusieurs marines à l'export, sa portée étant d'une cinquantaine de kilomètres. Grèce, Malaisie, Allemagne, Pérou, Royaume-Uni, France... En quelques années, l'Exocet MM38 s'implante aux quatre coins de la planète. Conçu sur le principe d'une charge militaire explosant à l'intérieur du bâtiment cible, après impact juste au dessus de la ligne de flottaison ; l'Exocet prouve sa redoutable efficacité dès 1980, lorsqu'il est tiré depuis un hélicoptère Super Frelon lors du conflit Iran-Irak. Mais c'est en mai 1982 que la réputation du missile sera définitivement assise. Pendant la campagne des Malouines, le destroyer britannique HMS Sheffield coule six jours après avoir été ravagé par l'explosion d'un AM39 tiré depuis un Super Etendard argentin. Dans le même conflit, le porte-conteneurs Atlantic Conveyor est lui aussi détruit après une attaque similaire. Cinq ans plus tard, en mai 1987, c'est l'US Navy qui essuiera une attaque d'Exocet dans le golfe Persique. La frégate USS Stark est très gravement endommagée par deux missiles tirés par les Irakiens. Le navire est hors de combat et sa réparation coûtera quelques 180 millions de dollars.


L'USS Stark après l'attaque de mai 1987 (© : US NAVY)

D'une portée de 42 kilomètres, le MM38 est suivi par le MM40 Block1 (1982) puis le MM40 Block2 (1990). La portée des MM40 atteint 72 kilomètres, grâce à l'embarquement d'une quantité supplémentaire de poudre pour la propulsion. Grâce à ses ailes repliables, le missile gagne également en compacité, deux MM40 occupant le volume de quatre MM38. Le Block2 offrira, quant à lui, un nouvel autodirecteur et un durcissement face aux contremesures.
Le dernier né de la gamme, le MM40 Block3, a vu son développement lancé en 2004, suite à l'abandon du projet ANF, le financement étant assuré par la Marine nationale, la Délégation Générale pour l'Armement (DGA), ainsi que l'industriel. Il est le premier à être équipé d'un turbopropulseur, ce qui permet un gain significatif en portée (180 kilomètres), un aéronef pouvant servir de relai pour les tirs transhorizon. Les boosters sont dotés d'une tuyère orientable, ce qui permet au missile de pouvoir réaliser d'impressionnants virages lors de son tir. D'une longueur de 5.8 mètres pour un diamètre de 35 centimètres et un poids de 740 kilos, le nouveau missile antinavire présente des dimensions identiques à celles de son prédécesseur, tout en étant plus léger (870 kilos pour la génération précédente). Il se distingue également par l'embarquement d'un GPS et une capacité contre cibles terrestres (ce qui n'en fait pas pour autant un missile de croisière). Sa vitesse atteint Mach 0.9. Après trois tirs de qualification, un tir de validation est prévu au printemps 2009 sur la frégate de défense aérienne Forbin. Le MM40 Block3 doit équiper ce bâtiment et son sistership, le Chevalier Paul (programme Horizon), les futures FREMM et certaines frégates existantes aujourd'hui dotées de la version précédente.


La frégate Forbin (© : JEAN-LOUIS VENNE)

L'ensemble de la famille Exocet équipe aujourd'hui 35 pays. En France, le MM38 arme le porte-hélicoptères Jeanne d'Arc, les frégates Tourville, De Grasse, Georges Leygues et Dupleix, ainsi que les six frégates du type Floréal. Le MM40 équipe cinq frégates du type F70 ASM, les deux Cassard, les cinq La Fayette et une partie des 9 avisos encore en service (les autres disposent de MM38). Les sous-marins nucléaires d'attaque et lanceurs d'engins embarquent quant à eux le SM39 et les Super Etendard Modernisés et les Atlantique 2 de l'aéronautique navale de l'AM39. Le Rafale F3 mettra quant à lui en oeuvre une nouvelle évolution, l'AM39 Block2 Mod2, dont le développement a été lancé en 2004. Le tir de validation de ce nouveau missile « tout numérique » est intervenu en juin 2007.
L'avenir de la famille Exocet passera par de nouvelles améliorations. Des réflexions sont en cours sur un nouvel autodirecteur, de même que sur la possibilité de rafraîchir en vol, via une liaison de données, les coordonnées de la cible.


Exocet AM39 sur un Rafale à l'appontage (© : MBDA / Thierry Wurtz)


Exocet AM39 et missiles air-air Mica sur Rafale Marine (© : MBDA / Thierry Wurtz)


Exocet AM39 et missiles air-air Mica sur Rafale Marine (© : MBDA)