Histoire Navale

Reportage

Reportage : Le Belem, entre rêve et histoire

La Mer du nord est aujourd’hui d’un calme méditerranéen. La mer est presque d’huile et l’effilée coque noire et blanche trace sa route au milieu de nulle part. Après une journée de houle et de pluie, une dizaine de stagiaires profitent de ce répit sur le gaillard avant du Belem. Ils sont retraités, étudiants ou salariés, passionnés de voile ou simples novices. Certains sont allongés sur le teck, savourant la chaleur des rayons du soleil qui baigne le pont. Dans les yeux de certains, on devine l’émerveillement : « L’élément le plus marquant, c’est le calme. On entend juste le clapotis des vagues et quand on regarde autour, il n’y a rien, c’est le vide. On a vraiment l’impression d’être seul au monde », confie Bruno, qui fête ses quarante ans sur le voilier. Pourquoi ? Tout simplement parce que c’était un rêve depuis qu’un jour, ce Chti parti travailler sur Paris a découvert un rassemblement de vieux gréements : « Ca a été le déclic et aujourd’hui, je suis vraiment heureux d’être là ». L’émotion est perceprible dans sa voix. L’émotion, c’est peut être l’un des meilleurs termes pour qualifier le Belem, ce vénérable bateau qui sillonne les mers depuis 109 ans. Son commandant, Eric de Saint-Planca, en est persuadé. Entré dans la marine comme matelot en 1990, il accède au poste de second en 1996 et commande en alternance le voilier depuis 2003 : « C’est un navire qui stimule les sens. D’abord parce que c’est le derniers trois mâts barque que nous possédions, ensuite parce que sa manœuvre est passionnante et enfin, parce qu’il joue sur l’affectif. On tombe amoureux du Belem ».

Décaper, peindre et réparer

Pour entretenir ce monument du patrimoine, le travail est énorme et permanent. Le coût de fonctionnement du bâtiment atteint 1,5 million d’euros par an. Outre sa période annuelle d’entretien en cale sèche, c’est au jour le jour que l’équipage astique, répare et prend soins de son vaisseau. Alors qu’on distingue au loin la côte d’Albâtre, légèrement voilée, Dominique Groisard, matelot instructeur, est assis sur le Beaupré, un pinceau à la main. « C’est un acide pour enlever la rouille. Dès que ça commence à devenir marron, on sort le pinceau ! », explique le jeune vendéen de 21 ans. « Il faut tout le temps gratter, poncer, peindre, vernir… L’eau de mer est très destructrice et comme la coque du bateau est en fer, il faut veiller ». Né à l’île d’Yeu, le jeune homme a commencé sa carrière de marins comme pêcheur. Il s’est ensuite orienté vers les vedettes à passagers avant de poser son baluchon sur le Belem : « Depuis tout petit je faisais de la voile et j’ai eu la chance d’arriver ici. Pour l’équipage, c’est une histoire de passion. C’est la voile, les vieux gréements et surtout le Belem, 109 ans, ce n’est pas rien. C’est une expérience unique et on est fier de naviguer sur ce bateau là ». Fiers de leur voilier, ils peuvent l’être. Malgré son grand âge, le Belem garde son allure majestueuse. Long de 58 mètres pour un déplacement de 700 tonnes, il lui arrive encore de dépasser les 12 nœuds. Pour cela, les marins doivent manœuvrer trois mâts et 22 voiles. Une opération très compliquée la première fois. Difficile en effet de s’y retrouver entre le grand cacatois, les drisses, les écoutes et autres nœuds de bosse. « Il y a 22 voiles, plus de 4 Km de bouts et 220 points de tournage », précise Dominique Groisard.

Bateau école pour tous

Navire école depuis 1986, le Belem embarque 2000 stagiaires par an. Pour Eric de Saint Planca, cet engouement est logique: « Les réservations augmentent au fil des années. Le bateau est magique en lui-même de par son histoire, il est passionnant à manœuvrer et l’équipage a une faculté formidable pour transmettre sa passion ». Tirer sur les cordages, tenir la barre, monter dans les vergues mais aussi lustrer les cuivres et assurer le service de table ; monter sur le Belem, ce n’est pas partir en croisière mais faire partie intégrante de l’équipage : « Il n’y a pas d’obligation mais tout le monde se prête au jeu ce qui crée un véritable esprit d’équipe». Après avoir brassé, c'est à dire manoeuvrer les voiles pour virer de bord, l'équipage aime se retrouver à table. Manger pour se revigorer mais aussi pour se retrouver. Natif d’Angers et entré dans la marine marchande un peu par hasard, Jérôme Prézelin, est l’un des deux cuisiniers du bord. De ses fourneaux sortent coquilles Saint-Jacques, saumon au beurre blanc et magrets de canard : « Sur un bateau, les repas sont très importants. C’est le moment où tout le monde va se retrouver et prendre un peu de plaisir après les manœuvres. J’avais envie de voyager et de découvrir d’autres horizons. C’est pourquoi je me suis embarqué et je ne regrette pas. Alors que mes amis chefs sont dans une cuisine sans fenêtre, moi je prépare mes plats sur le pont, avec vue sur la mer !» La richesse humaine du voilier est évidente et chacun, qu’il soit stagiaire ou membre de l’équipage, en a pleinement conscience : « C’est une forme de solidarité qu’on a un peu oubliée de nos jours. Ici, on redécouvre la vie et la nature. C’est une rupture totale avec les journées de stress qu’on connaît à la ville », explique Sophie. Cette nuit, la jeune femme profite du ciel étoilé. Quelques mètres plus loin, Dominique, le matelot vendéen, joue de la guitare. Elle le regarde et esquisse un sourire : « C’est magique, tout simplement ».

119 ans et plusieurs vies

Ultime représentant de ces centaines de voiliers que comptait la marine marchande à la fin du 19ème siècle, le Belem a été construit en 1896 aux chantiers Dubigeon de Nantes. Affecté aux liaisons commerciales avec l’Amérique du sud, il échappe miraculeusement à l’explosion de la montagne Pelée, en 1902. Racheté douze ans plus tard par le duc de Westminster puis par le brasseur Guinness, il sert de yacht privé jusqu’en 1951. Le voilier rejoint alors l’Italie où il est transformé en navire école pour les orphelins de la mer, les petits marinareti. Abandonné quelques années plus tard, il ne sera retrouvé qu’en 1979 par un amoureux des vieux gréements. Racheté par les Caisses d’Epargne, il est ramené en France et réparé. Classé monument historique et géré par la Fondation Belem, il reprend sa carrière de navire école en 1986.

Comment partir sur le Belem ?

Plus de 25 stages sont proposés chaque année le long des côtes européennes. Le navire est accessible à tous, y compris aux enfants, pour des traversées d’une durée de 3 à 10 jours. Le prix des stages correspond à celui d’une croisière classique, soit environ 150 euros par jour en pension complète.
Pour connaître le programme et les disponibilités du voilier, contactez la Fondation Belem par courrier, 23 rue de la Tombe-Issoire, 75014 PARIS ; au téléphone, 01 58 40 46 46 ou bien sur Internet : FondationBelem.fr

Vieux gréements Belem