Histoire Navale

Reportage

Rochefort : Le mystère des anciens canons de l'arsenal

L’endroit a vu naître, et bientôt renaître, l’Hermione et plusieurs centaines d’autres vaisseaux. Rochefort est l’un des arsenaux qui a le plus marqué l’histoire navale française et pourtant, bien des mystères subsistent encore… A l’image de cette centaine de canons plantés le long de la Charente. Leur histoire commence il y a trois siècles… Délaissés, ils sont redécouverts il y a peu par un promeneur ; avant de s’inscrire, peut-être, dans la grande Histoire. Jamais personne n’avait fait vraiment attention à eux. Ils sont parfois droits comme des i, plantés dans la terre de tout leur aplomb. Plus souvent enfouis dans la vase, ne laissant voir de leur tête qu’une vingtaine de centimètres. Mais toujours à proximité de la Charente. C’est bien de canons dont il s’agit. Des canons bien incognito ces dernières décennies, et pour cause : Ils n’ont plus depuis longtemps de raison d’être. Pourtant, à eux seuls ils parlent d’un lieu, d’un labeur, d’ingéniosité et du temps qui passe.

124 mystérieux canons

L’aventure commence en 2001, Samuel Chassaigne finit alors ses études à Rochefort. Il se balade régulièrement le long du fleuve quand, un jour, il remarque ces canons. Sa curiosité est piquée au vif mais, renseignements pris, personne ne peut lui expliquer quoique ce soit sur ces vestiges du passé plantés en terre. Avec des amis, ils vont donc les recenser. Ce recensement permet de comptabiliser 124 canons répartis sur les deux rives de la Charente. On les trouve principalement en face de la Corderie Royale (pas moins d’une cinquantaine) et dans la courbe du Vergeroux. Outre les spécimens toujours en place, une soixantaine d’autres ont été déplacés et installés un peu partout dans le pays rochefortais. « C’est étonnant de se dire qu’au XXIème siècle, on trouve encore des choses dont personne ne connaît vraiment l’existence, quelque chose sur laquelle personne ne s’est penché pour donner des explications » raconte Samuel. « N’étant pas des spécialistes, nous avons donné notre recensement à ceux qui pourraient en sortir quelque chose. Ceux dont c’est le métier de connaître ces canons. » Ces professionnels, ce sont Le Musée national de la Marine de Rochefort, le service historique de la Marine, la Corderie Royale, ainsi que des universitaires. Après plusieurs mois de recherche de part et d’autre, l’histoire de ces canons a été, en partie, reconstituée
Il faut remonter à la grandeur de Rochefort pour retrouver leurs origines. Dès la XVIIème siècle, l’arsenal construit, arme et entretient des centaines de vaisseaux, dont l’Hermione de La Fayette reste le plus connu. Pour se rendre de Rochefort à l’océan Atlantique, les navires doivent parcourir les 22 km d’une Charente sinueuse et peu profonde. Impossible donc d’envisager que les navires remontent (ou descendent) le courant par leurs propres moyens. Ils étaient ainsi hâlés, tirés par des hommes et des chevaux, à l’aide de longs cordages. Dans un premier temps, ce sont les habitants qui font cette corvée baptisée le cordelle (du nom du câble). Puis, à la création du bagne de Rochefort en 1766, 200 à 400 bagnards, selon l’importance du bateau, effectueront la tâche.

Installés en marge du bagne

Pour compliquer les choses, il faut se rappeler que la Charente subie les marées. Deux semaines étaient donc nécessaires pour remonter le fleuve ; par étape en quelque sorte. Pour jalonner ces étapes, des pilots de bois. Sous l’action de l’eau, ils ne manquaient pas de pourrir, ce qui obligeait à les changer régulièrement. Au printemps 1722, un dénommé Barailh, capitaine de port ayant pour fonction les travaux de servitude pour l’armement des bâtiments en rade, et de cordelle, proposa de changer ces pilots en bois par des canons hors d’usage. La réponse du conseil de régence arrive le 9 juillet de cette même année « il approuve que vous fassiez remplacer les pilots d’amarrage établis le long de la rivière par des canons de fer hors de service. (…) il est bon d’en faire l’épreuve et il est à désirer qu’elle réussisse ». La permission est ainsi donnée au port de Rochefort de faire tester les canons de rebut en lieu et place des pieux de bois. Les essais ont lieu en novembre. Ils s’avèrent concluants. C’est ainsi que l’on remplaça, au fur et à mesure, tous les pilots en bois. Les canons en fer, pesant de une à cinq tonnes, furent installés dans la terre sur pilotis afin de s’assurer de la stabilité de l’ouvrage.
A ce jour, des mystères subsistent… Personne n’a été capable de trouver la date à laquelle on a arrêté de planter ces bittes d’amarrage d’un genre original. L’étude des différents canons permet de constater que toutes les époques sont représentées et que certains canons pourraient même provenir d’Angleterre, de Hollande ou plus loin, de Suède. Des prises de guerre ne sont pas exclues.

Patrimoine menacé

En 2004, un an après le premier recensement, Nicolas Faucherre, alors maître de conférence à l’Université de La Rochelle et historien de la fortification, alerte la DRAC et le ministère de la Culture, de ce patrimoine méconnu. La Direction Régionale des Affaires Culturelles du Poitou-Charentes finance ainsi un second recensement. Triste constatation, cinq canons ne figurent plus sur la liste des cinquante installés en face de la Corderie Royale. Ainsi, en une année, le patrimoine s’amenuise. Des canons sont retirés de leur emplacement, d’autres sont engloutis sous la vase du fleuve dont le lit change imperceptiblement chaque année. Samuel Chassaigne a procédé aux deux recensements. « Le travail qu’on a fait là est très important. Si les canons continuent à disparaître, les cartes avec leur emplacement au GPS sera la seule marque de leur passé. Il faut faire quelque chose pour éviter ça.. Il ne faut pas qu’ils disparaissent complètement ! ». A la DRAC, on explique que le recensement a été l’occasion de dresser la liste des propriétaires des parcelles sur lesquelles sont les canons. C’est là que le bât blesse : 78 des 119 canons appartiennent à plus de 20 propriétaires différents. « Dans ces conditions il est très difficile de gérer un dossier de préservation », explique Brigitte Montagne, de la DRAC, « Il faudrait que chaque propriétaire fasse une demande de classement en monument historique. Beaucoup d’entre eux ne sont absolument pas intéressés par la démarche. » L’Etat en possède quelques-uns mais bien peu en proportion du nombre. Il faudrait donc réussir à sensibiliser chaque privé à l’intérêt patrimonial de ces canons qui constituent parfois plutôt des verrues au milieu d’un champ, ou parfois encore des beaux objets à exposer en place publique, bien loin alors de leur localisation historique. « Nous essayons de faire de l’information pour les sauvegarder mais c’est un travail énorme », poursuit Brigitte Montagne, « en ce moment, nous constituons un dossier de candidature de l’estuaire au Patrimoine Mondial de l’Unesco. Nous prévoyons d’insérer les canons dans la carte des biens. Si la candidature est retenue, ils seront donc protégés puisque appartenant à un site classé ».
Le dossier devrait être remis à l’Unesco à la fin de l’année puis il faudra attendre les résultats de la candidature. En espérant que d’ici là, ce patrimoine original ne continue pas de disparaître à petit feu.

Béatrice Montoir
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Si cette histoire vous intéresse ou que vous disposez d’informations supplémentaires, n’hésitez pas à contacter Samuel Chassaigne: samuel.chassaigne@wanadoo.fr