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Reportage

Suez - Gaz de France : Leaders mondiaux du gaz naturel liquéfié

Alors que Gaz de France doit prendre livraison demain, à Saint-Nazaire, du Provalys, le plus grand méthanier du monde (154.500 m3), la Commission européenne a donné, hier, son accord à la fusion du groupe public avec Suez. En raison de problèmes de concurrence, ce feu vert de Bruxelles a été conditionné par l'engagement des deux entreprises à céder de nombreux actifs ou réduire leurs participations dans certaines sociétés et filiales, comme Fluxys, Cofathec Coriance, Distrigaz et Segebel, maison mère de SPE, second électricien de Belgique. Alors que le marché du gaz naturel liquéfié et son transport par voie maritime sont en plein essor, l'alliance de Suez et Gaz de France, qui doit être scellée d'ici début 2007, verra l'émergence d'un nouveau leader mondial du secteur. Avec quelques 100 milliards de m3 de gaz vendus en 2005 (60 M pour GDF et 38 M pour Suez), dont un tiers sur le marché non domestique, le nouveau groupe français sera parmi les trois premiers premier marchands mondiaux du gaz, avec Gasunie (77 milliards de m3) et ENI (70 milliards de m3). Dans le futur groupe, l'activité de transport et de réception, via des terminaux, du GNL, est présentée comme stratégique.

Suez détient 8% du marché mondial du GNL

Concentrant 8% des parts de marché mondiales du gaz naturel liquéfié, Suez est le deuxième importateur de GNL en Amérique du Nord. Le groupe exploite le plus ancien terminal de regazéification opérationnel aux Etats-Unis, à Everett, dans le Massachusetts. Mis en service en 1971, il dessert actuellement la plupart des distributeurs de la Nouvelle-Angleterre, ainsi que les principaux producteurs d'électricité. Le terminal d'Everett permet d'alimenter 20% du marché régional. La capacité quotidienne du site est de 3 millions de m3 pour le transport de GNL par camion et de 20 millions de m3 pour la vaporisation en période normale (28 millions de m3 max). Par ailleurs, Suez opère, avec Fluxys, le terminal méthanier de Zeebrugge (Belgique), le deuxième plus important d'Europe. Depuis son ouverture, en 1987, plus de 900 navires y ont escalé. D'une capacité maximale de 4,5 milliards de m3 par an (capacité de stockage de 240 000 m3 de GNL à l'état liquide et capacité d'émission de 950 000 m3/h à l'état gazeux), le terminal fait l'objet d'un projet d'extension qui permettra de doubler sa capacité globale et d'atteindre 9 milliards de mètres cubes par an (capacité de stockage de 380 000 m3 de GNL et capacité d'émission de 1 700 000 m3/h). « Cette présence nous assure un rayonnement important. Il n'y a pas d'autre opérateur qui dispose d'une double implantation des deux côtés de l'Atlantique, avec les terminaux les plus importants en Europe et sur le côte Est des Etats-Unis », souligne-t-on chez Suez. Outre Boston et Zeebrugge, le groupe possède 10% d'Atlantic LNG, l'usine de liquéfaction implantée à Trinidad et Tobago. Suez Energie International achète sur base de contrats long terme 60 % de la production du Train 1 et 10 % de la production de Train 2, ce qui fait de l'usine la source principale de SUEZ EI pour ses activités en Amérique du Nord. Cette position permet également au groupe d'avoir accès à des cargaisons d'autres partenaires en Atlantic LNG.

Gaz de France, n°1 en Europe

Premier opérateur européen et troisième importateur mondial, Gaz de France espère faire monter la part du GNL à 30% de ses approvisionnements, dès l'année prochaine. Depuis la fermeture du terminal gazier du Havre, en 1989, GDF ne dispose que de deux terminaux dans l'Hexagone. Mis en service en 1980 Montoir-de-Bretagne, près de Saint-Nazaire, est, avec 360.000 m3 de capacité de stockage et 10 milliards de m3 de capacité annuelle d'émission de gaz, le plus important terminal méthanier européen. Sur la façade méditerranéenne, le groupe opère également le terminal de Fos-sur-Mer, mis en service en 1972. D'une capacité de stockage de 150.000 m3 et d'une capacité annuelle d'émission de gaz de 7 milliards de m3, ce site a enregistré 167 escales de navires en 2005, contre 101 à Montoir, la différence s'expliquant par un tonnage plus important des méthaniers déchargeant dans l'estuaire de la Loire. Enfin, un troisième terminal est en construction à Fos-sur-Mer. La mise en gaz est prévue fin 2007 pour une entrée en service au premier semestre 2008. D'un coût de 400 millions d'euros, la nouvelle infrastructure s'étalera sur 80 hectares. Elle comprendra trois réservoirs de 110.000 m3 chacun et une capacité annuelle de regazéification de 8,25 milliards de mètres cube de gaz naturel, soit l'équivalent d'un sixième de la consommation française en gaz naturel.

Cargaisons algériennes, égyptiennes et nigérianes traitées à Montoir et Fos

Gaz de France commercialise le GNL en provenance d'Algérie, d'Egypte et du Nigeria. En Algérie, les stocks sont achetés à Sonatrach à partir des installations de liquéfaction de Bethioua et Skikda. Acquis sous forme de contrats longs, le GNL algérien représentait, l'an passé, 18% des approvisionnements de long terme du groupe en gaz naturel. Au Nigeria, Gaz de France travaille notamment, depuis 1997, avec l'Italien Enel, qui lui livre au terminal de Montoir-de-Bretagne 3.5 milliards de m3 par an. Les relations avec l'Egypte son plus récentes, puisque datant de 2002. le groupe Français, partie prenante dans l'usine de liquéfaction d'Idku, près d'Alexandrie, dispose, depuis l'année dernière, d'un contrat d'approvisionnement de 4.8 milliards de m3 par an. En attendant l'ouverture du nouveau terminal méthanier de Fos-sur-Mer, le GNL est acheminé à Montoir. A l'horizon 2007, le contrat égyptien représentera 10% des approvisionnements de Gaz de France. Outre le continent africain, le Français a pris une participation de 12% dans le gisement de Snohit, en mer de Barents. Prévu mi-2007, le démarrage de la production devrait assurer une capacité de 700 millions de m3 de GNL, destiné à l'Europe et aux Etats-Unis. Enfin, l'entreprise doit faire face au développement du marché spot, c'est-à-dire aux contrats à court terme, qui a représenté, l'année dernière, 23 milliards de m3, soit 13% du commerce international de GNL. Sur 2005, Gaz de France a pu prendre 11 livraisons spot aux Etats-Unis et 4 en Espagne. Afin de répondre à la croissance de ce marché, les nouveaux navires sont donc conçus pour être opérés sur toutes les mers du globe.

Dix et bientôt treize méthaniers opérés par Gaz de France

Afin d'assurer le transport des usines de liquéfaction vers les terminaux méthaniers, Gaz de France opèrent une flotte de navires spécialement conçus pour le transport de gaz naturel liquéfié. Cette fonction d'armateur fait partie des activités de GDF depuis quarante ans. Au travers de sa filiale (à 100%) Messigaz, le groupe aligne les méthaniers Tellier (40.000 m3) et Descartes (50.000 m3). Méthane Transport, une filiale commune détenue à parité avec Louis Dreyfus Armateurs exploite, quant à elle, l'Edouard LD (129.300 m3). Sept autres navires sont, de plus, affrétés : Le Ramdane Abane de Sonatrach (126.000 m3), le Methane Artic de BG (71.000 m3), le LNG Lerici de l'Italien LNG Shipping spa (65.000 m3), le Tenaga Satu de la compagnie malaise Misc (130.000 m3), l'Asclepius du grec Maran Gas Maritime (145.000 m3), le Castillo de Villalba de l'Espagnol El Cano (138.000 m3) et le Galeomma de Shell (126.000 m3). Par ailleurs, Gaz de France prendra livraison, demain, du Provalys, construit par les Chantiers de l'Atlantique, désormais Aker Yards France. Ce navire, qui sera le plus grand méthanier du monde, avec une capacité de 154.500 m3, sera également le premier d'une nouvelle génération équipée d'une propulsion diesel gaz électrique. Dans cette configuration, le carburant principal utilisé par les moteurs est constitué par l'évaporation des gaz transportés dans les cuves. Cette technique, novatrice, est appelée à devenir la norme dans les prochaines années (*). Conçu pour naviguer sur toutes les mers du monde et permettre, ainsi, de répondre dans le futur aux exigences du marché spot, le Provalys doit assurer la liaison entre Idku (Egypte) et Fos-sur-Mer. Egalement construit à Saint-Nazaire et bénéficiant de la même technologie, le Gaz de France EnergY (74.000 m3), devrait être livré fin décembre début janvier et assurera, début 2007, le transport de GNL entre l'Algérie et la France. Un troisième navire, sistership du Provalys, quittera l'estuaire de la Loire en février ou mars. Le Gaselys sera armé par NYK Armateur, filiale à 40% de Gaz de France et à 60% du Japonais NYK Line. Il sera affrété par GDF pour une période de 20 ans.

Trois navires en commande pour Suez, en plus des six en flotte

Le groupe opère également une flotte de méthaniers. Suez ne dispose, en propre, que du Matthew (125.000 m3) et sa filiale, Distrigaz, qu'elle devra céder pour fusionner avec Gaz de France, du Methania (130.000 m3), livré en 1978. Distrigaz possède également 49% du Berge Boston (51% Bergesen), livré en 2003 et d'une capacité de 138.000 m3. Cette unité est affrétée sous contrat long par Suez LNG NA. Le groupe Bergesen est également l'armateur à 100% du Berge Everett de 138 000 m³, livré lui aussi en 2003. Sont aussi affrétés en contrat long terme, avec Distrigaz, le Mourad Didouche (1989 - 126.000 m3) de Sonatrach ; et en contrat moyen terme le Catalunya Spirit (2003 - 138.000 m3) de Teekay. Trois autres méthaniers sont en construction pour une livraison en 2009. Tous feront l'objet d'affrètements à long terme par SUEZ Global LNG. Deux de ces navires, propriétés de Bergesen, auront une capacité de 156.100 m3. Le troisième, à peine plus petit (154.200 m3), appartiendra à Trinity LNG Carrier Inc. A l'issue de leur rapprochement, Suez et Gaz de France devraient donc, dans moins de trois ans, opérer une flotte de 22 navires, soit l'une des plus importantes du monde.

L'envol du GNL

De 5 milliards de m3 en 1973 à 84 milliards en 1993 puis 176 milliards en 2005, la quantité de gaz naturel liquéfié échangé ne cesse de croître. La France est le cinquième importateur de la planète, derrière le Japon, la Corée du sud, l'Espagne et les Etats-Unis. Le marché concerne, au total, 28 pays, dont 13 exportateurs. S'il ne représentait que 22% du commerce mondial de gaz l'an passé (l'essentiel étant acheminé par gazoducs), le GNL connaît une progression rapide, avec une augmentation de 7.8% l'année dernière. « Les experts s'accordent pour prévoir la poursuite de cette tendance dans l'avenir, soutenue par la mise en service de nouveaux sites de liquéfaction et de regazéification. Le marché du GNL pourrait, ainsi, atteindre 300 milliards de m3 en 2010 et concerner une trentaine de pays », souligne Gaz de France. Gaz naturel rendu liquide par refroidissement à - 160°C, le GNL peut, sous cette forme, être transporté, à l'état liquide et à pression atmosphérique. Pour une même quantité de gaz naturel, le volume du GNL - composé à 90% de méthane et pour le reste de d'éthane, de propane, de butane et d'azote - est environ 600 fois inférieur à celui de son état gazeux. Cette contraction du volume permet, ainsi, de transporter économiquement d'importantes cargaisons à bord des méthaniers. Des terminaux, situés près des zones de consommation, ont ensuite pour mission de rendre au GNL son état gazeux par chauffage, ce qu'on appelle la regazéification, et de l'injecter dans le réseau terrestre de transport de gaz naturel. Les chaînes de GNL, qui comprennent une usine de liquéfaction, une liaison maritime et un terminal méthanier, sont généralement installées lorsque la réalisation d'un gazoduc est trop coûteuse. C'est généralement le cas sur les très longues distances ou bien lorsque la liaison entre les bassins de production et les zones de consommation nécessitent des installations offshores.

17 sites de production, 51 terminaux et un doublement de la flotte mondiale

A l'heure actuelle, il existe 17 pôles de production, répartis dans 13 pays. Le plus important est le site de Ras Laffan, au Qatar, qui liquéfie 32 milliards de m3 de gaz chaque année. Sur les 51 terminaux méthaniers en activité, 25 sont localisés au Japon, premier importateur mondial, avec 40.7% de la production achetée. Loin derrière, l'Europe dispose de 12 terminaux, les Etats-Unis de 5, la Corée du sud de 4 et l'Inde de 2. Taiwan, Porto Rico et la République Dominicaine ne comptent, quant à eux, qu'un unique terminal. D'autres sites sont en construction ou programmés. C'est le cas, en France avec Marseille-Fos, nous l'avons vu, mais également à Dunkerque, Antifer et Bordeaux où des terminaux vont être installés. Pour assurer la croissance du marché de GNL, la flotte de méthaniers est également en pleine expansion, tant en quantité qu'en capacité. Fin 2005, 193 navires d'un volume de 19.000 à 145.000 m3 étaient en service, pour une capacité totale de 23 millions de m3. Au même moment, les carnets de commandes des chantiers navals affichaient 124 unités à construire, soit l'équivalent du tonnage en activité. Cet regain d'intérêt a provoqué une hausse des prix, comme le note le courtier maritime Barry Rogliano Salles : « Si quelques navires avaient fait l'objet, depuis 1999, de commandes spéculatives, alors que la règle avait été jusque là de construire un méthanier contre un emploi à long terme, l'augmentation des prix a progressivement découragé ces achats spéculatifs. Le prix d'un méthanier d'environ 155.000 m3 est ainsi passé de 155 millions de dollars fin 2004 à 185 millions de dollars fin 2005 ». On notera que les tailles des bateaux augmentent rapidement, après avoir culminé, jusque dans les années 90, autour de 130.000 m3. Ainsi, le Provalys ne détiendra pas longtemps le titre de plus grand méthanier du monde. Le Qatar a, en effet, commandé en Corée 20 méthaniers Q-Flex de 210 à 217.000 m3, puis 6 méthaniers Q-Max de 263 à 266.000 m3. Selon la Commission européenne, l'explosion du marché du gaz naturel est promise à une augmentation de 40% au sein de l'Union d'ici 2030. Face à la hausse du prix du pétrole et à sa raréfaction, le recours au gaz, dont les réserves mondiales sont estimées à 180 trillions de m3 (environ 70 ans, soit 20 ans de plus que l'or noir), devrait s'accélérer et le degré de dépendance à cette énergie passer de 40% à 80% au cours des 25 prochaines années. « Les besoins européens ne pourront être satisfaits que par un recours massif et croissant aux importations. La dépendance accrue vis-à-vis des importations tout comme les risques et difficultés d'approvisionnement sont aujourd'hui des sujets d'interrogation de plus en plus importants », note Suez. C'est dans ce contexte général que le groupe, bientôt allié à Gaz de France, aborde un futur gazier qui devrait connaître un bel avenir.
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(*) Voir notre article sur les méthaniers construits à Saint-Nazaire

- Voir l'analyse de l'ISEMAR sur les perspectives du GNL

- Voir notre dossier sur l'envol de la construction navale


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