Trafalgar : La Royal Navy, seule sur l'océan

Le 21 octobre 1805, Nelson livrait sa dernière et plus brillante bataille. Une victoire qui repoussa Napoléon sur le continent et permit à la Royal Navy de s'imposer, pour 140 ans, comme maîtresse des océans.
 . crédits : Tableau Auguste Mayer.
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1804. Napoléon vient d’être sacré empereur et bénéficie encore, pour quelques mois, du répit de la paix d’Amiens. Ce traité, signé en 1802 avec l’Angleterre, a mis fin à la première coalition européenne contre Bonaparte. Pour faire taire les armes, Paris accepte de céder des avantages coloniaux à sa rivale et d’évacuer l’Egypte et les ports napolitains. En compensation, la France retrouve le Sénégal, ses colonies antillaises et les comptoirs des Indes. Bien que la population se berce d’illusions, Napoléon sait bien qu’il ne s’agit là que d’une trêve. En effet, A Amiens, les protagonistes se sont bien gardés d’aborder les conquêtes continentales françaises, laissant à un futur conflit le soin d’y trouver une solution. En France, Bonaparte, devenu premier consul à la faveur du coup d’Etat du 18 brumaire, met à profit ces temps de paix pour asseoir son pouvoir. En août 1802, à la suite d’un plébiscite, le peuple français le nomme consul à vie. La constitution, modifiée dans la foulée, lui offre des pouvoirs plus importants que n’en avaient les rois de l’ancien régime.
Alors que la France multiplie les traités pour renforcer ses possessions continentales, les relations se tendent avec la Grande-Bretagne. Londres refuse d’évacuer Malte comme convenu à Amiens. De leur côté, les Français s’installent à Anvers, port stratégique pour l’ennemi anglais. La paix d’Amiens est virtuellement morte et les provocations se poursuivent. Le 26 avril 1803, Londres lance un ultimatum à la France dans lequel est exigé le retrait de la Hollande et de la Suisse. Le 22 mai, les ambassadeurs sont rappelés et la guerre déclarée par Bonaparte qui fait arrêter tous les Anglais présents dans l’hexagone. Les combats ne vont toutefois pas reprendre immédiatement. Alors que la France vend la Louisiane aux Etats-Unis pour payer la guerre, les Anglais, en attendant de former une coalition, réveille l’opposition royaliste contre le pouvoir bonapartiste. Le complot pour enlever le premier consul échouent et le « petit corse » est sacré empereur le 2 décembre 1804. A 35 ans seulement , Napoléon 1er vient de reconstituer l’empire de Charlemagne et, sur terre, personne ne semble pouvoir arrêter ses armées.

L’Angleterre, seule face à la France

Incapable d’endiguer l’avancée terrestre de Napoléon, Londres s’emploiera à le contenir via les océans. A cette époque, la Royal Navy est forte et dispose d’excellents officiers. Au fil des ans, Nelson s’est imposé comme un véritable rempart face à l’aigle français. En 1798, il avait notamment porté un coup très dur à la France en anéantissant l’escadre de l’amiral Brueys à Aboukir. Napoléon est conscient du danger que représente une flotte si bien commandée et souhaite que la bataille décisive soit portée sur le sol anglais, dans un combat où il est certains d’avoir l’avantage. En 1804, l’empereur prépare donc l’invasion des îles britannique par le détroit du Pas de Calais. Le débarquement de l’armée nécessitera le regroupement de 3000 embarcations et l’absence de la flotte anglaise. La marine française est donc chargée d’attirer la Royal Navy loin de la Manche. Les instructions du 2 mars 1805 détaillent les opérations. Les escadres de Ganteaume et de Villeneuve quitteront respectivement Brest et Toulon pour rallier les navires de Missiessy aux Antilles. Chemin faisant, Villeneuve doit incorporer l’escadre espagnole et attirer les Anglais vers les Caraïbes. Une fois réunie, la flotte franco-espagnole doit rejoindre au plus vite Boulogne (entre le 10 juin et le 10 juillet) où Napoléon attend avec 200 000 soldats. Ce plan est simple mais difficile à mettre en place compte tenu des moyens de communication de l’époque. Le premier grain de sable dans l’engrenage français intervient le 27 mars. Ganteaume et ses 21 navires appareillent de Brest mais l’amiral a reçu l’ordre formel de ne pas livrer bataille. Face à une escadre anglaise de 18 navires, il se résout donc a regagner le port Breton. Villeneuve l’ignore, tout comme il ignore que Missiessy vient de quitter les Antilles.

Conformément au plan, il lève donc l’ancre de Toulon le 30 mars et mouille à Cadix le 9 avril. L’amiral français y retrouve la flotte espagnole dont les équipages, levés de force, sont loin d’être opérationnels. Comme prévu, Villeneuve gagne Fort-de-France le 16 mai, découvre le départ de Missiessi et espère encore l’arrivée de Ganteaume jusqu’à l’arrivée, 15 jours plus tard de deux vaisseaux en provenance de Rochefort. L’amiral français apprend que l’escadre bretonne est encore au port et reçoit ses nouvelles instructions. Il doit gagner le port espagnol du Ferrol puis remonter vers Brest et dégager Ganteaume. Il prendra ensuite le commandement de la flotte et devra rejoindre Boulogne pour couvrir le débarquement. Pendant ce temps, les Anglais ne sont pas restés inactifs. Londres est au courant des plans français. Dès le 30 avril, une escadre de 23 navires prend position à l’entrée de la Manche alors que Nelson est dépêché aux Antilles. Se sachant traqué, Villeneuve et ses 20 bâtiments appareillent le 10 juin, suivis par l’amiral anglais. Dans le même temps, les divisions britanniques (15 navires) qui bloquent Rochefort et le Ferrol reçoivent l’ordre de se concentrer à l’ouest du cap Finistère. Une première bataille navale s’engage le 22 juillet entre ces navires et la flotte franco-espagnole. Les conditions de visibilité sont médiocres. Villeneuve perd deux navires et décide de se ravitailler dans un port espagnol. Dans le plus grand secret, Nelson est arrivé quelques jours plus tôt à Gibraltar. Le 13 août, les navires français quittent la Corogne pour remonter vers Brest. Villeneuve craint l’arrivée des Britanniques et face aux vents de nord, préfère jeter l’ancre à Cadix où il arrive 6 jours plus tard. Pour Napoléon, s’en est trop. L’empereur abandonne l’invasion de la Grande-Bretagne et envoie l’armée du nord en Autriche. Le sort de Villeneuve est scellé. Son successeur quitte Paris le 20 septembre.

Villeneuve appareille pour la bataille décisive

A Cadix, les évènements vont se précipiter. Villeneuve est parvenu à ravitailler sa flotte et n’attend qu’une météo favorable pour faire route sur Brest. Le 18 octobre, trois nouvelles le déterminent : Les vents passent à l’Est, Nelson a envoyé 6 de ses vaisseaux à Gibraltar et enfin, son remplaçant est à Madrid. Malgré la réticence des officiers espagnols, les 32 bâtiments de la flotte combinée appareille. Au large, Nelson et ses 27 navires attendent patiemment que le gibier sorte de sa tanière. Le 21 octobre au petit matin, l’ennemi est en vue. Il fait hisser ce message aux vergues du Victory : « L’Angleterre compte sur chaque homme pour faire son devoir ». En face, l’escadre de Villeneuve apparaît désorganisée, presque incapable de former une ligne continue. Face à cette situation, à 8 heures matin, l’amiral français fait virer de bord pour regagner Cadix. Trop tard. Les vaisseaux anglais sont déjà en positon de combat. Nelson sépare sa flotte en deux divisions chargées de couper la ligne franco-espagnole au centre et sur l’arrière. Ce plan est parfaitement connu de Villeneuve mais l’amiral ne pourra pas compenser l’impréparation de ses navires.

Il est 11 H 50, les ennemis sont à 1500 mètres de distance et déjà, le tir franco-espagnol parait d’une ahurissante inefficacité. Les Anglais avancent à angle droit, ce qui signifie qu’ils ne peuvent pas tirer alors que leurs adversaires peuvent les marteler par bordées entières. Il n’en est rien car, pendant de longues minutes, les canonniers napoléoniens tirent trop bas. L’élévation est rectifiée mais déjà, les divisions anglaises sont proches. Sur les navires bitanniques, il y a de nombreux morts. Les équipages sont obligés de se coucher et de subir la mitraille car leurs navires sont toujours dans l’impossibilité d’ouvrir le feu. A bord, les hommes sont impatients. Sir le HMS Belleisle, un officier interpelle le commandant : « Ne devons¬ nous pas montrer le flanc et faire feu ? – Non ! Nous avons l’ordre de tra¬verser la ligne, et il traversera, par Dieu ! », répond le capitaine Hargwood tout en encourageant ses hommes à tenir bon. Rien n’arrêtera effectivement la marche anglaise. La ligne de Villeneuve est enfoncée et les vaisseaux de Nelson ouvrent enfin le feu.

Le Victory dans la bataille

Le HMS Victory, est touché à de nombreuses reprises mais parvient à mettre en déroute le Bucentaure de Villeneuve dont le pont est balayé par le tir anglais. Le navire amiral se rapproche ensuite du Redoutable. Sur le bâtiment français, le capitaine Lucas ordonne de fermer les sabords et de manœuvrer pour aborder le vaisseau de Nelson. L’amiral britannique, qui refusait de s’abriter, était particulièrement vulnérable dans ce genre d’affrontement. Un tireur français, placé dans une hune, parvint en effet à le blesser et Nelson fut conduit aux ponts inférieurs. Pendant ce temps, Lucas croyait son heure de gloire venue, prêt à donner l’assaut contre le Victory. Ses bataillons d’abordage étaient réunis sur le pont lorsque le HMS Téméraire, arrivant sur tribord, balaye le pont et provoque un massacre chez les Français dont le navire, pris entre deux feux, sombrait rapidement. La bataille durera encore cinq terribles heures. Mâts détruits, les navires se mitrailleront dans un épouvantable bain de sang. Ainsi, le HMS Belleisle et le Fougueux se canonnèrent jusqu'à ce que les deux bâtiments coulent. Hargwood, blessé par un éclat, encouragea ses marins jusqu’au bout avant d’être fauché par la mitraille. A 15 H 30, le Bucentaure, martelé par le tir anglais est réduit à l’état de ponton. Ne pouvant plus combattre, Villeneuve donne l’ordre de jeter l’aigle à la mer. Nelson succombe alors, au moment de sa plus éclatante victoire. Sa tactique prouva sa valeur. En enfonçant la ligne adverse, les Anglais, dont les navires étaient moins nombreux, étaient parvenus à instaurer des supériorités locales permettant de désintégrer la flotte adverse. A 17 H 20, l’Intrépide amène son pavillon après avoir tiré les derniers coups de canon de la bataille. Dix navires français rompent le combat et se réfugient à Cadix.

Les Anglais ont détruit ou fait prisonnier 17 vaisseaux sans en perdre un. La flotte franco-espagnole compte 4400 morts et 2550 blessés, les Anglais 450 tués et 1250 blessés. La victoire est totale et Nelson devient l’un des plus grands héros de l’histoire britannique. Sur le plan stratégique, Trafalgar met un point d’arrêt à l’expansion maritime française. Napoléon se trouve désormais cantonné au continent où le désastre maritime ne l’empêche pas de signer de brillantes victoires. Ainsi, la troisième coalition menée par Londres est liquidée en quelques mois. L’armée d’invasion destinée au débarquement est envoyée le long du Danube où elle bat les troupes de l’archiduc Ferdinand et du général Mack à Ulm, une semaine avant Trafalgar. La résistance s’effondrera le 2 décembre lorsque la Grande Armée mettra en déroute les armée russo-autrichiennes à Austerlitz. Grâce à la bataille de Trafalgar, la Grande-Bretagne sauve toutefois l’essentiel : Sa liberté et une maîtrise incontestée des mers qui lui permettra de constituer le plus vaste empire colonial de tous les temps. Pour le Royale, cette défaite entraînera un véritable traumatisme, un complexe d’infériorité que la marine mettra un siècle et demi à surmonter.