Défense

Interview

Tribune : Le « Maritime », atout majeur de la France pour le XXI° siècle !

La Terre a toujours été la planète bleue... Elle le devient aussi économiquement par la maritimisation, cause et conséquence d’une mondialisation qui se développe à un rythme exponentiel et qui fait que le XXI ° siècle sera très certainement le plus maritime de l'histoire de l'humanité. Dans cette tribune, Francis Vallat, président du Cluster Maritime Français, nous explique les enjeux considérables liés à la mer et les atouts dont la France dispose pour en profiter au mieux, grâce au savoir-faire de ses professionnels de la mer et à la protection de sa marine militaire.

 

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Les activités maritimes, avec entre autres  90% des marchandises  transportées par mer, représentent  déjà chaque année un chiffre d’affaires de 1 500 milliards d’euros. Elles arrivent en deuxième position mondiale,  derrière l’agro-alimentaire mais loin devant l’aéronautique, les télécoms…Et ce sera 2 000 milliards en 2020 ! Aujourd’hui 50 000 navires de commerce, armés par 1 500 000 marins, sillonnent les mers. Les flux de cargaisons, déjà quintuplés ces trente dernières années, doubleront d’ici 2020 à 15 milliards de tonnes. Ce sont 1,6 milliard de passagers qui embarquent annuellement (l’équivalent du transport aérien), tandis qu’on transporte une tonne par homme et par an sur 7000 kilomètres, et que les câbles sous-marins permettent plus de communications que l’ensemble des satellites. Enfin le coût de 20 tonnes de marchandises transportées d'Asie sur l'Europe est inférieur au prix du billet avion « éco » d'un seul passager sur la même distance... Puissance impressionnante de l'outil maritime, toujours accrue depuis Vasco de Gama passant le Cap de Bonne-Espérance et coulant la puissance vénitienne car « d'un seul coup » les produits de Chine - déjà - valaient cinq fois moins cher à Lisbonne qu'à Venise! Aujourd’hui c’est  l’efficacité des gros porte-conteneurs qui fait « qu’à l’unité transportée» et pour nombre de produits la Chine est « plus près » de Paris que Romorantin !

 

Par ailleurs la mer est l'avenir de la terre, pour l'énergie, l'alimentation, la recherche pharmaceutique, bientôt les ressources minérales des grands fonds…Or on  connaît seulement 10% de la flore et de la faune marines, et bien moins que 5% des sols marins, ce qui fait des océans le "sixième continent", le seul inconnu, et l’un des  atouts essentiels de notre planète menacée par sa démographie et par l’épuisement de ses ressources traditionnelles. Protéger les générations futures  tout en permettant aux générations actuelles de vivre est une nécessité ! 

 

D’où bien sûr l’impérieuse et légitime « contrainte » environnementale, le défi majeur étant de concilier  « développement » et « durabilité », et plus précisément de protéger les mers à l’heure où 6 000 000 tonnes de déchets d’hydrocarbures y sont déversés chaque année, où environ 50 000 000 de déchets individuels (dont 80% en plastique) polluent le seul Golfe de Gascogne, où plus de 60 000 navires passent Ouessant tous les ans. D’où aussi l’émergence récente de la discussion du principe de liberté des mers, dont la conception anglo-saxonne extrême ne pourra être maintenue, tant là aussi trop de liberté finirait par tuer la liberté…

 

Mais cette mondialisation est aussi une fantastique opportunité. Et la France maritime est un atout-maître de notre pays dans les compensations à trouver aux délocalisations qui nous minent.

 

C’est le constat des forces d'un secteur à la fois crucial et trop ignoré des Français!

 

Il s'agit d'abord de l'importance et du dynamisme mêmes du "maritime français": environ 310 000 emplois directs (hors industries portuaires et tourisme du littoral), soit plus que toute l'industrie automobile équipementiers compris, bien plus que l’aéronautique et le spatial. C'est aussi environ 52 milliards d'euros de valeur de production, essentiellement tournée vers l’exportation. Et ce grâce à ces onze grands métiers maritimes dans lesquels les acteurs français sont des références qualitatives et figurent quantitativement dans le peloton de tête mondial..(*)

 

C’est aussi la réactivité d’un secteur français toujours prêt à rebondir, à croître, à créer des  emplois, au moment où les experts parient sur son doublement en dix ans compte tenu à la fois des nouveaux champs maritimes qui s’ouvrent à lui  et de ses atouts : deuxième ZEE mondiale et dynamisme de ses acteurs économiques et scientifiques pour ce qu’on appelle « la nouvelle industrie de la mer » (où par exemple Ifremer, Technip, CGG Veritas, Bourbon,  Louis-Dreyfus Armateurs, DCNS, bien d’autres moins connus sont des leaders internationaux incontestés).

 

La compétitivité du maritime français, c'est encore le navire du futur dans les "Investissements d'avenir", l’excellence méconnue de sa construction navale, ou encore  la qualité admirable de ses armateurs (malgré une flotte de commerce insuffisante mais présente dans tous les secteurs du transport international), et l’exceptionnelle responsabilité de nos pêcheurs en général.

 

Et puis il y a la protection de nos activités nouvelles ou traditionnelles (récemment encore les moyens accrus pour notre pêche en Guyane) et celle des routes maritimes, des problématiques sur lesquelles les représentants de l’économie ont leur mot à dire en matière d’enjeux et des priorités. De fait ce siècle « maritimisé » voit et verra des flux énormes de richesses longer les côtes de tous pays sur tous les continents. Or, comme le disait Montaigne citant St Thomas d’Aquin,  « là où il y a de l’homme il y a de l’hommerie », le XXI° siècle sera donc aussi - sur tous les océans du monde – celui de la piraterie. De même qu’il sera celui où les tensions internationales (crises, guerres classiques sur la disparition desquelles il est impossible de parier) seront d’une manière ou d’une autre liées à la mer. Autant dire que la France, qui commerce avec le monde entier, qui importe une bonne part de son énergie, qui pêche au loin, qui cherche, explore et doit développer partout les atouts de sa géographie économique, a besoin d’une défense maritime forte.

 

Et c’est bien la raison pour laquelle il faut se refuser à toute réduction des moyens navals du pays… Il serait incompréhensible qu’au moment où, entre autres, la Chine, la Russie, l’Inde, le Brésil investissent lourdement dans leurs flottes marines et sous-marines, où l’Europe baisse la garde mais où les USA font ce qu’il faut pour augmenter leur capacité opérationnelle malgré la crise, une mauvaise réponse soit apportée à une vraie question (celle des capacités financières du pays). Ca n’est pas la compétence des professionnels maritimes français de dire ce que doivent être les moyens de notre Défense nationale, mais c’est leur responsabilité d’alerter solennellement les Pouvoirs Publics sur le fait que les économies nécessaires doivent être trouvées ailleurs que dans la réduction de nos forces navales. Car face aux défis de ce siècle maritime, c’est ailleurs qu’il faut « sabrer », et c’est le nombre de passerelles navales qu’il faut développer : autant celles moins sophistiquées pour la lutte anti-piraterie, que celles à forte intensité pour assurer des réponses adaptées aux crises  plus complexes qui ne manqueront pas de survenir.

 

Par Francis Vallat, président du Cluster Maritime Français

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(*) Classification, lignes, construction nautique et plaisance, construction navale civile et militaire à forte valeur ajoutée, toutes les formes d'offshore (pétrolier, fonds et grands fonds), sismique, assurances maritimes, financement shipping, courtage (en particulier d'achat/vente de navires neufs), recherche océanographique et...Marine nationale

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