Vanikoro 2005 : Quelles Nouvelles de Monsieur de Lapérouse ?

C'était l'un des plus grands explorateurs de son temps. Sa disparition dans le Pacifique en 1788 reste un mystère. Pendant un mois, soixante dix chercheurs ont fouillé l'île de Vanikoro sur les traces de Jean-François de Galaup de Lapérouse.
Ils n’avaient donc qu’un mois. Un mois pour comprendre ce que sont devenus les marins de la Boussole et de l’Astrolabe, les deux navires de Lapérouse qui ont coulé sur les rivages de Vanikoro, une petite île de l’archipel des Salomons. C’était au printemps 1788. La fin de l’expédition lancée par Louis XVI allait marquer le début d’une passionnante enquête à travers les siècles. Car on ne sait toujours pas ce que sont devenus ces 220 Français. « Nous espérons un jour découvrir leur histoire. Combien ont survécu au naufrage ? Sont-ils restés longtemps et s’ils sont partis, pour quelle destination ?», explique Alain Conan, président de l’association Salomons et initiateur du projet. Les interrogations sont nombreuses et le mystère reste entier. Passionné par la légende Lapérouse, Alain Conan cherche depuis 25 ans à comprendre les circonstances du drame et le destin des naufragés. En 2003, une précédente expédition devait mettre un terme aux recherches mais les découvertes ont soulevé d’autres hypothèses. « Cette fois, nous avons eu, grâce notamment à la Marine Nationale, des moyens considérables. Entomologiste, médecin légiste, géophysicien, archéologues, linguiste et marins… En tout, près de 130 personnes appuyé par le bâtiment de transport Jacques Cartier et un robot sous-marin ».

Les fouilles ont tout d’abord concerner les épaves. L’une se trouve dans une fausse passe du lagon et l’autre, dans une faille de la barrière de récif. Selon Alain Conan : « Nous avons formellement identifié le gisement de la fausse passe grâce à un sextant portant l'inscription "Mercier". Il s'agit bien de la Boussole, le navire de Lapérouse". En tout, 400 objets ont été remontés à la surface, dont: "Un compas azimutal de relèvement, une lunette astronomique, des pièces d'argent de Russie et d'Espagne, des perles de verroterie et des casques d’apparats qui servaient pour le troc et les échanges, des éléments de vaisselle de Macao, des verres à liqueur en parfait état, des bouteilles à moitié pleines et canon de 900 kilos provenant de l’Astrolabe", explique le capitaine de corvette Hervé Delort, commandant du Jacques Cartier. Pour y parvenir, il a fallu prospecter le long du récif où les débris avaient été dispersés. Dans leur travail, les plongeurs ont été assistés par le robot sous-marin Achille, capable de plonger à 200 mètres. Le submersible appartient au département des recherches subaquatiques du ministère de la culture qui a déployé, pour l’occasion, une quinzaine d’archéologues dont Elisabeth Veyrat : « Dans l’épave de la faille, ce qui nous intéresse, c’est la partie arrière qui est intacte. Quand le navire a coulé, il s’est brisé sur les rochers et les vestiges sont scellés dans des couches de corail à 12 mètres de profondeur ». Les plongeurs doivent enlever cette couche, emmailloter les objets puis les remonter et les répertorier le plus précisément possible : « Grâce au corail, la mémoire est incroyablement préservée. Dans ces vestiges, on lit et on comprend ce qu’étaient la vie et le quotidien de l’équipage il y a 217 ans. Nous avons le privilège de pouvoir poursuivre le travail d’investigation avec le meilleur de la technologie ».

Au cours de la précédente expédition, en 2003, la principale découverte était déjà venue de la mer. Un squelette , parfaitement conservé, avait été exhumé des flots. Grâce aux spécialistes de l’institut de recherche criminelle de la Gendarmerie de Rosny-sous-Bois, son portrait robot avait été dressé. Un sculpteur avait ensuite reproduit le visage de cet inconnu, un européen d’une quarantaine d’années. Au cours de la nouvelle expédition, une fouille minutieuse a permis de retrouver de nouveaux ossements appartenant à ce marin. Des prélèvements de charpente ont par ailleurs été réalisés et seront analysés en France

De ces épaves, on connaît autre chose. Si le navire situé dans la faille, Boussole, a sombré immédiatement; l’autre frégate s’est d’abord échouée, laissant le temps à son équipage de s’échapper.

La réponse aux énigmes reste à terre
« Le mystère demeure sur l’île », affirme l’amiral Jean Louis Battet. Selon le chef d’Etat major de la Marine, passionné d’archéologie : « Des vestiges à terre permettraient de savoir qui a survécu et comment s’est organisée la vie à Vanikoro ». En 1999, les restes d'un camp avaient été découverts, prouvant qu’une cinquantaine d’hommes s'étaient installé ici et avait tenté d’y survivre. Malheureusement, les recherches menées sur une dizaine de sites terrestres n'ont rien apporté de déterminant et soulèvent de nouvelles interrogations. Selon le commandant du Jacques Cartier: "L’île De Vanikoro n’offre plus du tout la même physionomie qu’il y a deux cent ans. Les cataclysmes l’ont profondément transformé Par ailleurs, la compagnie australienne d’exploitation de bois, Kairo Thumber Company, qui s’est installée à Vanikoro de 1920 à 1960 a transformé les lieux et a encombré le site d’une multitude d’objets. Aujourd’hui, les archéologues estiment même que le camp des français pourrait être sous les eaux dans la Baie de Païou". Trouver, deux siècles plus tard, la trace d’hommes qui ne sont peut être restés que quelques semaines paraît incroyable. Pourtant, les survivants ont forcément laissé des objets provenant des navires. Vaisselle, armes, instruments de navigation… En secret, les chercheurs rêvent toujours d’exhumer les fameuses malles dans lesquelles les scientifiques de l’époque entreposaient le fruit de leurs découvertes.

Les linguistes ont une piste

Si les recherches sur l'îles sont décevantes, le travail d'un linguiste du CNRS s'est en revanche révélé très intéressant. En effet, si les hommes de Lapérouse sont restés un temps sur Vanikoro, des mots ont pu se transmettre dans les dialectes locaux. Ainsi, en 1999, on avait découvert qu’une plante produisant des haricots est appelée « Kassoulet » par les habitants. Que dire aussi, de ce « baise main » digne du 18ème siècle que les indigènes font à leurs visiteurs ? Des coïncidences ? Peut être. En tous cas, quelques bribes de l’histoire des marins Français ont bel et bien traversé les siècles: "Le questionnement des villageois a permis de découvrir que la tradition orale évoquait l'histoire de deux navires naufragé, dont l'un a coulé immédiatement et l'autre est resté à la surface quelques heures avant de sombrer", explique Alexandre François, ethnolinguiste. "Sur la douzaine de récits recueillis, il ressort que des rescapés, peut être une trentaine, sont venus à terre et qu'un bateau de grande taille était en construction". Selon l’amiral Battet : « Dans les traditions kanaks, on dit qu’ils auraient vécu plusieurs mois avant de partir, sauf deux d’entre eux qui seraient morts peu de temps avant l’arrivée de Dumont d’Urville, quarante ans après le naufrage ». Si ces marins sont restés ou se sont installés dans les îles environnantes, y’a-t-il eu des mariages ? Les tests ADN pourraient y répondre.

La Marine et le Jacques Cartier.

Pour cette histoire de légende et cette magnifique aventure de passionnés, la Marine a déployé des moyens particulièrement importants pour aider l’association Salomons. Hasard de l’histoire, c’est un navire portant le nom d’un autre grand explorateur français qui est parti sur les traces de Lapérouse. Le bâtiment de transport légé (BATRAL) Jacques Cartier, armé par 53 marins est idéal pour acheminer matériel et laboratoires mobiles. C’est aussi une petite ville flottante qui sert de base à la mission: « Aller sur Vanikoro, c'est vivre dans une zone peu hospitalière, quasiment inhabitée, dans un climat chaud et humide où les risques de paludisme sont réels», explique Alain Conan. Les conditions de travail sont en effet très dures en raison du climat peu clément. Régulièrement, les averses ont obligé les chercheurs à pomper l’eau qui envahissait les zones de fouilles.
Pour la Royale, Vanikoro fut un moment exceptionnel, l’occasion de savoir ce que sont devenus ses marins : « Nous avons considéré cela comme un devoir », précise Michèle Alliot-Marie, ministre de la Défense : «Lapérouse est un nom qui fait rêver. Il représentait la foi dans la modernité et l’innovation et montrait que la France n’était pas qu’une nation politique, mais aussi un pays de scientifique. C’était un homme de valeurs : Ténacité, curiosité et tolérance. Toutes ces valeurs qui sont chères à la Marine ». Pour rendre honneur aux disparus, le monument de coraux érigé sur un promontoire de l'île par Dumont d’Urville en 1828 a été reconstruit par les marins d’aujourd’hui. Un hommage à ceux qui, en plein siècle des Lumières, se sont sacrifiés dans une magnifique aventure pour la science et l’humanité.