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A Lorient, SEAir fait voler les bateaux
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A Lorient, SEAir fait voler les bateaux

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De l’Etraco qui repose dans le hangar de SEAir, il ne reste que la partie rigide, couverte de marques de mesures, inscrites à la craie. L’Embarcation de transport rapide pour commandos a été désossée, dépouillée de ses flotteurs, son moteur, sa console… Dans un atelier attenant, cette dernière a droit à un petit refit. « On est en train de reconfigurer » l’Etraco, explique Richard Forest, cofondateur de la start-up lorientaise. « On la transforme en bi-moteur. Une fois rééquipée, on va retourner en mer pour mesurer son comportement à l’état natif avec des capteurs. Ensuite, on va lui greffer nos systèmes, qui n’ont rien à voir avec ce qu’on peut voir dans les ateliers actuellement, car on a une contrainte très forte : l’assaut ».

 

 

Après avoir signé un contrat avec la Direction Générale de l'Armement, SEAir livrera à l’été 2020 une version 2.0 de l’Etraco : la première expérimentation d’un semi-rigide doté de foils destiné aux commandos. L’entreprise a déjà adapté ces appendices sur plusieurs semi-rigides. Mais cette fois, l’équation est un peu différente. Principale contrainte : « Pour un assaut, il faut que rien ne dépasse. Le cahier des charges des militaires c’est : ‘je veux bien de vos systèmes rétractables, mais je ne veux pas les voir quand ils sont rétractés’. C’est tout l’enjeu pour nous, donc on repense le système intégralement, et c’est notre vrai métier », dit le CEO du bureau d’étude avec enthousiasme.

 

Richard Forest et

Richard Forest et Bertrand Castelnérac. (© MER ET MARINE - GAEL COGNE)

 

SEAir est né en 2016 de la rencontre entre Richard Forest et Bertrand Castelnérac. Le premier est un ingénieur de formation, passionné d’aéronautique et entrepreneur, ayant travaillé dans des centres de recherche comme en banque. Le second est un produit de la voile de haut niveau, expert du vol en foil (GC32, Moth). Une discussion avec Richard Forest le convainc de se tourner vers le marché du moteur et lui semble une évidence. En entraînement, « on avait un coach qui n’arrivait pas à nous suivre dès qu’il y avait 50 cm de clapot. Il avait beau avoir un 300 cv, il tapait dans les vagues. C’était une idée un peu farfelue, mais on a vite réalisé qu’il fallait transférer ce qu’on avait appris dans la voile au moteur ».

 

 

Si les premiers usages du foil remontent au XIXe siècle, l’avancement des matériaux, la miniaturisation des systèmes ou encore la baisse du coût de la simulation, rendent maintenant la technologie attractive, estime la start-up qui compte aujourd’hui une équipe de quinze personnes (architectes navals, dessinateur, spécialistes de l’électronique et l’informatique embarqué, techniciens à l’atelier pour la fabrication des prototypes, directeur technique, testeur…). Principaux intérêts : faire voler la coque au-dessus de l’eau - ou tout du moins la sustenter - pour améliorer le confort, augmenter la vitesse moyenne et réaliser des économies de carburant.

Mais, loin de se lancer dans la fabrication de foils - qu’elle sous-traite en France et en Europe -, l’entreprise se positionne comme « équipementier spécialiste de la fonction foil », indique Richard Forest. En clair, « le foil, ainsi que tout ce qu’il y a autour : l’intégration dans le bateau, le renforcement de la structure, faire en sorte que le foil soit rétractable et orientable en temps réel… ». Ainsi, de l’électronique et une centrale inertielle, permettent de maintenir l’horizontalité du bateau, et même de régler manuellement l’incidence et le déploiement des foils. SEAir veut se distinguer du processus consistant à passer d’un cabinet d’architecte au fabricant. « Nous, c’est la fonction transverse ». Ses services s’adressent aussi bien aux chantiers, qu’aux architectes navals, aux professionnels ou aux particuliers.

 

(© SEAIR)

(© SEAIR)

 

Pour se faire connaître à son lancement, SEAir développe un prototype de Mini 6.50, un voilier de course hauturier. « On voulait être les premiers à faire voler un monocoque au grand large ». Le premier vol a lieu en janvier 2017, après un travail notamment sur la cinématique du foil. Ce petit bateau ne se contente pas d’utiliser le foil pour se soulager au planning, comme le font alors les Imoca de 60 pieds, sa coque sort complètement de l’eau sur de longues distances, pouvant voler à 20 noeuds pendant plusieurs heures. « Ca a immédiatement propulsé la marque sur le devant de la scène », se souvient Richard Forest.

 

(© SEAIR)

(© SEAIR)

 

En parallèle, le bureau d’études développe discrètement un semi-rigide de 5.50 à foils, qui vole à l’été 2017. « On a fait du tuning, comme on dit en voiture », sourit Richard Forest. Suivent des prototypes de 7 mètres et 7.65 mètres. Pour finir SEAir développe pendant 9 mois avec Bénéteau un « concept boat » de 10 mètres et 5 tonnes pouvant accueillir une dizaine de passagers. Au lieu de se rétracter vers l’intérieur, cette fois les foils latéraux se rabattent.

 

(© SEAIR)

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(© SEAIR)

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« Le vrai sujet, c’est de dessiner un bateau volant». SEAir, disposant de la ressource pour designer le bateau, cherche maintenant, pour « émuler le marché », un chantier pour faire construire un bateau, voire le commercialiser. Des discussions sont en cours avec un chantier français, selon Richard Forest. Des études doivent commencer pour navire de 18 mètres.

Déjà, les innovations de l’entreprise commencent à séduire. Quelques particuliers ont acheté des bateaux, environ 30% plus chers qu’un semi-rigide classique, mais sur lesquels l’entreprise promet un retour sur investissement en économie de carburant en deux ans, sans compter le gain de confort. Des professionnels passent le cap : « On vient d’en vendre un pour le tourisme professionnel à Tahiti, pour du transport de passagers ».

L’entrepreneur estime que « le marché est énorme » : « Cela va du taxi-boat et des gens qui vont aller faire du tourisme dans les calanques, aux douanes et aux affaires maritimes, ou aux bateaux de travail… Dans l’Oil&gas, ils ont de gros semi-rigides, souvent des mers de niveau 2 ou 3. Ils pourraient ménager leur personnel et économiser leur carburant ».

Les militaires aussi suivent ces évolutions. « On a reçu deux fournisseurs de l’US Navy, l’armée suédoise, l’armée britannique, finlandaise. Au Moyen-Orient, on avance bien avec les militaires, des pays d’Afrique, aussi. Mais encore une fois, je ne vends pas les bateaux, je vends les concepts ».

Sans surprise, les commandos voisins n’ont donc pas manqué de remarquer ces drôles d’engins. Les foils visent en particulier à lutter contre les traumatismes très fréquents subis par les soldats sur ces bateaux. Pour son Sillinger de 7.65 baptisé Air Shark 765, pouvant embarquer 6 personnes, SEAir vante une navigation à plat 20 cm au-dessus de l’eau avec passage de vagues de 70 cm sans choc, une stabilité accrue et des virages à plat. Le bateau est aussi plus discret avec un sillage réduit et des bruits réduits, tout en augmentant la vitesse de pointe et le rayon d’action grâce aux économies de carburant (de l’ordre de 30%).

 

Pas à court d’idées, SEAir a développé un concept de « drone-mère » pour déployer de plus petits drones de surface, en particulier quand la mer est forte. « L’idée c’est de dire qu’on va être meilleur en navigation car on peut passer la mer plus facilement que sans foil. De plus, un bateau drone doit pouvoir faire de l’autodétection et de l’évitement d’obstacles. Il faut que la plateforme soit stable. Il nous semble qu’on apporte pas mal de réponses ».