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MKS 180 : une question de souveraineté pour l’industrie navale allemande
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MKS 180 : une question de souveraineté pour l’industrie navale allemande

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C’est le plus important programme d’armement naval que l’Allemagne compte lancer depuis la seconde guerre mondiale. Un contrat de 4 à 6 milliards d’euros pour le développement et la construction de quatre à six bâtiments de combat de fort tonnage, très polyvalents et conçus pour les soutenir des opérations lointaines et de très longue durée face à tous les types de menaces, y compris dans le cadre de combats de haute intensité. Ces unités auront l’aspect de frégates, mais avec des capacités étendues dans de nombreux domaines et un gabarit particulièrement imposant, lié aux capacités requises par la Bundeswehr pour les grands déploiements mais aussi la possibilité de faire sensiblement évoluer ces plateformes et leurs équipements au fil des années. On parle ainsi de bateaux d’environ 160 mètres de long, plus de 25 mètres de large et d’un déplacement supérieur à 10.000 tonnes. Ils seront équipés pour la défense aérienne, l’action vers la terre et la projection de forces spéciales, la lutte antisurface, anti-sous-marine et contre les menaces asymétriques, ainsi que l’assistance en cas d'opérations humanitaires.

Premier projet européen du genre soumis à une compétition internationale

Un programme aussi complexe que majeur qui fait également trembler les murs outre-Rhin. Car avec MKS 180, l’industrie allemande spécialisée dans les navires militaires de surface joue sa position et, probablement, une grande partie de son avenir. Pour la première fois au sein d’un pays de l’UE disposant des capacités nationales nécessaires, l’Allemagne a en effet choisi, lorsque la procédure d’acquisition des MKS 180 a été lancée en juillet 2015, d’ouvrir la compétition au niveau européen. Une décision étonnante car pour des contrats aussi stratégiques, l’Allemagne comme les autres pays européens ayant une industrie navale puissante et de forts enjeux à l’export (France, Italie et Espagne notamment), n’ont jamais mis leurs propres industriels face à la concurrence étrangère et au risque d’un échec. Cette décision fut en fait probablement liée aux déboires rencontrés par la marine allemande avec ses deux derniers programmes de bâtiments de combat, les corvettes du type K130 et les frégates du type F125, qui ont rencontré de sérieux problèmes techniques, des surcoûts et d’importants retards. En lançant une procédure d’acquisition internationale, les autorités allemandes ont donc sans doute voulu taper fortement du poing sur la table afin d’obliger les industriels du pays, TKMS en tête, à prendre la mesure du mécontentement et réagir pour que de telles situations ne se reproduisent pas. Le message a apparemment été reçu mais, maintenant, encore faut-il que le programme reste complètement aux mains des entreprises allemandes. En effet, si les propositions des Italiens, Français et autres Espagnols ont été progressivement écartées, les Néerlandais sont aujourd’hui en finale, et ont apparemment leurs chances. Ainsi, le groupe Damen, allié au chantier allemand Lürssen, a habilement réussi à manœuvrer jusqu’au stade ultime de la compétition, avec une offre basée sur un de ses design et un montage industriel partagé avec Lürssen.

Alliance entre German Naval Yards et TKMS

La menace a été jugée suffisamment sérieuse pour qu’à l’été 2018, TKMS, dont on disait quelques mois plus tôt qu’il risquait d’être évincé, annonce son alliance avec le chantier German Naval Yards de Kiel (où se trouve aussi le site de construction de sous-marins de TKMS, les deux entreprises partageant une partie de l’emplacement). GNY est pour mémoire l’ancienne division de HDW spécialisée dans les bâtiments de surface, une activité revendue avec une partie des chantiers de Kiel en 2011 par TKMS à Privinvest, la holding d’Iskandar Safa qui possède également les chantiers allemands Nobisbrug (yachts) et Lindenau (réparation navale), ainsi que le chantier français CMN de Cherbourg. TKMS est, depuis, toujours présent sur le marché des unités de surface, mais n'a conservé que l'ingénierie.

Cette alliance, dans laquelle GNY est leader et TKMS sous-traitant, a abouti à la présentation d’une offre unique destinée, avec le soutien des gouvernements locaux, très puissants en Allemagne, à peser un maximum auprès de l’Etat fédéral et du parlement face à la solution néerlandaise. Les industriels allemands mettent également en avant le fait que leurs tentatives pour concourir au projet de futures frégates bataves aurait reçu une fin de non-recevoir, les Pays-Bas n’ayant semble-t-il pas l’intention d’envisager une autre solution que celle de Damen. Cela, alors que dans la compétition pour les futurs sous-marins néerlandais, les chances de TKMS seraient à ce stade réduites face aux deux offres considérées comme ayant les meilleures chances, d’un côté Damen allié au suédois Saab et de l’autre le français Naval Group en coopération avec le chantier hollandais Royal IHC.

Les clients à l’export attendent l’issue du match

Derrière tout cela, il y a également le fait que, depuis les déboires des K130 et F125, de nombreux clients étrangers attendent de voir quelle sera la posture des autorités allemandes pour MKS 180. Damen réaliserait un très grand coup si son design était retenu et serait dès lors en mesure de concurrencer les positions allemandes sur le segment des navires de combat fortement armés.  A l’inverse, le scenario voyant une mise à l’écart de GNY et TKMS serait un grave camouflet pour les deux industriels allemands, avec des conséquences potentiellement catastrophiques sur le marché export. Comment en effet rester crédible quand son propre gouvernement choisit une solution étrangère ? L’avenir même de GNY et TKMS dans les bâtiments de combat de surface (où une consolidation est toujours espérée à terme par certains) serait à minima très fragilisé, sinon menacé, puisque rater un programme comme MKS 180 constituerait un manque crucial, non seulement en production, mais aussi et surtout en matière d’ingénierie et donc de maintien et de développement des compétences dans les bureaux d’études nationaux.

Le choix devrait être annoncé début 2020

Vu de pays comme la France, un tel scenario serait impensable et on peine à imaginer que l’Allemagne s’engage dans cette voie. Mais dans la région de Kiel, comme Mer et Marine a pu le constater cette semaine, les craintes sont bien réelles. A l’initiative d’élus locaux, des travaux sont d’ailleurs en cours au parlement allemand pour faire évoluer la loi et préciser les modalités de protection des activités stratégiques du pays.

Pour en revenir à MKS 180, c’est en juillet dernier que les industriels ont rendu leur offre finale, le gouvernement allemand devant, si tout se passe comme prévu, choisir le lauréat au cours des premiers mois de 2020. La construction de la tête de série devrait ensuite débuter en 2021, l’achèvement du programme étant pour le moment fixé à 2028.

De nombreux programmes à venir pour la marine allemande

Derrière MKS 180, il y a donc des enjeux cruciaux à l’export mais aussi sur le marché national, sachant que ces nouvelles frégates font partie d’un vaste plan de renouvellement de la flotte allemande au cours de la prochaine décennie. Celui-ci, après les F125, se poursuit avec cinq nouvelles corvettes du type K130 (et la refonte des cinq premières) qui vont être réalisées par Lürssen et GNY en vue d’une livraison d’ici 2025. Puis, en dehors des MKS 180, doivent venir des commandes pour le remplacement des deux vieux pétroliers du type 704 datant de 1974/75 par des tankers à double coque. Il y aura ensuite la succession des cinq ravitailleurs polyvalents du type 404 mis en service en 1993/94, le remplacement des trois navires collecteurs de renseignements du type 423 opérationnels depuis 1988/89 ainsi que des dix chasseurs de mines du type 332 mis en flotte entre 1993 et 1998. L’ensemble (F125 comprises) représente un investissement évalué à plus de 17 milliards d’euros.