Histoire Navale
Ancien simulateur de la marine : vos réponses sur la curieuse « bête » de Saint-Mandrier

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Ancien simulateur de la marine : vos réponses sur la curieuse « bête » de Saint-Mandrier

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Depuis mercredi dernier, vous avez été nombreux à nous écrire concernant le curieux engin photographié en 1979 sur la base d’aéronautique navale de Saint-Mandrier. Il s’agit d’un ancien simulateur de vol aux instruments « Link », du nom de son inventeur, l’américain Edouard Link, qui imagina cette machine à la fin des années 20. Il travaillait alors pour son père, facteur d’orgues et de pianos à Binghamton, dans l’Etat de New-York. Edouard Link, qui avait notamment de solides compétences dans les pianos à air, eut l’idée de concevoir un simulateur terrestre pour apprendre les rudiments du pilotage et, ainsi, réduire le nombre d’heures de cours et de vol nécessaires à la formation, qui coûtait très cher à l’époque, surtout après la grande dépression. C’est ainsi que naquit le premier « Link Trainer », réalisé avec des éléments d’orgues et de l’air comprimé. Un engin qui pouvait bouger dans tous les plans pour simuler un piqué, une ressource, un changement de cap… Il fut breveté en 1931 et retenu en 1934 par l’armée américaine qui, suite à plusieurs accidents, voulut disposer d’un système pour entrainer ses pilotes en toute sécurité aux vols de nuit et par conditions météo très dégradées limitant considérablement la visibilité. C’est ainsi qu’après un certain nombre de modifications, le Link Trainer est devenu un simulateur de vol aux instruments. Alors que le Japon en acquit également dès 1935 pour l’entrainement des pilotes de son aéronavale, ce simulateur devint un incontournable avec la seconde guerre mondiale, plus de 7000 machines étant livrées à l’US Air Force et l’US Navy.

 

Le Link Trainer exposé au musée de Rochefort (© Link Trainer Shuttleworth Collection)

Le Link Trainer exposé au musée de Rochefort (© Link Trainer Shuttleworth Collection)

 

Adopté ensuite par 35 pays, en particulier au sein de l’OTAN, le Link Trainer est resté pendant longtemps un incontournable de la formation des pilotes d’avions puis d’hélicoptères, en complément des vols réels. Le simulateur fut également utilisé dans le secteur civil, American Airlines devenant la première compagnie à s’en doter dès 1937. Produit jusque dans les années 50, différents modèles se succédant au fil des évolutions technologiques, le Link Trainer a servi jusqu’à l’aube ou au début des années 80, son remplacement s’étant fait progressivement par des simulateurs de nouvelle génération.  

Certains engins étaient initialement agrémentés d’ailes et dérives pour donner une touche de « réalisme », sans que ces éléments soient reliés au manche du simulateur. C’est pourquoi le gros des Link Trainers se présentait sous forme d’une simple cabine, comme celle qui est exposée au musée de l’aéronautique navale de Rochefort.  

 

Le Link Trainer exposé au musée de Rochefort (© DR)

Le Link Trainer exposé au musée de Rochefort (© DR)

Le Link Trainer exposé au musée de Rochefort (© DR)

Le Link Trainer exposé au musée de Rochefort (© DR)

 

Côté français, nos lecteurs, notamment d’anciens pilotes, nous donnent un certain nombre d’indications sur l’emploi des Link Trainers. « Ces simulateurs ont été utilisés par toutes les armées de l’OTAN et même au-delà pour la formation des pilotes. J’ai personnellement été sélectionné à Toulon à l’époque sur ce type de cabine lors de ma visite de sélection au cours pilote puis j’ai dû subir des heures de vol à bord de ce type d’engin à Cognac dans le cadre de la formation au vol aux instruments. Des milliers de pilotes doivent leur vie sauve à ce dispositif de formation au pilotage aux instruments. Dans le concept de formation des pilotes de l’aéronautique navale de l'époque (j'ai été recruté en novembre 1977), tous les élèves pilotes passaient systématiquement à Cognac sur Fouga Magister pour un tronc commun de 80 heures de vol et de mémoire une dizaine d'heures de simulateur sur ce type de cabine Link. A l'issue du tronc commun, les élèves choisissaient l'option de leur future carrière, chasse, lourds ou hélico », explique Patrick.

Il y a eu des Link dans différentes bases de l’armée de l’Air et de la Marine nationale, ainsi qu’au centre médical de la marine dans l’ancien hôpital Sainte-Anne de Toulon où étaient co-situés CEMPNA (Centre d’Expertise Médicale des Personnels Navigants) et SLPA (Service Local de Psychologie Appliquée) et qui sélectionnait les futurs pilotes. « J'ai connu ce simulateur lorsque j'ai passé les tests d'entrée au cours de pilote de l'Aéronavale au CEMPNA à l'hôpital Sainte-Anne de Toulon, et par la suite je l'ai aperçu au fond d'un hangar à Saint-Mandrier. C'était une cabine équipée des principaux instruments de vol (horizon artificiel, badin, altimètre, variomètre, indicateur de dérapage, radio, éclairages de nuit) ainsi que les commandes de vol (manche à balais, palonniers, commande des gaz). Cette cabine était fixée sur une rotule (ou un système de cardan) et pouvait bouger sur les axes de lacet, roulis et tangage. La stabilisation était faite par un système pneumatique en liaison avec les actions du pilote (ou du cobaye !) effectuées sur les commandes de vol. La finalité de la chose était de tester la coordination des mouvements et la dissociation d'attention sur les candidats pilotes soumis au stress en milieu hostile (enfermés dans le noir avec un faible éclairage rouge dans une boîte qui bouge avec des consignes à suivre en répondant à des questions …) Pour les pilotes déjà brevetés, c'était pour l'entrainement au vol de nuit et au vol sans visibilité (sans référence extérieure) », détaille Hervé, un autre ancien de l’aéronautique navale ».

« Plus que les aptitudes au pilotage on y regardait la vitesse d'accoutumance et la dispersion d'attention », confirme Jean-Marc. « Il me semble aussi que lors de mon passage à l'école de chasse à Tours en 1979, il y avait encore de telles machines, assez peu utilisées car peu fiables et pas très représentatives du T-33S. Cette génération d'entraineurs de vol a dû progressivement disparaître (à partir des) années 60 avec la première génération de simulateurs analogiques dédiés apparus avec les Etendard et Crusader pour les chasseurs de l'aéronautique navale. Ces simulateurs "tenaient" dans des remorques. Les semi-remorques presque complètes étaient encore présentes sur la base de Landivisiau en 2002. L'aéroclub de la Côte d'Amour a longtemps eu un Link de ce type en caisse au fond du hangar à La Baule. Impossible à mettre en œuvre vu le niveau de maintenance requis, il a été détruit dans les années 80 ».

« Il existait un engin de ce type à Landivisiau en 78 (sans doute depuis un bon bout de temps, d’ailleurs) dont personne ne servait plus vraiment. Il était assez amusant, parce que, grâce à une machinerie pneumatique, il s’inclinait dans les virages selon un mode tout ou rien assez... brutal. De ce point de vue, il me faisait penser à un avion de manège pour enfant ! », ajoute Xavier.

 

Simulacre de ravitaillement du Link (© JEAN-LOUIS VENNE)

Simulacre de ravitaillement du Link (© JEAN-LOUIS VENNE)

 

 

Et concernant donc le fameux simulateur photographié en 1979 par Jean-Louis Venne à Saint-Mandrier ? Comme un certain nombre de Link, la cabine a donc été agrémentée d’un faux fuselage, d’ailes et dérives, un capot permettant de plonger l’habitacle dans le noir. Mais cette curieuse sortie sur la piste de l’ancienne base d’aéronautique navale varoise, et notamment ce qui ressemble à un ravitaillement en carburant, a laissé plus d’un ancien pilote perplexe. « La photo représente une cabine de simulateur Link modifiée par ajout de carénages pour en améliorer la silhouette et lui offrir une peinture “Marine”. En l’état, cette cabine photographiée est totalement inemployable, et quoi qu’il en soit, ne disposait pas de réservoir à carburant », note Patrick. « La coque de l’engin a été customisée et allongée. Il manque la table traçante et le poste de l’instructeur. Cette machine électromécanique très complexe et fragile n’a d’ailleurs rien à faire en plein air! », assure quant à lui Christophe, également pilote, qui pense que cette cabine est un Link Trainer D4 datant des années 50.

Après différents échanges, on peut penser que ce Link était en fait déclassé (ou venait de l’être) au moment des prises de vues et a peut-être servi au bizutage d’un jeune marin, à qui l’on aurait fait croire qu’il allait décoller à bord de cet engin. Cela expliquerait le simulacre du ravitaillement. Malheureusement, les deux personnes présentes au moment des faits avec qui nous avons échangé (dont Jean-Louis Venne) ne se rappellent plus des raisons de cette sortie sur la piste. Quoiqu’il en soit, les équipes de la base se sont bien amusées à l’époque pour confectionner le carénage et ce simulateur, avec son look improbable digne de l’avion de « Oui Oui », a aussi servi aux « relations publiques ». Il semble en effet avoir beaucoup plu aux enfants venus lors d’une journée porte ouverte organisée la même année sur la BAN de Saint-Mandrier, comme en témoignent d’autres photos de Jean-Louis Venne.

 

Lors d'une journée porte-ouverte à la BAN en 1979 (© JEAN-LOUIS VENNE)

Lors d'une journée porte-ouverte à la BAN en 1979 (© JEAN-LOUIS VENNE)

Lors d'une journée porte-ouverte à la BAN en 1979 (© JEAN-LOUIS VENNE)

Lors d'une journée porte-ouverte à la BAN en 1979 (© JEAN-LOUIS VENNE)

 

- Voir un historique du Link Trainer et de la restauration d'un de ces engins

 

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