Construction Navale
Chantier de l’Atlantique : la France donne un mois de plus à Fincantieri

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Chantier de l’Atlantique : la France donne un mois de plus à Fincantieri

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Le gouvernement français a décidé de prolonger une cinquième - et probablement dernière - fois l’accord conclu en février 2018 avec l’Italie pour la prise de contrôle des Chantiers de l’Atlantique par le groupe Fincantieri. La quatrième prolongation de cet accord franco-italien arrivait à échéance le 31 décembre mais Bruxelles n’a toujours pas rendu son avis sur cette opération. Paris a donc annoncé repousser l’échéance d’un mois.

La Commission européenne, via sa Direction générale de la concurrence, s’est pour mémoire saisie du dossier il y a deux ans, en janvier 2019. Cela, à la demande de l’Allemagne et de la France (l’opération n’étant pas a priori soumise à un contrôle automatique, son montant étant inférieur aux seuils fixés par les traités). Après une première phase d'examen, la Commission avait jugé qu'il y avait matière à s'inquiéter d'une éventuelle distorsion du droit de la concurrence sur le marché de la construction de paquebots. Et avait donc ouvert une enquête approfondie à l’automne 2019. Au final, Bruxelles a demandé à Fincantieri de proposer un certain nombre de mesures pour empêcher une trop grande concentration en Europe des chantiers œuvrant sur le marché de la croisière. Mais le groupe italien, qui a publiquement prévenu qu’il ne se séparerait pas de certains de ses actifs pour se voir autorisé à reprendre Saint-Nazaire, estime qu’il ne peut pas aller plus loin.

La revente des Chantiers de l’Atlantique est ainsi bloquée depuis des mois, la crise sanitaire ayant en plus retardé le processus. Mais la Covid-19 a, aussi, rebattu les cartes car elle a touché durement l’industrie de la croisière, à l’arrêt quasi-total depuis le mois de mars et qui navigue depuis complètement à vue. Aucune reprise significative d'activité n’est désormais espérée avant l’été, et peut être pas avant 2022. Pendant ce temps, les armateurs perdent des sommes colossales qui vont impacter inévitablement les investissements qui étaient prévus au cours des prochaines années. Avec dans un premier temps des reports de livraisons et à suivre, sans doute, le renvoi à des jours meilleurs de certaines commandes et projets qui étaient dans les tuyaux avant la pandémie. Le marché des très grands paquebots, raison pour laquelle Fincantieri voulait mettre la main sur Saint-Nazaire (qui dispose de formes de construction bien plus grandes que celles des chantiers italiens ayant atteint leurs limites dans la course au gigantisme de la croisière), sera sans doute la première victime de ce nouveau paradigme. Ce qui rend le rachat du constructeur français bien moins intéressant.

Fincantieri sait de plus qu’il n’est pas le bienvenu dans l’estuaire de la Loire. Le groupe a depuis quatre ans (le processus avait débuté en décembre 2016 quand les Italiens s’étaient retrouvés seuls en lice pour racheter les parts du groupe sud-coréen STX) toujours fait face à des oppositions contre la reprise des Chantiers de l’Atlantique. Mais il a maintenant perdu la plupart de ses soutiens français. Ces derniers mois, toutes les grandes figures politiques locales ont notamment fini par se positionner clairement contre un rachat italien, et le Sénat est également monté au créneau en fin d’année pour demander qu’une alternative soit trouvée.

Dans ces conditions, depuis l’été dernier, une retraite stratégique italienne est devenue de plus en plus plausible. Mais l’opération ne peut être abandonnée aussi simplement, car le dossier, il faut s’en souvenir, est très politique des deux côtés des Alpes. Surtout en Italie où les réticences françaises quant à la reprise des Chantiers de l’Atlantique avaient provoqué en 2017 de forts remous dans l’opinion publique et une crise diplomatique entre Paris et Rome. Il s’agit donc maintenant, si les conditions ne sont plus réunies pour un rachat italien, de permettre à tout le monde de sortir en douceur et la tête haute de cette affaire.

Un avis négatif de Bruxelles aurait été l’idéal mais la Commission européenne, qui a souvent bon dos, n’a peut-être pas l’intention d’endosser une fois de plus la responsabilité d’une situation dans laquelle deux Etats membres se sont mis tous seuls. A moins que les Italiens aient donné de gages de dernière minute susceptibles de faire évoluer la position européenne, ce qui n’est pas impossible mais parait fort peu probable, la France, en accordant un mois supplémentaire pour la conclusion du projet signé en février 2018 (issu pour mémoire des accords conclus lors du sommet franco-italien de Lyon en septembre 2017), pourrait surtout jouer la carte diplomatique. Ce geste fait envers l’Italie peut en effet avoir pour but de démontrer une bonne volonté française et éviter les critiques en cas d’échec de l’opération. Quant à Fincantieri, il pourra toujours rejeter la faute sur Bruxelles et arguer de l’évolution du contexte général pour tempérer l'abandon du projet de reprise des chantiers nazairiens.

Si tel est le cas, viendra alors la question du « plan B », puisque l’Etat n’a pas vocation à rester l’actionnaire ultra-majoritaire de l’entreprise, dont il possède 84.3% après le rachat par préemption des parts de STX en 2017 (qui l’avait fait monter brièvement à 100%) puis la cession d’une partie du capital à Naval Group (11.7%), au groupement d’entreprises locales COFIPME (1.6%) et aux salariés (2.4%). Il n’y a cependant pas vraiment d’urgence pour mettre en place ce plan B, alors que les options seront logiquement assez limitées, la faible rentabilité de la construction navale faisant que les investisseurs ne se bousculent généralement pas au portillon. Et les incertitudes actuelles ne vont sans doute pas arranger les choses dans l'immédiat. 

Au besoin, l’Etat pourra toujours faire monter Naval Group (dont il détient près de 65%) au capital. Cette perspective d’une consolidation des deux champions français de la navale, CA pour le civil et NG pour le militaire, activité duale qui au demeurant a plutôt bien réussi à Fincantieri, n’a jamais enchanté les deux entreprises tricolores à l'histoire et aux  cultures très différentes. Mais maintenant qu’il y a sur la table la construction d’un à deux porte-avions nucléaires à Saint-Nazaire, la pilule pourrait peut être plus facilement passer…

© Un article de la rédaction de Mer et Marine. Reproduction interdite sans consentement du ou des auteurs.

 

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