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Le 13 novembre 2019, les Chantiers de l’Atlantique, à Saint-Nazaire, inauguraient une école interne, la première au sein de l’entreprise depuis les années 70. Objectif : répondre au besoin de recrutement dans certains métiers en tension, à commencer par les soudeurs et les charpentiers métaux. Cela, grâce à des contrats de professionnalisions de 12 mois destinés à des adultes et qui complètent les dispositifs adressés aux jeunes, comme l’apprentissage. Une troisième formation, dédiée aux tuyauteurs, a été ouverte début 2022. En deux ans, 74 stagiaires, dont 5 femmes, ont été accueillis. 42 ont terminé leur cycle de formation, dont 35 ont été embauchés en CDI par l’entreprise. « Nos besoins sont importants. Entre le renouvellement des départs à la retraite et la reprise de l’activité, nous avons recruté plus de 2100 personnes en CDI depuis 2013, avec un solde net de 850 CDI créés », explique Béatrice Gouriou, directrice des ressources humaines des Chantiers de l’Atlantique. Ces derniers emploient désormais 3400 personnes, soit 28% de cadres, 31% d’ouvriers et 38% de personnels administratifs, techniciens et agents de maîtrise (ATAM). Et l’entreprise prévoit encore au moins 300 embauches cette année, dont 100 ouvriers qualifiés et 100 techniciens.  

Un recrutement devenu difficile chez les ouvriers

Or, parmi la population ouvrière, il est devenu difficile de trouver des soudeurs, des chaudronniers ou encore des tuyauteurs. Des métiers aussi techniques qu’indispensables pour la construction navale mais qui ont souffert pendant longtemps, comme de nombreuses filières techniques en France, d’un manque d’attractivité auprès des jeunes. Une situation liée au déficit de connaissance du secteur naval en dehors des bassins d’emploi traditionnels, mais aussi à des évolutions sociétales et au désintérêt de nombreux parents pour orienter leurs enfants vers les métiers manuels. Des carrières du reste peu encouragées par les politiques publiques en matière d’enseignement professionnel, d’apprentissage et de formation. Depuis plusieurs années, sous l’impulsion de l’industrie et des collectivités locales notamment, mais aussi d’une prise de conscience de l’Etat, la France tente de redresser la barre. Les partenariats se multiplient avec l’Education nationale, des centres de formation et des organismes œuvrant au retour à l’emploi. Mais le chemin est long et, en attendant que ces efforts portent leurs fruits, de grandes entreprises comme les Chantiers de l’Atlantique ont décidé de créer leur propre outil de formation.

 

© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU

L'école est située à côté de l'aire de pré-montage des chantiers (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

Une structure dédiée pour des formations de 12 mois en alternance

Ce qui représente un investissement non négligeable puisque la création de l’école a coûté 1 million d’euros à l’entreprise, qui y consacre chaque année plusieurs centaines de milliers d’euros pour son fonctionnement. Preuve de l’importance de ce projet pour la pérennité des compétences aux chantiers. L’école a été installée dans un bâtiment neuf de près de 500 m² situé à deux pas de l’aire de pré-montage qui prolonge les formes de construction du chantier. Il y a là des salles de cours, avec des outils numériques dont deux simulateurs virtuels reproduisant les paramètres de soudage utilisés en production. « C’est un outil très intéressant pour débuter, cela permet de travailler sur la bonne gestuelle en évitant les appréhensions que l’on a les premières fois », explique Stéphane Delhommeau, chef de travaux, qui fait partie des sept formateurs affectés actuellement à la structure.

 

© CHANTIERS DE L'ATLANTIQUE
© CHANTIERS DE L'ATLANTIQUE

Outils numériques et simulateurs de soudage (© CHANTIERS DE L'ATLANTIQUE)

 

Des formateurs qui ne sont autres que des salariés des chantiers. « Nous nous appuyons sur des professionnels expérimentés de l’entreprise, qui viennent apprendre et transmettre leur savoir-faire aux stagiaires. Ceux-ci passent sept semaines à l’école, jusqu’à obtenir leurs premières qualifications, et donc une base de compétences et une bonne maîtrise. Après, ils vont dans les ateliers où ils travaillent avec les équipes de production en étant accompagnés par un tuteur. 80% du temps de formation est dédié à la pratique », détaille Tony Filleau, directeur de l’école.

Le parcours de professionnalisation s’effectue en alternance entre l’école et le travail dans les ateliers de production, avec en tout 13 semaines de formation (soit 455 heures) sur une période de 12 mois. Des formations sont reconnues puisqu’elles préparent à l’obtention d’un certificat de qualification paritaire de la métallurgie (CQPM) labellisé par l’IUMM et le Campus des industries navales.  

 

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(© CHANTIERS DE L'ATLANTIQUE)

 

Des outils modernes pour apprendre les métiers

Et pour apprendre concrètement les bons gestes, après la théorie et les simulateurs, l’école dispose d’ateliers dotés d’équipements modernes, dont des torches dernier-cri et des masques de soudure avec respirateur intégré. Les stagiaires y apprennent la maîtrise des outils et les techniques de leur futur métier en réalisant de véritables panneaux métalliques, imaginés spécifiquement pour l’apprentissage des procédés d’assemblage, tels que ceux mis en œuvre pour réaliser les blocs des futurs navires. « Ces panneaux rassemblent toutes les complexités du travail en situation réelle. Les stagiaires apprennent ainsi dans de vraies conditions avec les mêmes épaisseurs de tôles et les mêmes difficultés de levage », note Tony Filleau. Et l’école ne lésine pas sur les matériaux pour que la formation pratique soit de qualité : « On emploie par exemple environ 17 tonnes de matière pour assurer la formation d’une dizaine de charpentiers métaux ».

 

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Constructions de panneaux à l'école des chantiers (© CHANTIERS DE L'ATLANTIQUE)

 

Des stagiaires d’âges et de profils très variés

On notera que les profils des candidats, la plupart du temps en reconversion professionnelle, sont extrêmement variés. Parmi les stagiaires, si certains ont suivi des études techniques (chaudronnerie, ajustage, tournage, maintenance industrielle) en lien avec l’industrie, la plupart ont un bagage complètement étranger au secteur, avec par exemple des diplômes de paysagiste, de plâtrier, de menuisier, de commerce, de communication, de routier, d’activités agricoles, de cuisine... Il y a même un ancien coiffeur, un graphiste, un barman, un prothésiste dentaire et un ferronnier d’art. « Le recrutement est ouvert à toutes les personnes majeures, la sélection se fait essentiellement sur les qualités humaines et la motivation. Et il n’y a pas vraiment de limite d’âge, nous avons des gens de 18 à 45 ans actuellement. La moyenne d’âge des groupes est de 28 ans et je pense que la multiplicité des profils, avec des gens venant d’horizons différents, est une force car chacun apporte avec lui son expérience », souligne Tony Filleau. « Nous avons beaucoup de reconversions, des gens qui viennent après avoir connu une ou plusieurs expériences professionnelles. Nous n’avons aucun a priori sur les profils, même si les candidats n’ont aucune expérience dans le domaine. Nous sommes très ouverts et bâtissons notre recrutement sur la motivation, les qualités personnelles et l’intérêt pour ces métiers et l’activité de l’entreprise », ajoute Béatrice Gouriou.

Les femmes se font leur place

Et parmi ces nouvelles recrues, il y a de premières femmes. Elles sont cinq actuellement, deux soudeuses et trois charpentières. « Nous comptons aujourd’hui, sur l’ensemble de l’entreprise, 19% de femmes, avec une augmentation significative ces dernières années. Les métiers de soudeur et de charpentier métaux sont encore très masculins mais ils commencent à se féminiser. Comme pour tous les métiers de l’entreprise, les femmes y ont leur place et menons des actions pour rendre attractifs les métiers de la navale auprès des femmes, par exemple en partenariat avec l’association Elles Bougent et des interventions dans les écoles et chez les professionnels. C’est à nous de faire connaitre nos métiers et de montrer qu’on peut être une femme et s’épanouir dans la construction navale », explique la DRH des Chantiers de l’Atlantique.

 

© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU

Oriann et Stéphanie vont devenir soudeuses (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

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Oriann et Stéphanie vont devenir soudeuses (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

« Ça m’a tout de suite plu, c’est un métier très technique, il faut être minutieux »

Oriann et Stéphanie, la vingtaine, sont justement convaincues d’y avoir trouvé leur place. Elles font partie des 32 stagiaires actuellement en formation à l’école et apprennent à devenir soudeuses. Sous le regard attentif des formateurs, Stéphanie, dont le visage protégé par un casque ventilé s’approche à quelques centimètres du point de soudage illuminant sa visière, fait une petite démonstration de ce qu’elle a appris ces dernières semaines. Le geste est déjà sûr et la passe réalisée comme si la jeune femme faisait cela depuis longtemps. « C’est très intéressant, on travaille avec du bon matériel, avec des outils modernes et on est formés par des professionnels du chantier », explique-t-elle.

 

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Stéphanie sur son banc de soudage (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

A ses côtés, Oriann, 22 ans, a décidé de faire cette formation de soudeuse après avoir travaillé sur les paquebots construits à Saint-Nazaire, où elle faisait du ménage industriel : « J’avais des amis qui ont fait la formation de soudeur et je me suis dit pourquoi pas moi ? Ça m’a tout de suite plu, c’est un métier très technique, il faut être minutieux. Et puis ce qui est génial ici, c’est que l’on voit pourquoi on travaille, on voit se construire petit à petit les navires, jusqu’au produit final. Être aux chantiers et participer à cela, c’est une grosse fierté ».

Chaque année, les Chantiers de l’Atlantique comptent former dans leur école quatre à cinq promotions de 8 à 10 stagiaires. Une vingtaine de places sont encore à pouvoir pour 2022.

© Un article de la rédaction de Mer et Marine. Reproduction interdite sans consentement du ou des auteurs.

 

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