Aller au contenu principal

Depuis des semaines, tout le monde, dans la région de Saint-Nazaire, se gardait bien d’ébruiter un projet de commande de navires de croisière fluviaux. Un contrat crucial pour permettre à une partie du réseau de sous-traitants de STX France de survivre en attendant la montée en puissance de la construction d’un paquebot géant du type Oasis of the Seas commandé en décembre dernier par la compagnie américaine Royal Caribbean International. La discrétion s'était imposée par l’enjeu que représente l’aboutissement de cette affaire et la forte concurrence entre chantiers européens pour la décrocher. Las, la tentation du scoop était trop grande et certains media ont ébruité cette commande potentielle. Plus grave, le ministre français des Transports lui-même a cru bon, hier, de valider publiquement l'information, d'abord sur Tweeter, puis via communiqué de presse. Frédéric Cuvillier est, en effet, partie prenante dans cette affaire puisqu'il a obtenu une évolution de la règlementation concernant la navigation et le stationnement des bateaux fluviaux sur la Seine, afin de permettre à des navires de 135 mètres d'atteindre le centre de Paris. Il s'agissait d'une demande de Viking River Cruises, l'armateur avec lequel Saint-Nazaire. espère travailler. Sauf que le ministre ne s'est pas contenté de parler de règlementation. Il a aussi abondamment évoqué le projet nazairien en estimant que l'action de son ministère constituait «  une avancée essentielle pour permettre la construction de ces navires, qui devrait être réalisée par les chantiers navals STX de St-Nazaire ». Sans oublier d'entrer dans les détails, avec le nom de l'armateur, le nombre de bateaux envisagés, quelques caractéristiques techniques et autres retombées prévisionnelles sur l'emploi.

 

 

Cinq bateaux livrables à partir de la fin 2014

 

 

Il s’agit donc de réaliser jusqu’à cinq navires de croisière fluviaux de 135 mètres dotés d’une centaine de cabines. Des bateaux destinés à Viking River Cruises, la fameuse compagnie qui avait annulé l’an dernier la commande de deux paquebots à Saint-Nazaire pour les confier aux chantiers italiens pour des questions de financement. S’il est signé, le contrat ne sera pas porté par STX France, mais par un groupement constitué du chantier nazairien et de Néopolia, ce groupement d’entreprises régionales (travaillant notamment pour le secteur de la navale) étant pilote sur ce projet. La construction des navires, dont la livraison est prévue à partir de la fin 2014, apporterait selon Frédéric Cuvillier 3 ans de travail à 250 personnes.

 

 

75829 neptun longship
© NEPTUN WERFT

Deux Longships de Viking River Cruises en construction à Rostock (© NEPTUN WERFT)

 

 

Face aux Allemands

 

 

Alors que Viking River Cruises, leader du marché des croisières fluviales, souhaite développer son activité sur la Seine, l’évolution de la règlementation en vigueur est un gage de l’Etat français, qui appelle évidemment un retour d’ascenseur, c'est-à-dire la commande à Saint-Nazaire des navires qui pourront être exploités sur le fleuve hexagonal, mais pas seulement (tous les nouveaux navires de VCR, les Longships, ont également une longueur de 135 mètres). Un choix français est d'autant plus attendu que l’annulation l'an dernier de la commande des paquebots de Viking Ocean Cruises, filiale de VCR, avait été particulièrement mal vécue dans l’estuaire de la Loire, se traduisant par un effondrement du plan de charge prévu en 2013. Reste que, pour l’heure, même si les chances nazairiennes paraissent très bonnes, l’affaire n’est pas encore signée, et donc pas encore gagnée. Il n’est, à ce titre, pas inutile de rappeler que VRC fait traditionnellement construire ses navires au chantier allemand Neptun Werft, filiale de Meyer Werft, grand concurrent de STX France. Le chantier de Rostock a, ainsi, livré 8 navires de type Longship de 135 mètres et 95 cabines cette année, auxquels doivent s’ajouter une douzaine d’autres unités en 2014. Avec la ferme intention de poursuivre l'aventure avec Viking. On rappelera également que le groupe italien Fincantieri, qui a va donc réaliser les paquebots maritimes du groupe Viking, avait également fait savoir l'an dernier qu'il comptait se positionner sur les futurs projets fluviaux de son client.

 

 

Le risque d'ébruiter des négociations avant la signature d'un contrat

 

 

Il est donc à espérer que le ministre français ne s'est pas trop avancé et que ses déclarations ne vont pas nuire aux négociations entre Saint-Nazaire et son client potentiel.  Car avec le développement d'Internet et des réseaux sociaux, l'information fait aujourd'hui le tour du monde en un clin d'oeil. Une aubaine, dans le milieu industriel notamment, pour réaliser à moindres frais une veille stratégique sur la concurrence, voire carrément de l'espionnage. Cet aspect, très sensible, constitue un véritable casse tête pour la presse, qui se fait de plus en plus déborder par le concept de l'information en temps réel, aboutissant régulièrement à une « course à l’échalote » un peu folle et, surtout, irréfléchie. D'où, sans doute, la nécessité, pour une partie des journalistes, de prendre conscience des conséquences que peut avoir la diffusion de certaines informations. Surtout quand il s'agit d'entreprises en difficulté et que, des fameuses commandes, potentielles puisque même pas encore signées, dépendent des centaines d'emplois, et derrière de familles. Une responsabilisation est probablement souhaitable car, cela s'est déjà vu, ébruiter des négociations constitue une opportunité pour la concurrence et peut très bien faire échouer un projet. A fortiori, cette approche s'applique aux ministres, qui sont sensés être les mieux placés pour mesurer l'importance du phénomène et, de là, jouer la carte de la prudence et de la discrétion. Certes, on pourra dire que Frédéric Cuvillier n'a fait que réagir à des informations parues dans les journaux. Mais rien ne l'obligeait à s'exprimer sur le sujet, du moins sur la commande, en donnant de facto une caution officielle aux articles parus. Il se murmure, de plus, que l'affaire aurait fuité depuis le ministère dès le début de la semaine, des journalistes parisiens ayant commencé à enquêter à Saint-Nazaire, sans finalement écrire quoique ce soit puisque le sujet n'était pas suffisamment intéressant (dans la mesure où aucune commande n'est signée). D'autres n'ont cependant pas été de cet avis. Sur place, les industriels ne font aucun commentaire mais, dans les coursives, l'agacement est perceptible. « Il est clair que ces informations dans la presse et la communication du ministre sont très embarrassantes alors que nous sommes en pleines négociations », lâche un acteur du projet.

 

 

Aller plus loin

Rubriques
Construction navale
Dossiers
Chantiers de l'Atlantique