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« Dans le milieu maritime, on est longtemps passés pour les gamins gâtés qui dépensaient les sous des sponsors et qui vivaient dans une gabegie perpétuelle. Les mentalités et les rapports évoluent. Et je crois que nous, issus du monde de la course au large, avons tout à gagner à échanger avec les autres professionnels du milieu. Et que notre savoir-faire peut leur être utile ». Denis Juhel est le bras droit de Michel Desjoyeaux au sein de Mer Forte, l’entreprise que le navigateur a créée au service de l’innovation en matière de construction nautique. A ses côtés, il y a Michel Chapalain, capitaine d’armement de V-Ships. Tous deux font partie des intervenants de la journée organisée, le 26 mars dernier, par la structure lorientaise Eurolarge Innovation, spécialisée dans l’accompagnement des entreprises de la course au large, nombreuses dans la « Sailing Valley » bretonne. Baptisée « Explorons de nouveaux marchés », cette journée visait à faire rencontrer les entreprises spécialisées dans la construction et la sous-traitance du très exigeant marché de la course au large et les acteurs d’autres secteurs du monde maritime : pêche, transport maritime, défense, énergies marines renouvelables.

 
 
La course au large et le Club Med 2
 
 
A l’image de Denis Juhel et Michel Chapalain, il apparaît que ces mondes de la mer ont des tas de choses à se dire. « Dans la flotte que je gère, il y a entre autre le paquebot Club Med 2 » , explique Michel Chapalain.  « Cela fait quelque temps que je m’interroge sur l’optimisation de son utilisation. Et puis est arrivée la convention de l’OMI appelée Ship Efficiency Management Plan, qui demande aux armements de donner les performances énergétiques de chaque navire. Je me suis demandé comment transformer l’énergie vélique du Club Med 2 en kW. De fil en aiguille, je me suis dit que c’était l’occasion de revoir le fonctionnement de ce navire, et notamment, face aux prix des soutes, de mieux utiliser ses voiles ». Michel Chapalain est passionné de voile et Douarneniste d’origine, il a l’idée de contacter les voileux de Port-La-Forêt pour l’assister dans cette tâche. « Nous avons été ravis de recevoir ce projet, c’est précisément dans cette optique que l’entreprise a été créée il y a trois ans, optimiser et innover en matière de voile, au service de tous types de projets et de secteur », explique Denis Juhel. La phase de diagnostic commence il y a quelques mois. 
 
 
Le Club Med 2 (DROITS RESERVES)
 
 
Faciliter la vie des marins confrontés à la propulsion vélique
 
 
Le Club Med 2 a été construit en 1992 aux Ateliers et Chantiers du Havre, il jauge 10.000 GT, a un gréement de 5 mâts, la voilure est gérée par un ordinateur spécifique, inchangé depuis sa construction, a des ballasts de contre-gîte pour ne pas prendre plus de 2° de gîte. Bien éloignée des voiliers de course que Denis Juhel a bien connu. « Quand nous nous sommes rendus à bord, nous avons vite compris une chose : les marins du bord ont des tas de choses à faire et ne peuvent pas perdre du temps à régler la voilure. L’idée qui s’est imposée rapidement était qu’il fallait trouver une solution pour leur faciliter la vie et qu’ils puissent utiliser sereinement les voiles sans que cela devienne  une contrainte supplémentaire. Et par la même occasion, améliorer la consommation du navire en utilisant davantage l’énergie vélique ».
 
 
Choquer le foc et gagner de la puissance…
 
 
Le diagnostic commence par l’examen du poids du navire, de manière à pouvoir descendre son centre de gravité,  puis une étude méthodique du gréement, avec une réactualisation des données de répartition de force. Les campagnes de mesure se font mât après mât. Il y a un mois, des penons (petits brins placés à l’intérieur et à l’extérieur de la voile indiquant si le réglage de la voile est correct) électroniques ont été placés, permettant de recueillir les premiers éléments d’amélioration. « Le gréement a travaillé et évolué depuis les données constructeurs. On voit qu’on peut choquer un foc de 12° de plus, et qu’on obtient une meilleure performance et un meilleur moment de gîte. L’idée est donc de mener méthodiquement ce travail. D’abord pour améliorer le rendement vélique du bateau, puis pour faire évoluer l’ordinateur de voile pour le rendre plus pratique et rassurant pour l’officier de quart ». Denis Juhel est enthousiaste sur ce projet, « qui pourra aider à prouver qu’on peut continuer à naviguer à la voile, pas seulement parce que c’est joli, mais aussi parce que c’est intéressant économiquement ».
 
 
Et pour la pêche ?
 
 
La voile comme moyen de propulsion. Avec la forte augmentation des soutes, tout le monde y pense et certains, comme l’entreprise allemande Skysails sont passés à l’acte en commercialisant des voiles  adaptées aux navires de commerce. Avec un certain succès. Et pour la pêche ? « On a pêché à la voile jusqu’à il y a 50 ans. C’est presqu’une anomalie historique, l’arrivée du tout gas-oil », constate Tristan Douard, directeur de l’armement lorientais Scapêche qui exploite des chalutiers, des caseyeurs, des bolincheurs ainsi qu’un palangrier pêchant dans les eaux australes. « Je suis persuadé que nos marins, si on les met sur un bateau de pêche à la voile, s’adapteraient sans problème. Peut-être pas en réglant la bastaque au millimètre près, mais ils sauraient instinctivement d’où vient le vent et comment manœuvrer. Mais ce n’est pas vraiment possible actuellement, en tous cas, pas sur notre flotte actuelle, ni pour notre type de pêche. Nos bateaux ne sont pas conçus pour ça et cela n’aurait, en particulier pour nos chalutiers, un intérêt que pour faire de la route. Mais, c’est vrai que pour descendre d’Ecosse ou d’Irlande vers Lorient, avec un bon vent de noroît, cela pourrait être pertinent », sourit, un peu rêveur, l’armateur. Toutefois, si la propulsion ne pourra pas être tout de suite vélique sur les bateaux de pêche, le milieu de la course au large a d’autres pistes de développement à offrir dans ce secteur. « L’innovation technologique est absolument nécessaire dans la pêche. Il vaut mieux pêcher avec l'objectif de pêcher plus longtemps et plus durablement. » 
 
 
 
71363 Marée Mariette Le Roch
© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ
A bord du Mariette Le Roch 2 de la Scapêche (MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)
 
 
 
Modéliser pour mieux pêcher, le choix de la Scapêche
 
 
L’armement Scapêche est un de ceux qui a le plus investi dans la R&D (recherche et développement), notamment dans l’évolution des matériaux, en installant sur une de ses unités hauturières un chalut entièrement en dyneema, une fibre plus légère. Et en travaillant, à terre, sur le logiciel DynamiT qui permet de modéliser les efforts exercés sur l’engin de pêche. Dans peu de temps, tous les capteurs placés sur les machines des bateaux transmettront, quasiment en temps réel, leurs données à l’armement : pas d’hélice, économètre, charge des moteurs, puissance de la propulsion principale et des groupes électrogènes. La modélisation de l’ensemble des données récupérées par les capteurs va permettre d’optimiser la pêche : mieux placer l’engin de pêche sur la détection, adapter le régime moteur à l’effort, connaître précisément  le volume capturé ou la déformation du chalut… « Notre but, c’est de faire la meilleure pêche possible, en améliorant constamment la sélection de ce que nous pêchons et en travaillant sur la consommation énergétique de nos bateaux ». 
 
 
Et le composite pour les panneaux de chalut ?
 
 
Tristan Douard et son équipe ont déjà bien identifié les axes d’amélioration. « L’imagerie sous-marine, l’aérodynamisme et l’hydrodynamisme du bateau, l’électronique pour nous permettre d’encore mieux positionner le chalut, de savoir ce qui va rentrer dedans, les matériaux, par exemple on sait déjà que les panneaux qui servent à maintenir le chalut ouvert ressembleront de plus en plus à des ailes ». Frémissement dans l’auditoire, le champ lexical de l’armateur à la pêche ressemble décidément de plus en plus à celui que ces professionnels de la course au large manient au quotidien. Le représentant du chantier Multiplast, spécialisé dans la construction de bateaux de course, s’interroge. « Pour vos panneaux de chalut, je comprends bien qu’il vous faut de la robustesse et de la légèreté, vous avez déjà pensé au composite ? ». Les professionnels découvrent le potentiel de progrès qui peut être effectué dans le secteur de la pêche. « Pour une source d’énergie auxiliaire, vous avez déjà pensé à l’éolien ? » « C’est évident qu’il faut y réfléchir sérieusement ». Les idées fusent. « Je crois qu’il va falloir que vous continuiez à vous parler », sourit Yann Dollo, directeur d’Eurolarge. Et puis, après tout, il n’y a que 500 mètres entre la base des sous-marins, temple de la course au large, et le port de pêche de Keroman.
 
 
L’électronique de précision et la résistance des matériaux : les enjeux des EMR
 
 
Jean-François Daviau, directeur de l’entreprise d’ingénierie d’hydrolienne Sabella, connaît déjà le monde de la course au large. C’est le chantier CDK, présent à Lorient et à Port-la-Forêt et spécialisé dans les bateaux de course, qui construit les pales carbone/epoxy de son hydrolienne D10, qui sera testée dans le courant du Fromveur, dans le cadre de son développement en partenariat avec le groupe GDF Suez. « Ce sont des pièces qui ont des contraintes de fatigue très spécifiques ». Un travail de spécialiste. Les hydroliennes, c’est un défi technologique, dont les expérimentations commencent tout juste.  « Nous avons beaucoup de paramètres à évaluer. Il y a la pose déjà, qui va nécessiter beaucoup d’instrumentation. Le savoir-faire en matière de travaux sous-marins nous vient de l’industrie pétrolière mais il va falloir d’adapter à nos contraintes et limiter les coûts des opérations de pose et ensuite de maintenance ». Alors il va falloir barder les prototypes de capteurs pour tout analyser : la courantologie, les efforts, l’impact acoustique… et ensuite trouver des solutions originales. « Comme par exemple pour le revêtement des machines, il va falloir trouver un antifouling capable de résister à l’immersion prolongée ». 
L’électronique de précision dans un environnement extrême – un paramètre également crucial chez les constructeurs d’éoliennes offshore - , des matériaux spécifiques et des chaînes de production pour lesquelles il va falloir trouver des procédés d’industrialisation… les énergies marines renouvelables sont en défrichage et en recherche de solutions innovantes pour négocier un des plus gros virages de l’industrie française. « Nous sommes à l’écoute de toutes les propositions en matière d’innovation », assure Christine de Jouette, directrice scientifique chez Areva Energie Nouvelles, lauréat avec Iberdrola du futur chantier éolien offshore de la baie de Saint-Brieuc, « y compris provenant des petites entreprises qui n’ont pas forcément l’habitude de traiter avec nous ». 
L’innovation, la réactivité et la haute technologie, un terrain sur lequel le secteur de la course au large peut s’épanouir sans doute bien au-delà des pontons de course…
 
 
(HYDROHELIX ENERGIES)
 

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