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Redressement de l’activité du chantier et modernisation de son site historique, programme des futurs patrouilleurs océaniques de la Marine nationale, développement sur le marché de l’hydrolien. Serge Quaranta, président de CMN, fait le point avec Mer et Marine sur l’actualité et les perspectives du constructeur cherbourgeois. Une entreprise qui fait également partie des grands acteurs français de la filière navale à s’être résolument engagés dans la relance des métiers de l’industrie pour répondre aux importants besoins en matière de recrutement et attirer de nouveaux talents.

MER ET MARINE : CMN a eu pendant plusieurs années le projet de construire un chantier neuf sur la darse des Mielles. Ce projet a finalement été abandonné, pourquoi ?

SERGE QUARANTA : La principale raison est que de l’autre côté de la route, là où nous souhaitions nous implanter dans la zone du port, les terrains ne nous appartiennent pas. Nous devions passer par une AOT (autorisation temporaire d’occupation, ndlr) qui aurait potentiellement pu faire l’objet d’un nouvel appel d’offres à terme, avec le risque que nous perdions notre investissement. Ce n’était pas compatible avec un tel investissement. Nous avons donc préféré nous orienter vers une modernisation progressive de notre site, qui est bientôt centenaire.

Comment allez-vous gérer cette modernisation du site historique ?

Nous réalisons des aménagements progressifs, l’objectif étant de mener les travaux sans arrêter la production. On va par exemple rénover entièrement le bâtiment de la direction technique, mener les travaux d’embellissement pour améliorer le cadre de travail et finaliser un important audit structurel sur la nef numéro 1 puis les autres. Dans le même temps, nous modernisons nos moyens, avec par exemple un nouveau banc de découpe plasma à commande numérique, ou encore un nouveau logiciel ERP qui va nous permettre de maîtriser mieux encore nos projets, mais nous allons également abandonner Catia V5 au profit de 3DExperience. Grâce aux nouveaux outils numériques, on commence aussi à travailler sur la réalité augmentée. La nouvelle salle de pilotage, où seront regroupées les équipes de production, de contrôle et de méthode sera un bel exemple de cette modernité, puisqu’elle sera dotée d’outils interactifs qui permettront de suivre l’avancement des projets en temps réel. Ce sera un super outil et aussi un élément d’attractivité pour les jeunes.

Vous accordez d’ailleurs une grande importance à l’embauche de nouvelles recrues et à la valorisation des métiers industriels…

Pendant des décennies le travail manuel, dans la métallurgie plus particulièrement, a été dévalorisé. Quand on était apprenti dans un métier manuel de la métallurgie, cela a longtemps été perçu comme un échec scolaire. Il faut en finir avec cette vision, revaloriser ces métiers techniques et avoir des formations qui répondent aux besoins. Nous l’avons par exemple fait pour le soudage, où, grâce à la CCI et la Région, nous avons mis autour de la table des entreprises du Cotentin, Pôle emploi et des organismes de formation. C’était nécessaires car auparavant, les formations de soudage étaient souvent des voies de garage et à l’arrivée, on se retrouvait avec des stagiaires qui savaient « bricoler » avec différents procédés de soudage mais n’en maîtrisaient au final aucun. Ce que nous voulions collectivement, c’était mettre en place des formations qualité, accueillir des personnes motivées et leur donner une véritable qualification garantissant leur employabilité immédiate. Nous avons ainsi bâti un programme de formation pragmatique de 10 mois avec les chefs d’atelier et de chantier des entreprises adhérentes au programme. Les recrutements ont été effectués avec différents organismes, dont ceux qui s’occupent des personnes éloignées de l’emploi avec l’appui des entreprises. On constate aussi que ces métiers se féminisent, et c’est une très bonne chose, avec des femmes venant d’horizons très diverses, puisque nous avons maintenant, par exemple, des soudeuses qui sont d’anciennes coiffeuses et esthéticiennes, et dont le travail et la minutie sont très appréciés d’ailleurs.

Comment se déroule cette nouvelle formation de soudeur et quels en sont les résultats ?  

Les candidats sont testés et des entretiens sont organisés avec les entreprises adhérentes, non seulement sur le savoir-faire, mais aussi sur le savoir-être car l’aspect humain, la capacité à travailler en équipe et à faire attention aux gens qui sont autour de soi est importante. Ensuite, on regarde dans quels procédés de soudage ils ont les meilleures aptitudes pour leur permettre de passer des qualifications et de progresser. Quand ils sortent de ce cursus, ils n’ont pas encore une grande expérience mais ils sont déjà aptes à répondre aux besoins des entreprises grâce à une formation personnalisée à la fois pour le stagiaire et l’entreprise recruteuse. Cette formation a été mise en place il y a trois ans et le résultat, c’est que 90% des gens qui sont formés sont embauchés.

C’est un beau succès mais apparemment vous ne souhaitez pas vous arrêter là. Un nouveau programme va voir le jour avec les autres grands industriels de la région ?

Nous travaillons sur un programme encore plus ambitieux qui va donner naissance à Hefaïs, Haute école de formation en soudage du Cotentin. C’est un projet qui réunit les grandes entreprises de la région, EDF, Orano, Naval Group et CMN, afin de créer un centre de formation des meilleurs soudeurs de France. Il y aura deux publics visés : les demandeurs d'emploi ou personnes en reconversion et les salariés d'entreprises qui souhaitent se perfectionner/spécialiser car, dans le naval et le nucléaire, nous effectuons tous de la soudure, mais pas selon les mêmes codes et/ou normes. L’idée est que cette école soit un accélérateur de compétences et soutienne la montée en puissance des effectifs, avec un rayonnement qui a vocation à aller bien au-delà des frontières régionales. Elle sera logée dans un bâtiment neuf avec des outils modernes et des environnements reconstitués pour que les formations soient au plus proche des conditions réelles de travail. La première promotion devrait sortir en 2022/2023.

Vous-mêmes à CMN avez de gros besoins en matière de recrutements ?

Nous comptons 400 salariés aujourd’hui, dont une bonne moitié en production. En trois ans, grâce à la hausse de l’activité, nous avons recruté 150 personnes et les effectifs globaux sont remontés de 100 personnes. Beaucoup de sang neuf est arrivé et 50% de l’effectif de CMN a, aujourd’hui, moins de cinq ans d’ancienneté. Nos besoins sont importants et c’est la raison pour laquelle on communique beaucoup sur nos métiers, pour les faire connaitre et les valoriser, ainsi que sur notre entreprise qui a conservé un esprit très familial mais n’en oublie pas pour autant un autre de ses gènes : l’innovation.

Après une période difficile au début des années 2010, CMN a pu redresser la barre grâce, notamment, à deux contrats historiques : le Mozambique d’abord, puis l’Arabie Saoudite qui constitue aujourd’hui le gros de la charge de travail du chantier avec un intercepteur du type HSI 32 produit chaque mois. Mais alors que depuis une trentaine d’années CMN a essentiellement vécu de ses contrats à l’export, vous êtes aussi en train de renouer avec le marché français. Après les remorqueurs-pousseurs du type RP 10 décrochés avec le groupe BMA, CMN est maintenant mobilisé avec d’autres industriels français sur le projet des dix futurs patrouilleurs océaniques (PO) de la Marine nationale. Où en est-on ?

Nous faisons en effet notre retour sur le marché national, sans évidemment nous détourner de l’international, où nous avons beaucoup de fers au feu et de grands espoirs. PO, c’est un projet monté de façon très novatrice par la DGA car il est mené de manière collaborative entre quatre acteurs industriels français, parfois concurrents entre eux sur d’autres dossiers. D’un côté Naval Group, qui pilote la conception, et de l’autre trois chantiers, CMN, Piriou et Socarenam, pour la production des patrouilleurs. L’idée de se réunir découle du fait que, compte tenu du nombre de bateaux et des cadences de production souhaitées, personne ne pouvait prendre seul, en France, ce marché. Nous avons donc décidé de collaborer et tout le monde joue le jeu.

Répartir la construction intégrale de dix patrouilleurs entre trois chantiers, plutôt que de confier à chacun par exemple des blocs spécifiques et réaliser l’assemblage dans un site unique, parait surprenant sur le plan industriel. N’est-ce pas plus coûteux ?

Non, car nous travaillons pour que ça ne soit pas le cas ! Le problème pourrait survenir si chacun travaillait dans son coin, et ce n’est évidemment pas comme cela que nous procédons. Dès la phase de conception nous travaillons avec Naval Group dans un souci partagé d’optimisation et pour que les études correspondent à l’outil industriel des chantiers, les spécifications étant validées avec l’accord de tous. Quant aux équipements, qui représentent une part importante du coût global, une liste de fournisseurs a été établie conjointement par les quatre groupes et des consultations ont été lancées pour l’ensemble des dix bateaux. L’analyse des réponses se fera également conjointement, ce qui permettra in fine de conserver l’avantage du volume tout en dérisquant la partie fournisseurs. Nous travaillons ensemble pour prendre le meilleur des quatre et partager les bonnes pratiques, avec comme base l’efficacité industrielle et comme objectif le modèle le plus performant. Il en résulte une répartition des tâches : Naval Group est responsable de la conception, CMN prend en charge le management de projet, la qualité et les achats, Piriou pilote les études de détail et réalisera le prototype, et les questions de qualité, Socarenam les essais, le tout fonctionnant en équipe intégrée composée de spécialistes des trois chantiers. Tout le monde s’y retrouve et je crois sincèrement que tous les éléments sont réunis pour que nous réussissions ensemble ce programme.

Est-ce que ce partenariat, qui est une première, peut constituer les prémices d’une consolidation industrielle à terme ?

Avec la constitution de ce groupement, une marche a été franchie. Est-ce que cela peut nous conduire vers une consolidation ? Je ne le sais pas et ce n’est pas ce qui nous guide à court terme. Pour l’heure, ce qui est important, c’est d’être capables de travailler ensemble et de démontrer que nous pouvons aller jusqu’au bout. Demain, nous serons sans doute concurrents sur des appels d’offres mais désormais, concurrent un jour ne veut plus dire ennemi pour toujours. La preuve c’est que nous avons répondu ensemble sur les patrouilleurs océaniques et que nous pourrons très bien mener en commun des contrats à l’export. La coopération à l’international sera sans aucun doute crédibilisée par une expérience réussie sur les PO. Mais, avant de nous projeter à l’extérieur, il faut d’abord gagner le match à domicile.

Le chantier a aussi entrepris ces dernières années de se diversifier dans les énergies marines, en particulier les hydroliennes. Où en êtes-vous ?

C’est l’une des solutions qui répond à la nécessité de décarboner l’énergie. En mer, on ne pourra pas se contenter des éoliennes, il faudra aussi de l’hydrolien et du houlomoteur. Rien que pour la Région Normandie, les objectifs en la matière sont de 50 MW en 2025 et 500 MW en 2030. Or, le Raz Blanchard, c’est à lui seul un gisement de 3000 MW d’énergie grâce au plus puissant courant d’Europe. Il faut donc se lancer résolument dans l’hydrolien, je dirais même que c’est impératif si la France et l’Europe veulent tenir leurs engagements de réduction des gaz à effet de serre. Il faut le faire avec des technologies éprouvées. C’est dans ce sens que nous travaillons avec HydroQuest, qui a conçu une machine d’1 MW que nous avons construite et qui a été testée avec succès au large de Paimpol-Bréhat. Elle y est restée pendant deux ans, sans avoir besoin d’être remontée, alors même que ce site est plus contraignant que le Raz Blanchard à cause des effets de houle.

La filière hydrolienne était partie en fanfare en France il y a quelques années mais l’échec retentissant de Naval Group, qui en était en quelque sorte devenu la figure de proue, semble avoir sérieusement refroidi les ardeurs des pouvoirs publics et des investisseurs. Souffrez-vous de cette situation ?

Cette filière en est encore à ses débuts, mais c’est très prometteur. Il y a des choses qui marchent, d’autres où l’on se plante, c’est la vie de l’innovation et il ne faut pas s’arrêter aux échecs. Toute l’histoire de l’industrie est ainsi faite. A nous maintenant de prouver que d’autres technologies sont pertinentes et fiables, que l’hydrolien est une vraie solution dans certaines zones et qu’il s’agit, grâce à la très bonne connaissance des courants marins, d’une énergie parfaitement prédictible qui, malgré son intermittence, permet de déterminer de manière fiable les périodes de production et la quantité d’énergie délivrée sur le réseau.   

Le Raz Blanchard semble en tous cas un site idéal pour les hydroliennes et d’ailleurs HydroQuest et Qair Marine ont repris la concession que possédait EDF dans cette zone en vue d’y développer un parc pilote. On parle pour commencer de sept hydroliennes de 2.5 MW employant la même technologie à axe de rotation vertical que celle testée à Paimpol-Bréhat. C’est une nouvelle encourageante ?

Le Raz Blanchard est une zone parfaite, non seulement sur le plan technique et du fait des courants, mais aussi en termes d’acceptabilité. On voit bien les problèmes autour des parcs éoliens, notamment sur les questions visuelles et des zones de pêche. Avec les hydroliennes, on ne voit rien puisqu’elles sont sous l’eau et ce qui nous intéresse, ce sont les zones les plus énergétiques, là où les engins de pêche ne passent pas et les poissons pas forcément. Pour le Raz Blanchard on en a déjà discuté avec les pêcheurs et ces projets ne soulèvent aucun obstacle majeur. Mais il faut voir au-delà, toutes les zones où l’on trouve de forts courants doivent être étudiées, en France comme à l’étranger, je pense par exemple à la Bretagne, à l’Ecosse, au Canada ou encore au Japon.

Ce qu’il nous faut maintenant, c’est le cofinancement de l’Ademe de notre projet de ferme pilote de sept machines au Raz Blanchard, puis des objectifs quantifiés au travers de la loi Climat et de la PPE (Programmation pluriannuelle de l’énergie, ndlr). Il faut des investissements fléchés sur l’hydrolien et le houlomoteur, conduisant à des appels à projets et appels d’offres qui permettront de donner de la visibilité à la filière.

- Voir notre reportage complet au chantier CMN de Cherbourg

Propos recueillis par Vincent Groizeleau © Mer et Marine, novembre 2021

 

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