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Construit par le chantier iXblue de La Ciotat, le nouveau navire amiral de l’archéologie sous-marine française a débuté hier ses essais en mer avec une première navigation devant les côtes provençales. Une étape cruciale pour ce projet lancé en 2015 et visant à doter le Département des Recherches Archéologiques Subaquatiques et Sous-Marines (DRASSM), qui dépend du ministère de la Culture, d’une unité hauturière capable de réaliser des missions lointaines, en particulier dans les territoires d’Outre-mer. Il va s’ajouter à l’André Malraux (36 mètres) et au Triton (14.5 mètres) entrés en service en 2012 et 2016 et également construits par iXblue. Le nouveau navire a été nommé Alfred Merlin, en hommage à un archéologue français, directeur de 1907 à 1913 de la première fouille archéologique sous-marine au monde, celle de l’épave de Mahdia (*)

 

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© TEDDY SEGUIN

L'Alfred Merlin (© TEDDY SEGUIN)

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© TEDDY SEGUIN

L'Alfred Merlin (© TEDDY SEGUIN)

 

Long de 46 mètres pour une largeur maximale de 10.8 mètres et un tirant d’eau de 3.2 mètres, l’Alfred Merlin affiche une jauge de 498 UMS pour un tonnage qui atteindra 420 tonnes à pleine charge. C’est l’un des plus gros bateaux au monde réalisé en composite. Un beau tour de force technique accompli par les équipes d’iXblue, qui cherchent à repousser les limites actuelles de ce matériau dans la construction navale (500 UMS), en coopération avec les architectes de Mauric qui ont conçu le navire.  

La coque, adoptant un design semi-SWATH (Small Waterplane Area Twin Hull), est réalisée en composite spécial et instrumentée afin de pouvoir étudier les contraintes subies par les matériaux. La forme semi-SWATH permet d’accroître la stabilité, en particulier à très petite vitesse, et permet de disposer sur l’arrière d’un vaste pont de travail, qui présente une surface de 150 m². Il pourra accueillir un conteneur de 20 pieds et trois de 10 pieds, le navire disposant d’un portique ultraléger en fibre de carbone d’une capacité de levage de 7 tonnes et équipé d’un treuil de 2 tonnes. S’y ajoute une grue de 15 t/m, un treuil scientifique avec câble électro-tracteur de 3000 mètres et une perche supportant le système USBL.

L’Alfred Merlin sera équipé de nombreux moyens scientifiques, dont le tout nouveau robot télé-opéré Arthur, développé par le DRASSM en collaboration avec le Laboratoire d'Informatique, de Robotique et de Microélectronique de Montpellier (LIRMM). Un engin spécifiquement conçu pour l’archéologie sous-marine et qui pourra travailler jusqu’à 2500 mètres de profondeur.

Côté propulsion, le navire est doté d’un moteur diesel de 1670 kW et une seule ligne d’arbre (hélice à pas fixe) pour les transits. Et pour les phases de survey, à petites vitesses ou position stationnaire, une propulsion auxiliaire diesel-électrique basée sur deux hydrojets azimutaux (2 x 100 kW) combinés aux deux propulseurs d’étrave (2 x 150 kW), avec positionnement dynamique. Conçu pour pouvoir atteindre 15 nœuds, l’Alfred Merlin aura une autonomie de 10 jours et pourra franchir jusqu’à 3500 nautiques.

Il pourra loger jusqu’à 28 personnes, dont 22 archéologues, qui auront à leur disposition des salles de travail, des espaces pour le matériel de plongée (à l’air et au mélange), un PC Scientifique et un laboratoire robotique dédié à la mise en œuvre des robots sous-marins et drones pour lesquels l’Alfred Merlin a été taillé. L’équipage de conduite sera de 6 marins, sachant que l’Alfred Merlin, comme l’André Malraux, vont être armés par le groupe français Bourbon.

Baptême prévu le 2 juillet à Marseille

C’est en septembre 2019 que la construction de l’Alfred Merlin a commencé, ses deux demi-coques réalisées dans des moules étant jonctionnées en juillet 2020. Mis à l’eau le 28 janvier dernier, le navire a ensuite reçu sa timonerie, sa cheminée, son mât et équipements. Son achèvement, notamment dans les locaux internes, va se poursuivre en parallèle des essais. Ce projet très complexe, qui a donné sur certains aspects du fil à retordre au chantier, par exemple au niveau du portique innovant en carbone, a pris du retard avec la crise sanitaire. Mais les équipes font tout pour terminer le navire au plus vite car son programme à venir est chargé. Il doit en effet être livré mi-juin et baptisé le 2 juillet à Marseille en présence de la ministre de la Culture, Roselyne Bachelot, qui en sera la marraine. La mise au point et l’installation des derniers matériels devraient continuer après la livraison, l’objectif du DRASSM étant de disposer d’un bateau opérationnel à la fin du mois.

Essais d’Arthur et de l’humanoïde Ocean One

Car peu après le baptême, deux premiers grands rendez-vous sont prévus. D’abord, début juillet, pour valider la mise en œuvre du nouveau ROV Arthur qui doit être testé depuis l’Alfred Merlin jusqu’à sa profondeur maximale d’intervention à 2500 mètres. Le second rendez-vous majeur de l’été est fixé avec les Américains dans le cadre d’une campagne de l’humanoïde sous-marin Ocean One, conçu par l’Université Stanford et dont le DRASSM supervise les essais à la mer. Cet engin a vocation à réaliser le travail d’archéologues à des profondeurs inaccessibles aux plongeurs. Ocean One a été expérimenté pour la première fois depuis l’André Malraux en avril 2016 sur l’épave de la Lune, près de Toulon, l’humanoïde opérant à près de 100 mètres de fond. Cette fois, la campagne prévue pour commencer vers le 12 juillet et se dérouler jusqu’à début août, au large de la Corse, doit voir l’engin descendre à 1000 mètres.

 

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© TEDDY SEGUIN

Premiers essais en mer en 2016 pour le robot humanoïde Ocean One, conçu à Université Stanford : prélèvement d’un petit pot sur l’épave de la Lune (1664) par 90 m de fond (© TEDDY SEGUIN)

 

Mission internationale dans le détroit de Sicile

Après une pause prévue en août, l’Alfred Merlin doit participer en septembre/octobre à une grande campagne internationale d’archéologie sous-marine dans le détroit de Sicile. Huit nations sont impliquées dans ce projet, la France fournissant les moyens techniques. Pour la suite, il est toujours prévu que l’Alfred Merlin se positionne en 2022 à Saint-Malo, qui sera son nouveau port base. L’André Malraux, qui opère beaucoup en Atlantique et Manche depuis un moment, dans le cadre notamment des campagnes archéologiques obligatoires (dont la responsabilité incombe au DRASSM) réalisées sur les sites appelés à accueillir des activités marines (comme les champs éoliens), sera repositionné à Marseille (où il sera peut-être présent au moment du baptême du Merlin).

Campagnes à l’étude vers Saint-Pierre et Miquelon, les Antilles et la Guyane

Pour 2023, le DRASSM réfléchit à mener une campagne à Saint-Pierre et Miquelon avec son nouveau navire, une autre étant en projet en 2023/2024 aux Antilles et en Guyane. Puis, à plus long terme, le nouveau navire pourra aussi se projeter vers les îles françaises de l’océan Indien. « Si nous avons fait un bateau de ce tonnage, qui a une capacité hauturière, c’est précisément pour développer nos activités vers les territoires d’Outre-mer, où il y a énormément de travail et de choses à découvrir en matière d’archéologie sous-marine. Et aussi parce qu’il n’y a pas qu’en métropole où les aménagements en mer, les énergies marines, les câbles, les projets portuaires vont se développer, ce sera aussi le cas Outre-mer et je pense que ça va venir très vite. Dans les années qui viennent, nous aurons donc de plus en plus de demandes dans ces territoires, qui concentrent il faut le rappeler 95% des espaces maritimes français », explique à Mer et Marine Michel L’Hour. Le directeur du DRASSM qui s’apprête, alors que l’Alfred Merlin ouvre une nouvelle page de l’histoire de l’archéologie sous-marine, à prendre sa retraite après 45 ans de chasse aux épaves et antiquités englouties.

Internationalement reconnu pour ses compétences, le DRASSM, depuis sa création en 1966 par André Malraux, a expertisé, dirigé l’étude ou contrôlé la fouille de plus de 1600 sites archéologiques subaquatiques ou sous-marins en France et à l’étranger. Ces trouvailles, parfois vieilles de plusieurs milliers d’années, sont autant de pièces nouvelles dans le puzzle de l’histoire, leur examen permettant souvent de mieux comprendre ce qui s’est passé à l’époque tout en contribuant à la connaissance des usages et coutumes de telle ou telle période.  

(*) Cet archéologue est né en 1876, à Orléans, et mort en 1965, à Neuilly-sur-Seine. Il a travaillé en Tunisie où il était directeur du service des antiquités à l’aube du XXe siècle, se consacrant notamment au musée du Bardo. Par la suite, de 1921 à 1946, Alfred Merlin a été conservateur en chef des antiquités grecques et romaines au Louvre. « Son nom restera spécialement attaché à la découverte du navire, qui, près de Mahdia, gisait au fond de la mer, chargé de magnifiques oeuvres d’art, transportées au Ier siècle avant notre ère du sol de la Grèce à Rome », relate l’universitaire Pierre Boyancé dans une nécrologie.

La ville de Mahdia est située dans le centre-est de la Tunisie et le site archéologique se trouve à trois milles de là, en mer. L’épave d’un navire grec y gît par environ 40 mètres de fond. Elle a été repérée par des pêcheurs d’éponge grecs. Alfred Merlin y conduit plusieurs campagnes de fouilles entre 1907 et 1913 avec l'aide de la Marine nationale. Le navire recèle une collection de sculptures, d’éléments de mobilier, d’objets du quotidien et plusieurs dizaines de colonnes en marbre. Par la suite, grâce au scaphandre autonome inventé en 1943 par Jacques-Yves Cousteau et l'ingénieur Emile Gagnan, d’autres fouilles auront lieu durant le siècle.

© Un article de la rédaction de Mer et Marine. Reproduction interdite sans consentement du ou des auteurs.

 

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L'Alfred Merlin (© TEDDY SEGUIN)

 

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