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Après une brusque dégradation des relations entre Paris et Rome au sujet des migrants, la France avait décidé hier de jouer l’apaisement avec l’Italie. Alors qu’Emmanuel Macron parvenait à convaincre le nouveau président du Conseil italien, Giuseppe Conte, de maintenir sa venue à l’Elysée ce vendredi, il n’était pas question de remettre de l’huile sur le feu sur la question du rachat par Fincantieri des chantiers STX France de Saint-Nazaire. De l’autre côté des Alpes, le sujet est en effet explosif politiquement et au sein de l’opinion publique. La descente de douaniers français dans un centre italien pour migrants en mars comme la remise à plat l’an dernier des accords conclus par le précédent gouvernement français pour la vente des chantiers nazairiens à Fincantieri sont en effet présentés en Italie comme le symbole de « l’arrogance » et de « l’interventionnisme » français.

Venu à Saint-Nazaire à l’occasion de la mise à l’eau du paquebot MSC Bellissima et de la commande de trois nouveaux navires par l’armateur italo-suisse MSC Cruises, Bruno Lemaire a profité de son discours pour envoyer un message rassurant aux Italiens. « Nous avons conclu un accord solide dans l’intérêt de la France, de l’Italie, de Fincantieri et de l’Europe toute entière. Cet accord stratégique dépasse les petites irritations politiques du moment, qui passeront », a déclaré le ministre français de l’Economie, qui a assuré de sa « détermination totale à mener ce projet jusqu’au bout ». Après son discours, Bruno Lemaire est revenu sur le sujet lors d’un bref échange avec la presse : « Je crois que c’est un bon accord, il permet de consolider les chantiers et d’avoir une taille critique pour faire face aux rivaux internationaux, en particulier la Chine. Les gouvernements changent mais les engagements des Etats restent », a dit le locataire de Bercy. Déclaration assez cocasse du reste, lui-même ayant renégocié sur décision de l’Elysée l’accord conclu avec Fincantieri peu avant les élections par le précédent gouvernement, afin d’empêcher les Italiens de disposer d’une majorité absolue dans le capital des chantiers français. Une remise en cause des engagements pris par l’équipe Hollande qui avait provoqué la fureur de Rome.

Pour Bruno Lemaire, « la seule incertitude aujourd’hui, c’est la position du gouvernement italien », sans préciser sur quoi exactement porte cette incertitude. Parle-t-on de politique générale ou du seul dossier du rachat de Saint-Nazaire ? ou encore de ce dossier et, en même temps, des négociations autour d’alliance entre Fincantieri et Naval Group (ex-DCNS) dans le naval militaire. On se rappelle en effet que ce projet, connu sous le nom de Poseidon, a été mis sur les rails par le gouvernement français avec l’assentiment de son homologue italien de l’époque, afin de faire passer la pilule de la renégociation de l’accord sur la vente de STX France. L’idée était de sortir par le haut en plaçant le rachat de Saint-Nazaire dans le cadre d’une grande coopération industrielle franco-italienne dans la navale civile et militaire. Or, les discussions autour de Poseidon se révèlent difficiles et suscitent de vives oppositions, alors que les groupes de travail mis en place autour de Naval Group et Fincantieri sont sensés, selon les objectifs annoncés en septembre 2017, remettre ce mois-ci une feuille de route en vue de parvenir à cette fameuse alliance.

C’est dans ce contexte que l’Etat va comme prévu acquérir pour le 1er juillet les 66.66% des parts encore détenues dans le constructeur nazairien par le groupe sud-coréen STX O&S. Elles vont s’ajouter aux 33.34% que l’Agence des Participations de l’Etat (APE) possède déjà dans l’entreprise, appelée à reprendre son ancien nom de Chantiers de l’Atlantique le mois prochain. Cette participation publique à 100% ne devait initialement durer que très peu de temps, l’APE devant selon les accords franco-italiens de septembre 2017 céder dans foulée 50% du capital à Fincantieri et ne garder que 34.34%, le 1% supplémentaire étant « prêté » à l’industriel italien pour lui permettre de disposer du contrôle opérationnel de l’entreprise.  Un prêt sur une période de 12 ans assorti de nombreuses conditions, avec régulièrement des étapes de vérification afin de veiller à ce que Fincantieri respecte ses engagements sur l’activité, l’emploi ou encore le maintien du savoir-faire nazairien. Le reste du capital sera réparti entre Naval Group (environ 11%), les salariés (2.4%) et une société baptisée COFIPME, portée par une vingtaine d’entreprises sous-traitantes (1.6%).

Hier, lors d’une rencontre avec les syndicats de STX France, Bruno Lemaire a confirmé pour début juillet l’entrée au capital des salariés, de Naval Group et de COFIPME. Pour Fincantieri en revanche, il faut selon le ministre, qui l’a confirmé devant les media présents, attendre le feu vert des autorités de la concurrence : « J’attends une réponse pour la fin 2018, début 2019 ». L’Europe doit en effet donner son feu vert, tout comme des commissions en France et en Allemagne, cette dernière étant impliquée du fait que STX France réalise des sous-stations électriques au profit du développement de l’éolien offshore dans ses eaux, la question énergétique étant stratégique de l’autre côté du Rhin. Sans oublier le fait que le concurrent allemand de Saint-Nazaire, le groupe familial Meyer Werft, dénonce la consolidation de la navale franco-italienne sous l’ombrelle publique, Fincantieri étant (comme Naval Group) majoritairement détenu par l’équivalent italien de l’APE.

Les délais de réponse des autorités de la concurrence, qui paraissent pour bien des observateurs anormalement longs, tombent en réalité très bien pour la France. Cela permet en effet de voir repoussée la finalisation de l’opération sur une période plus ou moins longue. Le temps, notamment, de voir comment va se comporter le nouveau gouvernement italien, formé par l’alliance de La Ligue et du Mouvement 5 étoiles, les deux partis antisystème et eurosceptiques ayant remporté les élections générales en mars. Un nouvel exécutif dont le leitmotiv politique affiché est l’ « Italie d’abord » et au sein duquel, après seulement deux semaines au pouvoir, la Ligue parait déjà prendre l’ascendant sur le Mouvement 5 Etoiles. Il conviendra notamment de voir quelles marges de manœuvre aura Giuseppe Conte alors que suite à son coup d’éclat sur les migrants, Matteo Salvini, leader du parti extrême droite et nouveau ministre de l’Intérieur, semble vouloir s’imposer comme l’homme fort du nouveau gouvernement italien.

De l’évolution de la politique italienne et des relations entre Paris et Rome dans les mois qui viennent dépendra en réalité la décision finale concernant Saint-Nazaire. En attendant, la France a fait en sorte, dans une séquence diplomatique particulièrement délicate, de ne pas faire de STX France un nouveau sujet de discorde entre les deux pays. Habilement, Paris garde toutes cartes en main. 

 

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