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Le 14 décembre, le tribunal de commerce de Brest a placé Sibiril Technologies en redressement judiciaire. Pour l’heure, la date du 10 janvier a été fixée pour la remise des offres de reprise du chantier naval breton mais ce délai, très court, pourrait être prolongé. « Pour l’instant, nous avons posé cette date limite de dépôt des offres, un peu dans l’urgence, mais nous allons essayer d’allonger ce délai car nous cherchons clairement un repreneur, nous donnerons probablement un peu plus de temps pour cela », explique à Mer et Marine maître Sophie Gauthier, nommée administratrice judiciaire de l’entreprise.

De lourdes pertes depuis deux ans

Situé à Carantec, dans le nord du Finistère, le chantier se retrouve dans cette situation après avoir accusé de lourdes pertes. Elles se sont élevées, selon son principal actionnaire, à 500.000 euros sur le dernier exercice, pour un chiffre d’affaires d’environ 3 millions d’euros. La crise sanitaire a probablement impacté les résultats, mais l’entreprise, qui emploie une vingtaine de salariés, est surtout confrontée à des problèmes plus structurels. « Depuis deux ans, il y a eu une baisse de la productivité, des retards dans les livraisons et des affaires qui ont été conclues à perte. Nous ne nous sommes vraiment rendus compte de la situation qu’au début de l’année 2021 », explique à Mer et Marine Jean-Pierre Le Goff, qui avait racheté Sibiril en 2011 suite à la liquidation de la société. Il en détenait 75%, après avoir cédé le reste du capital à Tristan Pouliquen, auquel avait été confiée la direction de Sibiril Technologies, société anonyme à directoire et conseil de surveillance.

Une institution au glorieux passé

En Bretagne, Sibiril est une institution, dont les racines remontent au temps de la révolution française. A l’origine, il construisait de solides coques en bois capables de résister aux conditions de mer souvent rudes de la baie de Morlaix. L’entreprise familiale a connu son heure de gloire à l’issue de la seconde guerre mondiale, reconnue par le général de Gaulle lui-même pour son action de résistance. Au cours du conflit, le chantier, alors dirigé par Ernest Sibiril, parvient en effet, malgré l’occupation, à remettre en état des embarcations et fait traverser la Manche à plus de 200 personnes. L’ancien site, d’où partaient ces bateaux pour l’Angleterre, est toujours là, à quelques encablures de l’implantation actuelle, édifiée dans les années 70. Travaillant après-guerre dans la réparation et la construction, notamment pour la pêche, la plaisance, mais aussi la marine, Sibiril s’oriente en 1979 vers les matériaux composites, qui sont aujourd’hui sa spécialité avec une activité axée sur les bateaux professionnels.

Coup de massue avec la perte de la SNSM

Depuis plus d'une décennie, le chantier s’appuyait sur deux marchés principaux : les bateaux de sauvetage et les vedettes des stations de pilotage. Il a également tenté de se diversifier ou renouer avec certains secteurs, comme la pêche, mais ce marché est actuellement loin d’être florissant et, sur les quelques contrats décrochés, l’entreprise a apparemment perdu de l’argent. « La SNSM et les pilotines ont clairement été les deux piliers de l’activité ». Dans ce contexte, Sibiril paye évidemment la perte des commandes de la Société nationale de sauvetage en mer, qui a assuré une bonne partie de sa charge de travail durant de nombreuses années. Un nouveau partenariat avait d’ailleurs été noué au début des années 2010 pour réaliser les canots tous temps de nouvelle génération (CTT NG) de l’association. Un programme de long terme qui aurait dû assurer une activité pérenne au chantier, d’autant que celui-ci réalisait aussi des vedettes de seconde classe pour la SNSM (la dernière V2NG a été achevée cette année). Mais la construction des CTT NG, dont la tête de série a été livrée en 2015 et qui devaient être produits à une trentaine d’exemplaires, va s’arrêter dès la cinquième unité, en cours de fabrication. La SNSM, voulant rationaliser ses investissements et estimant les nouveaux canots trop chers, a en effet choisi, en 2019, de confier le renouvellement de l’intégralité de sa flotte au constructeur girondin Couach. Un coup de massue pour Sibiril, comme pour d’autres chantiers travaillant de longue date avec les sauveteurs en mer, à l’image de Bernard dans le Morbihan.

 

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© SIBIRIL TECHNOLOGIES

Le quatrième CTT NG, livré il y a un an par Sibiril (© SIBIRIL TECHNOLOGIES)

 

« C’est un beau chantier, avec un vrai savoir-faire et des gens qui construisent de bons bateaux »

« La SNSM a décidé de partir et c’est vraiment dommage car les bateaux que leur a construit Sibiril sont superbes. S’ils étaient restés, si une partie de la flotte du futur avait été confiée à Sibiril, l’avenir aurait été différent. Je suis personnellement très déçu par la SNSM, d’autant qu’à l’origine j’avais repris le chantier pour cela, car c’est une cause noble », confie Jean-Pierre Le Goff, qui s'il se montre critique sur la manière dont les choses se sont passées, reconnait cependant qu’il faut aussi « travailler aux bons prix ». Celui qui avait sorti Sibiril de l’ornière il y a 10 ans souhaite maintenant tourner la page mais estime que le chantier doit pouvoir être remis sur les rails : « C’est un beau chantier, avec un vrai savoir-faire et des gens qui construisent de bons bateaux, qui sont appréciés et reconnus par les marins. Sibiril est une très belle marque, qui a une grande histoire et une solide réputation, elle mérite donc d’être reprise. Pour moi son avenir passe par une intégration au sein d’une structure qui permettra au chantier de redresser sa productivité, de mieux négocier avec ses clients et fournisseurs, qui lui donnera les moyens dont il manque aujourd’hui, notamment sur le plan commercial, des achats et de la gestion ».

Peut-être l'occasion d'une consolidation 

Jean-Pierre Le Goff estime qu’il pourrait y avoir là une opportunité pour initier un mouvement de consolidation entre chantiers navals. « Depuis des années je pense que le regroupement est inéluctable, de manière horizontale ou verticale, en se mariant à plusieurs ou en intégrant quelqu’un de plus gros. J’ai eu des discussions en ce sens avec d’autres acteurs, en particulier quand la SNSM a lancé appel d’offres pour la flotte du futur. Mais malheureusement ces discussions ne sont pas allées très loin car les gens voulaient rester seuls. J’espère que cela va changer pour que restructuration ne rime pas avec liquidation ».

En attendant, la production continue au chantier de Carantec, où les salariés, qui n’avaient pas été payés début décembre, ont reçu leur salaire suite au placement en redressement judiciaire. Deux bateaux sont actuellement en construction. Il reste encore environ cinq mois de travail sur le dernier CTT NG, destiné aux sauveteurs de Saint-Malo, et sept mois pour une vedette de pilotage commandée par la station de Dunkerque. Deux autres unités sont par ailleurs en commande.

© Un article de la rédaction de Mer et Marine. Reproduction interdite sans consentement du ou des auteurs.

 

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