Histoire Navale
75 ans après, le Royaume-Uni reconnaît le naufrage du Lancastria

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75 ans après, le Royaume-Uni reconnaît le naufrage du Lancastria

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C’est une étape importante et attendue que le gouvernement britannique a franchi il y a quelques jours au Parlement. Alors que le 17 juin marquait les 75 ans du naufrage du Lancastria devant Saint-Nazaire, le Chancelier George Osborne a tenu à prendre la parole dans l’enceinte de la Chambre des Communes du Palais de Wesminster pour reconnaître l’immense perte humaine que représentait cette catastrophe maritime. Médiatiquement étouffé et classé secret pour un siècle sur ordre de Winston Churchill, ce naufrage qui est l’un des plus meurtriers de l’histoire attendait toujours d’être officiellement reconnu.

 

Le RMS Lancastria naviguait pour le compte de la célèbre Cunard (© : DR)

Le RMS Lancastria naviguait pour le compte de la célèbre Cunard (© : DR)

 

Ministre des Finances, deuxième homme du gouvernement, le Chancelier Osborne s’est exprimé au nom du Premier Ministre : « C’est le 75e anniversaire du naufrage du HMT Lancastria, la plus grande perte de vies britanniques en mer dans l'histoire de cette nation maritime. Certains des survivants sont encore en vie aujourd'hui et beaucoup, bien sûr, pleurent ceux qui sont morts ».

« Ce naufrage a été gardé confidentiel, à l'époque, en raison du secret en temps de guerre, et je pense qu'il est approprié aujourd'hui, dans cette Chambre des Communes, de se souvenir de ceux qui sont morts, ceux qui ont survécu, et ceux qui les pleurent ».

 

Le RMS Lancastria 

Le RMS Lancastria (© : A. TANNER)

Le RMS Lancastria 

Le RMS Lancastria (© : DR)

 

La plus grande catastrophe maritime britannique

Construit par les chantiers écossais de Clydebank, le RMS Lancastria est mis en service en 1922 pour le compte de la Cunard Line sous le nom de Tyrrenhia puis rebaptisé en 1924. Paquebot transatlantique dans un premier temps sur la ligne de New-York, puis navire de croisière entre Méditerranée et Europe du Nord, le navire de 168 mètres et 16.243 tonneaux est réquisitionné dès mars 1940 et transformé en transport de troupes. Le RMS Lancastria (« Royal Mail Steamer », chargé entre autres du transport postal) devient alors le HMT Lancastria (« Her Majesty Troopship », transport de troupes de Sa Majesté). Désormais équipé d’armements antiaériens et anti-sous-marins, il va participer quelques semaines plus tard à l’opération Ariel, grande évacuation depuis l'ouest de la France des forces alliées, qui refluent  devant l’inexorable avancée de l'armée allemande. Du 15 au 25 juin 1940, tous les ports entre Saint-Jean-de-Luz et Saint-Malo voient affluer des milliers de soldats alliés qui s’embarquent dans des dizaines de navires réquisitionnés.

Au Nord-Ouest, la 31ème division d’infanterie allemande avance et franchit la Loire près d’Orléans. L’heure n’est plus au combat pour le corps expéditionnaire britannique qui a reçu l’ordre d’évacuer ses 150.000 soldats hors du sol français quelques jours auparavant.

Le Lancastria, lui, est ancré le 17 juin 1940 avec d’autres navires (une vingtaine) à l’entrée de l’estuaire de la Loire, près de Saint-Nazaire. Initialement conçu pour transporter un maximum de 2150 passagers, il voit ses ponts et ses cales se remplir de milliers de soldats et civils fuyant la panique régnant à terre suite aux attaques aériennes incessantes des derniers jours. Combien embarquent? Nul ne le sait réellement. Entre 8.000 et 10.000. Il faut fuir à tout prix, embarquer sur un navire et s’éloigner des côtes françaises coûte que coûte.

 

Le pont d'un navire de troupes lors de l'opération d'évacuation Ariel (© : DR)

Le pont d'un navire de troupes lors de l'opération d'évacuation Ariel (© : DR)

Prise depuis les airs, au dessus de Brest en janvier 1941, la photo montre l'importance des tirs anti-aériens durant les quelques secondes d'ouverture de l'obturateur de l'appareil photo (© : BRITISH OFFICIAL AIR MINISTRY)

Prise depuis les airs, au dessus de Brest en janvier 1941, la photo montre l'importance des tirs anti-aériens durant les quelques secondes d'ouverture de l'obturateur de l'appareil photo (© : BRITISH OFFICIAL AIR MINISTRY)

 

Mais, alors que le Lancastria accueille ses derniers « passagers », il est attaqué à 15h50 par l’aviation allemande, dont des bombardiers Junker Ju 88. L’un d’eux lâche successivement quatre bombes dont l’une touche la cheminée, tandis qu’une autre frappe une soute libérant 1400 tonnes de fioul.

Ceux qui ont échappé aux explosions s’agrippent et tentent de rester le plus longtemps possible sur la coque qui chavire. En une vingtaine de minutes seulement, le paquebot coule en libérant des tonnes d’huiles et de mazout qui se rependent sur la mer et engluent des milliers de naufragés qui se débattent dans ce mélange visqueux dont les émanations toxiques emplissent narines et poumons. L’aviation nazie tente d’achever son œuvre en mitraillant l’eau et en larguant des bombes incendiaires dans le but d’enflammer l’épaisse couche d'hydrocarbures qui recouvre l’eau.

Officiellement, le naufrage fait au moins 5200 victimes (2443 survivants), ce qui en fait le second plus meurtrier après celui du paquebot allemand Wilhelm Gustloff (plus de 5300 morts), torpillé le 30 janvier 1945 en Baltique par un sous-marin soviétique. Toutefois, selon certains historiens, la perte du Lancastria aurait, en réalité, fait quelques 7000 victimes.

 

Le Lancastria sombre dans l'estuaire de la Loire (© : DR)

Le Lancastria sombre dans l'estuaire de la Loire (© : DR)

Durant son naufrage, la coque du Lancastria est recouverte de milliers de personnes (© : DR)

Durant son naufrage, la coque du Lancastria est recouverte de milliers de personnes (© : DR)

 

Une catastrophe à taire, d'où une reconnaissance tardive

Aussitôt après le drame, Winston Churchill donne l’ordre, via un « D-Notice », de taire la nouvelle et empêche ainsi la presse de l’évoquer afin de ne pas détériorer un peu plus le moral de la nation, qui apprend chaque jour de sombres nouvelles concernant les forces britanniques. Dans ses mémoires, l’ancien Premier Ministre anglais ne regrettait pas cette décision ni celle d’avoir classé secret les informations sur cette catastrophe jusqu’en 2040 en arguant du fait que « le peuple en avait alors assez des mauvaises nouvelles ».

Alors que les survivants de la catastrophe disparaissent les uns après les autres, la colère des familles de victimes se faisait grandissante et le gouvernement britannique était pressé depuis de nombreuses années de reconnaître enfin officiellement ce terrible naufrage. En 2008, le gouvernement écossais avait, de son côté, frappé une médaille en l’honneur des disparus du HMT Lancastria. Mais Londres se murait dans un silence de plus en plus difficile à conserver.

Un groupe de députés, de militaires, des célébrités et des personnalités comme le petit-fils de Churchill militaient activement en faveur d’un geste du gouvernement, qui vient donc d’accéder à leur demande par cette commémoration officielle au Parlement.

Le Ministre de la Défense, Earl Howe, a également rappelé que  « le naufrage du HMT Lancastria reste la plus grande catastrophe maritime du Royaume-Uni et, même si elle a eu lieu il y a 75 ans cette semaine, le sacrifice de milliers de militaires et de civils, et le courage de ceux qui ont été sauvés ce jour là, ne doit jamais être oublié ».

Cependant, le ministre n’a pas pu répondre à toutes les demandes, en particulier concernant un classement de l’épave en vertu de certaines lois anglaises puisqu'elle est située dans les eaux territoriales françaises. L'Etat français a par ailleurs protégé l’épave en interdisant depuis 2006 la pratique de la plongée sur un rayon de 200 mètres autour de celle-ci.

Un naufrage qui a laissé son empreinte dans l'Ouest

A travers le monde, plusieurs monuments commémorent le naufrage du Lancastria et des cérémonies ont lieu tous les ans à la date anniversaire du 17 juin aussi bien à Saint-Nazaire que dans des villes du Royaume-Uni comme Glasgow, Liverpool...

Mais la région qui reste matériellement la plus marquée par cette catastrophe est bien évidement celle de Saint-Nazaire qui a vu durant des mois les corps sans vie des victimes rejetés par la mer et macabrement parsemer ses plages.

La plupart reposent aujourd’hui dans une petite quarantaine de cimetières de l’Ouest, parfois assez éloignés du lieu du naufrage (les îles d’Yeu, d’Oléron, de Ré, Brest…).

A l’image du cimetière britannique de Pornic, les tombes, blanches et alignées, portent parfois un nom, un grade, un âge. Elles sont d'autres fois anonymes, gravées de la mention « Known unto God » (Connu de Dieu). Toutes, portent la même date : 17 juin 1940.

 

Le cimetière britannique de Pornic (© : MER ET MARINE - KEVIN IZORCE)

Le cimetière britannique de Pornic (© : MER ET MARINE - KEVIN IZORCE)

Le cimetière britannique de Pornic (© : MER ET MARINE - KEVIN IZORCE)

Le cimetière britannique de Pornic (© : MER ET MARINE - KEVIN IZORCE)

Le cimetière britannique de Pornic (© : MER ET MARINE - KEVIN IZORCE)

Le cimetière britannique de Pornic (© : MER ET MARINE - KEVIN IZORCE)

La tombe d'un marin anonyme, au cimetière britannique de Pornic (© : MER ET MARINE - KEVIN IZORCE)

La tombe d'un marin anonyme, au cimetière britannique de Pornic (© : MER ET MARINE - KEVIN IZORCE)

La tombe d'un soldat anonyme, au cimetière britannique de Pornic (© : MER ET MARINE - KEVIN IZORCE)

La tombe d'un soldat anonyme, au cimetière britannique de Pornic (© : MER ET MARINE - KEVIN IZORCE)

La tombe d'un soldat, au cimetière britannique de Pornic (© : MER ET MARINE - KEVIN IZORCE)

La tombe d'un soldat, au cimetière britannique de Pornic (© : MER ET MARINE - KEVIN IZORCE)