Construction Navale
Aker et les Coréens : Les grandes manoeuvres en coulisses ?

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Aker et les Coréens : Les grandes manoeuvres en coulisses ?

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Les cinq organisations syndicales d'Aker Yards France ont été reçues, hier matin, au ministère de l'Economie et des Finances. Il s'agissait, une nouvelle fois, de faire le point sur l'entrée du groupe sud-coréen STX Shipbuilding dans le capital de la maison mère des chantiers de Saint-Nazaire et Lorient. A leur sortie de Bercy, les syndicats se sont dits inquiets et déçus. « Une solution industrielle est toujours recherchée mais aucune proposition concrète n'a été faite », regrette-t-on à la CFDT. Faute d'avancée franco-française sur ce dossier, plusieurs organisations ont décidé d'écrire à la Commission européenne, dont la Direction Générale à la Concurrence doit rendre vendredi avis sur l'opération. « Nous estimons qu'il n'y a pas de respect de la concurrence dans la mesure où l'Etat coréen a toujours soutenu ses conglomérats, ce qui est parfaitement déloyal. De plus, si cette prise de capital se concrétise, l'Europe se retrouvera confrontée à une mainmise étrangère sur une activité stratégique, civile et militaire. Cette opération conduira, demain, à une dilapidation du savoir-faire et à un pillage des chantiers européens, qui constituent aujourd'hui une concurrence pour les Coréens ». La position de la CFDT est partagée par la CFE-CGC. « Les Coréens ont répétés que les paquebots étaient stratégiques pour eux, mais que les chantiers européens avaient une telle avance qu'il leur faudrait plusieurs années pour les rattraper. Cela nécessiterait de lourds investissements, du temps et une prise de risque. Or, en rachetant Aker Yards à bon compte, l'investissement serait faible, ils iraient vite et ne prendraient pas de risque. Par rapport aux autres industriels européens, comme Fincantieri ou Meyer Werft, qui ont mis longtemps à maîtriser ces technologies, il y aura donc distorsion de concurrence », affirme un responsable du syndicat de cadres. C'est pourquoi la CFDT, la CFE-CGC et la CFTC demandent que l'enquête de Bruxelles soit approfondie. La CGT doit, aujourd'hui, décider d'adhérer ou non à cette démarche vers la Commission européenne.

Christine Lagarde favorable à une solution européenne

Rejetant toujours en bloc l'incursion de STX dans Aker Yards, les responsables syndicaux estiment que le groupe coréen ne se contentera pas des 39.2% qu'il a acquis fin octobre. « Il ne faut pas se bercer d'illusions. Pour le moment ils ne sont pas présents dans le management mais, si l'Europe donne sont feu vert, rien ne les empêche de monter dans le capital et de convoquer une assemblée extraordinaire. On ne dépense pas 500 millions d'euros pour ne pas intervenir dans le management et se contenter de regarder passer les trains », s'agace l'un d'eux. Si la rencontre avec le cabinet du ministre a, dans un premier temps, été jugée décevante, une certaine fébrilité aurait, toutefois, été constatée à Bercy. Quelques heures après l'entrevue, c'est Christine Lagarde, elle-même, qui s'est exprimée. « Le gouvernement est très mobilisé sur cette question et nous allons continuer à être extrêmement vigilants sur l'évolution des prises de participation et le respect des engagements car nous souhaitons conserver en France ce savoir-faire particulier », a martelé la ministre à l'Assemblée nationale. Christine Lagarde fait référence aux engagements pris par Aker Yards, lorsqu'il a racheté à Alstom 75% des Chantiers de l'Atlantique (en juin 2006). En vertu du décret du 31 décembre 2005 sur les investissements étrangers, l'Etat dispose d'un droit de regard sur les opérations touchant des activités stratégiques. C'est le cas pour le constructeur, qui exerce non seulement dans le domaine civil, mais également dans le secteur militaire. C'est Saint-Nazaire qui doit, notamment, assurer la réalisation du futur porte-avions de la Marine nationale. Selon le ministre : « Les engagements pris par Aker Yards sont maintenus, même si STX devait participer au conseil d'administration en qualité d'actionnaire minoritaire ». Toutefois, Christine Lagarde n'a, entre les lignes, pas caché son souhait qu'une solution entre Européens soit trouvée. « Et si, d'aventure, le groupe STX, en dépit d'une solution européenne qui pourrait se mettre en place, devait prendre plus que le contrôle minoritaire dont il dispose actuellement, il serait tenu de soumettre ses propositions et de prendre les mêmes engagements vis-à-vis du gouvernement français ».

Eviter un démantèlement encore plus dangereux ?

Pour l'heure, l'Etat ne souhaite visiblement pas agir en première ligne, ce qui n'empêche pas Bercy de poursuivre ses consultations en France et avec ses partenaires européens. Le gouvernement semble préférer que les industriels trouvent, entre eux, une porte de sortie. Il se réserve toutefois le droit, le cas échéant, de s'appuyer sur le décret de 2005 si les appétits coréens devenaient trop importants. « Aker Yards est toujours à la recherche d'une solution européenne alternative et si c'est dans l'intérêt de l'entreprise et des salariés, le gouvernement serait prêt à y participer », explique-t-on à Bercy. Hier, Paris semble avoir, en tous cas, prêté une grande attention aux annonces faites, depuis son siège d'Oslo, par Aker Yards. Le groupe norvégien a, en effet, expliqué qu'il envisageait une cession de sa branche Offshore et Navires Spécialisés (*). Cette possibilité est justifiée, de manière étonnante, par les mauvais résultats des sites finlandais du groupe, qui accumulent les retards sur les livraisons de ferries. Si ces chantiers, qui appartiennent à la division Cruise & Ferries, enregistrent des pertes, ce n'est pas le cas de la branche Offshore & Specialized Vessels d'Aker Yards, en pleine croissance. Toutefois, cette division regroupe essentiellement des chantiers norvégiens. Les discussions entre Européens pour extraire le constructeur des griffes coréennes n'ayant, jusqu'ici, rien donné, certains observateurs voient donc une possible manoeuvre solitaire des Norvégiens pour sauver leur industrie. En France, où la plupart des acteurs concernés militent pour une solution européenne, ce scénario potentiel inquiète. « Si on s'oriente vers un démantèlement du groupe, les Norvégiens et les Français pourront éventuellement sauvegarder leurs chantiers mais ce ne serait vraisemblablement pas le cas des Finlandais, qui construisent eux-aussi des paquebots et de petites unités militaires. La situation serait alors très délicate car, si la Finlande reste seule dans le giron des Coréens, elle sera encore plus facile à piller ».
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- Voir notre article sur les annonces faites hier par Aker Yards

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