Construction Navale
Alain Crouzols : de la Marine marchande aux Chantiers de l’Atlantique

Rencontre

Alain Crouzols : de la Marine marchande aux Chantiers de l’Atlantique

Construction Navale

L’un des piliers de la direction des Chantiers de l’Atlantique vient de faire valoir ses droits à la retraite. Né en mars 1955, Alain Crouzols, qui occupait ces dernières années le poste de directeur de la Business Unit Services, a commencé sa carrière comme officier de la Marine marchande. A sa sortie de l’Hydro de Nantes, il débute comme officier mécanicien et embarque notamment sur pétroliers et gaziers. Devenu chef méca puis second capitaine, il décide à la fin des années 80 de prendre un nouveau cap professionnel. « C’était une période compliquée pour la Marine marchande, on passait aux pavillons étrangers, il y avait une augmentation de la durée des embarquements et une évolution générale défavorable des conditions sociales. En plus, dans le contexte de la guerre Iran-Irak, j’avais connu dans le Golfe des situations pour le moins scabreuses. Alors, à 35 ans, je me suis dit qu’il était peut-être temps de de regarder d’autres possibilité professionnelles », explique Alain Crouzols.

Du projet de pétroliers 3E aux débuts aux chantiers avec les gaziers

Celui-ci débarque et travaille dans un premier temps à terre chez son armement de l’époque, la Compagnie Nationale de Navigation, intégrée à ce moment-là comme la SFTP au groupe Worms. Comme d’autres, elle planche alors sur le projet 3E (Ecologique Européen, Economique). « C’était une tentative des chantiers européens pour rester dans le match sur le marché des pétroliers qui partait en Asie. Les 3E étaient un peu plus avancés technologiquement et très optimisés ». Mais finalement, seuls quelques-uns furent construits, dont l’Aquitaine en Espagne. A l’occasion de ce projet, Alain Crouzols rencontre les équipes techniques de Saint-Nazaire. Et c’est là que l’opportunité de rejoindre l’estuaire de la Loire se présente suite à une discussion avec Philippe Lescaudron, patron de la partie R&D des Chantiers de l’Atlantique.

Alain Crouzols y pose son sac en août 1989 et rejoint le bureau d’études pour participer à la conception des machines de nouveaux navires, notamment la partie vapeur et gaz qu’il connait bien. C’est en effet l’époque des méthaniers commandés par le groupe malaisien Petronas, sur lesquels il finira comme l’un des chargés d’affaires.

Les paquebots puis les services

Alain Crouzols enchaine ensuite avec les paquebots, d’abord les Renaissance, puis le Queen Mary 2, pour lequel il est nommé responsable avant de prendre la direction de toutes les affaires du chantier de 2001 à 2012. C’est alors que l’entreprise, qui connait une inquiétante baisse d’activité, se réorganise en trois Business Units : Navires, Services et Energies Marines. Alain Crouzols prend la tête de la seconde avec pour objectif de développer cette activité encore balbutiante. Le succès est au rendez-vous puisque les chantiers décrochent plusieurs contrats importants de maintien en condition opérationnelle d’unités de la Marine nationale, dont certains en collaboration avec Naval Group. Ce sera notamment les frégates de surveillance, les frégates La Fayette, le bâtiment d’essais Monge et les porte-hélicoptères (ex-BPC) du type Mistral, jusqu’à l’intégration d’un contrat de MCO dans un programme neuf, celui des quatre futurs bâtiments ravitailleurs de force (BRF) qui sortiront de Saint-Nazaire entre 2022 et 2029. « Nous sommes très contents du développement des Services dans le militaire. En 2020, l’établissement de Toulon fêtera ses 10 ans d’implantation. C’est une activité vraiment intéressante qui permet de rester proches du client et de voir comment les bateaux sont exploités. Ceci donne aussi des idées pour améliorer certains aspects sur les unités neuves ». En dehors du militaire, les Services nazairiens se sont aussi déployés dans le civil. Après l’ajout d’un moteur diesel sur les paquebots de la classe Millennium dans les années 2006 à 2008, puis une opération similaire sur les Coral Princess et Island Princess, les Chantiers de l’Atlantique ont enchainé les projets d’intégration de systèmes de lavage des fumées (scrubbers) avec Brittany Ferries (Normandie, Cap Finistère, Barfleur, Mont St Michel, Armorique et Pont-Aven), RCCL (Grandeur of the Seas et Enchantment of the Seas), MSC (Preziosa, Fantasia, Orchestra, Poesia et bientôt Musica) ou encore cette année sur les rouliers MN Calao et MN Tangara de la Maritime Nantaise, sans oublier un support aux armateurs marseillais. « Nous avons aussi développé en lien avec le bureau technique de la BU Navires une activité d’audit énergétique pour conseiller les clients sur la manière de consommer moins et émettre moins de CO2. Sur un certain nombre de bateaux, il y a en effet des marges parfois assez importantes en la matière ».

« L’empreinte environnementale des bateaux devient un sujet majeur »

L’environnement, pour Alain Crouzols, c’est d’ailleurs l’avenir : « Je pense que c’est la grosse évolution à venir, l’empreinte environnementale des bateaux devient un sujet majeur et on finira par raisonner en quantité de CO2 émise. Il y a aujourd’hui d’importantes recherches et des technologies prometteuses mais pas encore toutes matures, ce qui signifie que le navire 0 émission, ce n’est pas pour tout de suite. L’hydrogène, les piles à combustible, offrent aujourd’hui des puissances trop faibles. Cependant c’est sans doute l’avenir à horizon 10/15 ans. En attendant, on peut envisager des réductions de l’ordre de 50%, c’est sans doute faisable. Et on a d’ailleurs fait déjà beaucoup de progrès, par exemple en optimisant la consommation énergétique des navires ou encore leur hydrodynamisme ».

Des progrès déjà engagés depuis des années, tout comme d’autres évolutions sensibles : « J’ai vu au fil des années la sécurité s’améliorer considérablement. Autrefois, on construisait des paquebots avec les quatre diesels dans le même compartiment. Maintenant c’est fini, tout est séparé et redondé afin d’éviter une perte totale d’énergie. Les problématiques de stabilité ou encore de détection et de lutte contre les incendies ont aussi beaucoup progressé, grâce aux progrès techniques, à l’informatique et aux outils de simulation qui permettent d’élaborer de multiples scenarii et d’aider l’équipage. Honnêtement, si les gens opèrent correctement les navires, ils ont aujourd’hui tous les outils pour qu’il n’y ait pas de problème ».

Œuvre collective

De ses trente ans de carrière à Saint-Nazaire, Alain Crouzols se souvient de nombre d’évènements marquants, des mémorables, des drôles mais aussi de moins bons. Les multiples essais mer où les bateaux « naissent vraiment », comme leurs émouvants départs, une livraison en l’absence de l’armateur (le Renaissance Seven), la galère des méthaniers de Gaz de France dont il a fallu reprendre les cuves, un arrêt de la propulsion du Coral Princess lors d’essais au large de Belle-Ile qui provoqua la vive inquiétude d’un préfet maritime craignant une nouvelle catastrophe après celle récente de l’Erika et qui menaçait d’envoyer tous les moyens de sauvetage brestois… Des moments de tension, d’autres de grande fierté et un, évidemment, d’une profonde tristesse, celui du drame de la passerelle du Queen Mary 2.  

Au moment de partir en retraite, Alain Crouzols a des souvenirs plein la tête. Mais ce qu’il retiendra d’abord, c’est le caractère assez unique, tant sur le plan humain que technique, du dernier grand chantier naval civil français : « C’est une chance d’avoir travaillé aux chantiers. Ce qui m’a toujours marqué c’est l’énorme vivier de compétences de cette entreprise, que je n’ai jamais vu bloquer sur un problème technique. Pourtant, on y fait des produits extraordinaires et extrêmement complexes, des projets tels que les mener à bien constitue avant tout une œuvre collective, qui laisse sans doute moins de place qu’ailleurs aux individualités. Ce n’est d’ailleurs pas une entreprise très carriériste, les gens sont ouverts et échangent volontiers, on y arrive avec ses compétences que l’on complète au fur et à mesure avec celles des autres. Quand on est jeune ingénieur, c’est formidable car les anciens sont certes très exigeants, mais ils accompagnent les nouveaux pour les intégrer et les faire progresser ».

Lorsqu’il est arrivé aux chantiers, l’ancien officier de Marine marchande n’imaginait pas y faire carrière. Et puis, comme beaucoup, il est tombé dedans : « J’y suis entré en me disant que c’était pour deux ou trois ans, finalement cela aura été pour trente. Ce qui est passionnant à Saint-Nazaire, c’est la volonté de progrès, toujours, en permanence. J’ai aussi vu le chantier se moderniser, l’ancien temps est terminé, maintenant les tablettes tactiles sont par exemple dans tous les ateliers et sur les bords. Tous ceux qui se sont succédés à la tête des chantiers ont permis d’aller plus loin et aujourd’hui, avec Laurent Castaing, on a un capitaine. Son arrivée a été une opportunité de travailler sur tous les fronts et nous sommes assez rapidement passés du Dixmude, où ne savait pas vraiment ce qu’on allait faire derrière, à une situation où on a devant nous des années de visibilité tout en maintenant les efforts de diversification. Il y a évidemment un contexte favorable mais ça ne fait pas tout car pour surfer sur la vague, encore faut-il être capable de rester debout longtemps sur la planche ».

(© BERNARD BIGER)

(© BERNARD BIGER)

 

Chantiers de l'Atlantique (ex-STX France)