Construction Navale
Alain Grill : Décès d’un grand monsieur du maritime

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Alain Grill : Décès d’un grand monsieur du maritime

Construction Navale

Ancien directeur général des Chargeurs Réunis et artisan de l’aventure des paquebots modernes aux chantiers de Saint-Nazaire, où il oeuvra en qualité de DG de 1984 à 1989 puis en tant que président jusqu'en 1994, Alain Grill s’est éteint des suites d’une longue maladie. Il avait 88 ans.

Né en janvier 1929 à Nîmes, Alain Grill, diplômé de l’Ecole Polytechnique (X51), de l’Ecole Nationale du Génie Maritime et du Centre des Hautes Etudes de l’Armement, a travaillé de 1959 à 1968 comme conseiller technique au Secrétariat général de la Marine marchande, avant d’assurer de 1968 à 1972 la fonction de délégué général du Comité central des armateurs de France. Il était ensuite devenu directeur général de la compagnie maritime des Chargeurs Réunis et assuma de nombreuses autres activités (membre du Conseil supérieur de la Marine marchande, administrateur de Delmas-Vieljeux, des Grands Travaux de Marseille, des ports de Bordeaux et du Havre, de la Compagnie des entrepôts et gares frigorifiques…)

Trouver de nouveaux débouchés pour Saint-Nazaire

En 1984, il arrive à Saint-Nazaire, recruté par Jean-Pierre Desgeorge, alors P-DG d'Alsthom Atlantique. Le grand chantier est à une époque charnière et voit les difficultés apparaitre à l’horizon. Les espoirs mis dans les tankers géants se sont effondrés avec les chocs pétroliers et la concurrence asiatique monte irrésistiblement en puissance. Alors que Dubigeon, à Nantes, vit ses dernières années, pour survivre, Saint-Nazaire doit trouver de nouveaux débouchés. « Desgeorges voulait mettre en place une stratégie nouvelle. C’était la fin des pétroliers et le début d’une nouvelle phase où nous avions la charge de trouver des marchés sans perdre d’argent », nous expliquait en mars dernier Alain Grill qui, malgré la fatigue liée à la maladie, avait eu la gentillesse d’accorder à Mer et Marine un long entretien.

Dans sa précédente vie aux Chargeurs Réunis, il avait côtoyé le milieu de la croisière et observé l’évolution qu’était en train de vivre cette activité. « L’une de nos filiales était Paquet et je m’étais rendu compte à l’époque que la croisière à papa était morte avec le pétrole. Mais une nouveauté était en train de naître. Ted Arison, qui avait fondé Norwegian Cruise Line avec Knut Kloster (en 1966, ndlr), décida en 1972 de créer sa propre compagnie, Carnival. Il avait compris ce qu’était le nouveau marché, c’est-à-dire que le bateau devenait la destination ».

 

Jean-Noël d'Acremont et Alain Grill  (© : DR)

Jean-Noël d'Acremont et Alain Grill  (© : DR) 

 

Concurrencer l’hôtellerie de bord de mer

Dans cette perspective, Alain Grill, avec le soutien de Jean-Pierre Desgeorge, entreprend d’étudier le potentiel de ce qu’il appelle l’hôtellerie flottante. « Il y avait sur ce secteur une innovation technico-commerciale qui pouvait nous intéresser : faire de la concurrence à l’hôtellerie de bord de mer. Les bateaux sont en effet des lieux de vie et pouvaient être équipés de toutes les facilités possibles pour offrir des distractions aux vacanciers ». Mais au sein du chantier, une bonne partie de l’encadrement demeure assez conservatrice et ne croit pas vraiment à cette nouvelle voie. « Certains préféraient la solution de facilité qui consistait à demeurer sur le marché du conteneur, des grands pétroliers et des méthaniers. Il a donc fallu convaincre et pour cela, je n’étais pas tout seul. Avec d’autres, comme Jean-Noël d’Acremont et Jean Le Tutour, nous étions du même avis. Nous avons alors conduit plusieurs missions d’enquête en Floride, là où il y avait les plus grands hôtels, afin de pouvoir juger de la concurrence et imaginer ce que nous pouvions faire ». L’équipe s’intéresse également aux navires que produisent les chantiers finlandais. « Ils avaient commencé à construire des bateaux correspondant aux évolutions en cours et nous sommes allés dessus pour voir le concept, ce qui a fini de nous convaincre que nous devions nous lancer sur ce marché ».

L’aventure débute avec le Sovereign of the Seas

Cette démarche aboutira dès 1985 à la commande du Sovereign of the Seas. Long de 268 mètres pour une jauge de 74.000 GT, le « A29 », avec ses 1147 cabines, va devenir le plus gros paquebot du monde. Saint-Nazaire mobilise toutes ses forces pour réussir le défi colossal que représente ce bateau, achevé en décembre 1987 et qui rejoint les Etats-Unis où il est baptisé par sa marraine, l’épouse du président Jimmy Carter. Le « Souverain » sera une véritable bouée de sauvetage pour l'entreprise, qui manque alors cruellement de travail. Son armateur, le groupe américain RCCL, prolonge la commande avec deux sisterships et fort de ce succès fera réaliser une dizaine d’autres bateaux dans l’estuaire de la Loire, assurant du travail pendant plus de 15 ans.

 

Le Sovereign of the Seas quittant Saint-Nazaire en decembre 1987 (© : STX FRANCE)

Le Sovereign of the Seas quittant Saint-Nazaire en decembre 1987 (© : STX FRANCE)

 

Carnival fait le choix de Fincantieri

Dans le même temps, Saint-Nazaire séduit de nouveaux clients, à l’image de Norwegian Cruise Line. « Kloster Cruises avait acheté le France à la CGM (en 1979, ndlr) et exploitait donc un navire construit à Saint-Nazaire, d’où les relations nouées avant mon arrivée ». L’armateur fera construire ensuite le Dreamward (1992) et le Windward (1993). Dans le même temps, Alain Grill aimerait bien conquérir Carnival et compte aussi sur les liens que Ted Arison avait eu avec le chantier français au travers de l’ex-France, devenu Norway. Mais l’histoire s’écrira autrement. « Je crois que dans le divorce entre Arison et Kloster, le premier a souhaité avoir son propre chantier constructeur. Dans cette perspective, Carnival a mis le pied à l’étrier à Fincantieri et je n’ai pas pu faire revenir Arison à Saint-Nazaire. C’est ainsi que les Italiens ont pu se développer sur le marché des paquebots de croisière, croître et embellir grâce à cette superbe clientèle. Les relations entre Fincantieri et Carnival sont devenues de plus en plus étroites, le premier devenant le bureau d’études et le constructeur du second, devenu et de loin le leader mondial de la croisière. Ce fut le grand virage pris par les Italiens, même s’il était un peu différent des stratégies des autres chantiers européens s’engageant dans la croisière. L’activité de Fincantieri était en effet duale et ses comptes étaient consolidés avec le militaire. On se demandait d’ailleurs, à l’époque, si le militaire ne compensait pas les pertes de la navale italienne ».   

Ainsi, depuis 1990, 63 des 78 paquebots réalisés par Fincantieri ont été commandés par l’armateur américain pour ses différentes filiales (Carnival Cruise Lines, Princess Cruises, P&O Cruises, Costa Crociere, Holland America Line, Cunard, Seabourn). Avec Saint-Nazaire et les chantiers finlandais, mais aussi l’Allemand Meyer Werft, le groupe italien est ainsi devenu l’une des grandes références mondiales du secteur.

« Les Chinois apprennent vite »

Lorsque nous avions échangé en mars dernier sur l’accord de coopération noué en Chine par Fincantieri sous l’impulsion de Carnival, Alain Grill s’était montré inquiet : « Carnival veut absolument se développer en Chine et les italiens vont jouer les professeurs de technologie. Or, les Chinois apprennent vite et il ne faut surtout pas les sous-estimer. Même si j’ai le plus grand respect pour Fincantieri, nous risquons de nous retrouver avec un ogre chinois qui ambitionne probablement de tout dévorer par l’intermédiaire d’un complice européen ». D’où la prudence de l’ancien président des chantiers français quant au rachat de STX France par Fincantieri, Alain Grill redoutant qu’en cas de prise de contrôle par les Italiens, « Saint-Nazaire puisse être déshabillé au profit des chantiers chinois ». Depuis, la France et l’Italie ont conclu des accords semblant offrir des protections assez solides, que l'ancien président appelait de ses voeux, même si la question des « porosités », en particulier dans le domaine des études, continuent d’interroger.

Consolider la navale européenne

Pour Alain Grill, il était en tous cas impératif de « préserver le fonds de commerce nazairien, chèrement acquis depuis 1985 ». Mais l’ancien patron, qui se présentait comme « un européen convaincu » et avait été au cours de sa carrière à la tête de différentes associations internationales, dont le CESA (Comity of European Shipyards Associations), voyait aussi des opportunités dans ce rapprochement franco-italien. Pour peu qu’il soit suffisamment « protectionniste » sur la question chinoise et aussi, estimait celui qui fut également ingénieur général de l’armement, qu’il serve de base à une consolidation européenne incluant les bateaux gris. « J’ai toujours déploré que la construction navale européenne ne puisse pas se restructurer alors qu’il faut tirer parti des synergies européennes pour entamer un processus de regroupement entre le civil et le militaire ». C’est d’ailleurs ce qui a été finalement convenu entre Paris et Rome fin septembre, lorsque la reprise de Saint-Nazaire par Fincantieri a été doublée d’un projet d’alliance entre le constructeur italien et le Français Naval Group (ex-DCNS).

Maintenir la polyvalence du chantier

Alain Grill estimait que l’estuaire de la Loire devait « refaire des bateaux gris en plus des bateaux blancs », soulignant que Saint-Nazaire est « un chantier polyvalent qu’il faut maintenir ainsi et ne pas assécher une activité au profit des autres ». Sur la croisière, dont il avait avec quelques autres perçu très tôt le formidable potentiel de développement, Alain Grill pensait que l’aventure est encore loin d’être terminée. « Au début, ils étaient nombreux à dire que les clients n’iraient pas sur les grands bateaux. On a vu la suite. Les navires sont devenus de plus en plus grands et le marché est demeuré porteur car le prix à la cabine décroît au fur et à mesure que la taille augmente, avec des prix très inférieurs aux suites dans les structures terrestres. Saint-Nazaire a depuis plus de 30 ans bien vécu avec l’hôtellerie flottante et on n’a sans doute pas encore atteint le bout », disait-il en mars. 

« L’amour du bel ouvrage »

Se félicitant du redressement spectaculaire de Saint-Nazaire ces dernières années, il estimait que le travail ayant conduit à ce résultat « est à mettre au pinacle de l’industrie française ». Jusqu’au dernier moment, Alain Grill aura suivi avec attention ces chantiers qui lui tenaient tant à cœur. Car pour l'ancien ingénieur, la navale demeurait une activité singulière : « C’est une grande œuvre collective, l’amour du bel ouvrage qui marque une vie ».