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Alexandre Luczkiewicz : « Nos Outre-mer sont des atouts stratégiques »

Interview

Alexandre Luczkiewicz : « Nos Outre-mer sont des atouts stratégiques »

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Alexandre Luczkiewicz  est responsable des relations et des actions Outre-mer, en charge de la coordination des Clusters Outre-mer au sein du Cluster Maritime Français. Alors que sept territoires ultramarins ont créé leurs clusters, nous revenons avec lui sur leur fonctionnement et les enjeux qu'ils représentent pour l'économie bleue. 

 

MER ET MARINE : Comment est née l’idée de créer des clusters maritime Outre-mer ?

ALEXANDRE LUCZKIEWICZ : Du même constat que la création du Cluster Maritime Français (CMF) par Francis Vallat et aujourd’hui présidé par Frédéric Moncany de Saint-Aignan. Les territoires ultramarins,  ont longtemps été ignorés du point de vue du maritime, ce qui est paradoxal compte-tenu du fait que le commerce et l’économie maritime sont des enjeux très stratégiques (dont ils sont très dépendants, car ce sont pour la plupart des territoires insulaires). Avec la maritimisation croissante du monde, il était inconcevable que les départements et collectivités d’Outre-mer présents dans toutes les mers du monde ne jouent pas un rôle.

C’est précisément ce mouvement qu’accompagnent les Clusters Maritimes qui ont été créés dans sept territoires d’Outre-mer français (La Réunion, Guyane, Guadeloupe, Martinique, Saint-Pierre-et-Miquelon, Nouvelle-Calédonie et Polynésie française).  L’impulsion a été donnée par le Cluster Maritime Français, suite à la préconisation – au sein du groupe synergie « Outre-mer » – de réunir les acteurs maritimes de chaque territoire. Cela a été initié par la Guadeloupe en 2010 jusqu’à Saint-Pierre-et-Miquelon, le plus récemment formé en 2016.

Comment fonctionnent ces sept clusters ?

Ce sont des structures autonomes, mais avec une philosophie commune. Tous ont des statuts quasi-similaires à celui du CMF et des logos communs, ce qui traduit cette volonté de parler d’une même voix. Ils sont devenus des enceintes de dialogues et des relais incontournables entre les territoires et l’hexagone.

Ce sont entre autres eux qui font remonter les sujets Outre-mer qui figurent au Conseil Interministériel de la mer. Ils participent aux travaux du Comité France Maritime depuis deux ans, avec un volet dédié ; C’est un dialogue et une co-construction avec le tissu institutionnel et économique, que nous entretenons en permanence, avec des déplacements nécessaires ou des visio-conférences trimestrielles sur des sujets précis, avec la Direction Générale des Outre-mer.

Et cela fonctionne, puisque plusieurs des sujets de préoccupations qui ont émergés se sont retrouvés dans les décisions du Conseil interministériel de la mer ou de la dernière loi de finance. L’objectif ici, c’est de créer une politique maritime forte dans laquelle les Outre-mer sont pleinement intégrés. Et les clusters maritimes locaux sont, dans cette optique de co-construction publique-privé, des relais indispensables.

Quels sont les enjeux spécifiques des outremers ?

Ils sont nombreux et certains d’entre eux sont évidemment liés à la particularité de chacun des territoires. On peut cependant dégager des problématiques communes au premier rang desquels l’emploi et la formation. L’économie bleue peut créer de nombreux emplois dans les territoires et il faut absolument, comme le prévoit le CIMER, créer une dynamique qui passe d’abord par les structures de formation. Il faut développer les diplômes, CAP, BEP, bacs pro, mais qui correspondent aux besoins et à la réalité de l’employabilité locale, tout autant qu’à l’international. C’est dans ce cadre qu’une étude de gestion prévisionnelle des emplois et compétences est actuellement en cours.

Il y a ensuite les infrastructures : les Outre-mer ont tous besoin de développement portuaire, pour le commerce et la plaisance, pour la réparation et maintenance navales. Quand les ports sont outillés, ils sont attractifs. Dans ce domaine, un des meilleurs outils pour ces territoires particuliers soumis à une très forte concurrence, ce sont les exemptions fiscales comme les zones franches d’activité.

Et puis il y a le tourisme et la plaisance, qui sont des secteurs réellement porteurs dans ces territoires, qui doivent être valorisés comme destinations. Dans ce sens, il faut former aux métiers de l’accueil et du service et à l’apprentissage de l’anglais et de l’espagnol. Les marinas peuvent être développées et la croisière s’impose comme un marché qui a vraiment le vent en poupe dans nos Outre-mer. Nos territoires vont d’ailleurs être représentés tous ensemble au pavillon France du salon Seatrade de Miami en 2020.

Les territoires Outre-mer font face à des défis liés à leurs situations géographiques particulières. Parmi ceux-ci se trouve notamment le droit du marché commun de l’Union européenne, avant tout prévu pour l’Europe continentale.

Les normes de l’Union européenne ne sont, en effet, parfois pas adaptées voire contre-productives dans les territoires de l’Outre-mer. Par exemple, les caboteurs qui travaillent Outre-mer ne peuvent toucher d’aides parce qu’ils touchent des ports non-européens, ce qui est inévitable. Il faut aider ses territoires à faire valoir leurs situations spécifiques lors de l’élaboration des textes de droit européen, systématiser l’impact de la législation sur les activités ultramarines

Et puis il y a la pêche et le renouvellement de la flottille qui doit se faire dans tous les territoires, comme le permet depuis peu la Commission européenne, que ce soit la pêche artisanale et palangrière de La Réunion, les crevettiers de Guyane, en Guadeloupe et en Martinique ou à Saint-Pierre-et-Miquelon. La politique commune des pêches ne s’adapte pas aisément à ces réalités locales. Et pourtant ce sont des secteurs qu’il faut absolument accompagner, restructurer et valoriser. Parce qu’ils ont subi des dégâts importants, comme notamment la pollution au chlordécone aux Antilles, mais aussi parce qu’ils sont moteur de toute une filière, avec notamment de la construction et de la réparation navale.

Il y a enfin l’aquaculture, qui est actuellement très restreinte, parce que les Outre-mer ne peuvent pas exister, dans le cadre règlementaire actuel, face à la concurrence des pays voisins. En Guadeloupe, il y a ainsi eu des tentatives pour créer des fermes aquacoles, mais la concurrence (jamaïcaine) et les normes sanitaires rendent la tâche quasi-impossible.

La liste des doléances est encore longue…

Les Outre-mer sont aussi une présence stratégique aux quatre coins du globe, offrant à la France la deuxième ZEE mondiale. Comment surveiller et valoriser des surfaces aussi grandes ?

Il est évident que le développement des potentiels des Outre-mer, qu’il soit dans le domaine de la pêche, des ressources minérales marines, des biotechnologies ou des énergies, ne pourra se faire que s’il est protégé par une présence régalienne. Sans l’Action de l’Etat en mer et les missions de la Marine nationale, on ne peut pas envisager sérieusement de pouvoir mieux connaître et exploiter ces potentiels. Il y a une telle pression sur certaines ressources que cela attire les convoitises. Il est donc évident que l’Etat doit assurer la souveraineté sur ces eaux et territoires, en liaison avec les acteurs locaux. Il s’y emploie notamment grâce au programme de surveillance satellitaire et à l’augmentation des moyens d’intervention à la mer.

Pour autant, nos Outre-mer, qui représentent 80% de la biodiversité marine et 97% de notre ZEE, et qui permettent à la France d’être présente dans toutes les mers du monde, méritent qu’on les regarde comme de véritables atouts notamment stratégiques dans une compétition internationale féroce, comme c’est le cas avec la politique Indo-Pacifique française face à la One Belt One Road chinoise.

Pour cela il faut connaître et protéger – développer – rayonner. Il y a du pain sur la planche, et les clusters maritimes s’y emploient.

Propos recueillis par Caroline Britz, Mer et Marine, juin 2019

Cluster Maritime Français (CMF)